Pierre Ferragu est l’une des voix les plus écoutées de la recherche financière internationale. Fondateur et dirigeant de New Street Research, cabinet d’analyse stratégique basé à Londres et à New York, ses travaux portent sur les problématiques structurelles à la croisée de l’économie, de la technologie et de la géopolitique. Cet ancien de Sanford C. Bernstein a une vision économique disruptive sur les secteurs des télécommunications, de la technologie et des infrastructures.
Propos recueillis par Yannick Campo
Quel est votre parcours professionnel ?
Pierre Ferragu – Je suis Breton, j’ai grandi en région parisienne et j’ai effectué des études d’ingénieur au sein de CentraleSupélec. Je me suis ensuite tourné vers le conseil aux entreprises en stratégie dans un cabinet, le Boston Consulting Group, pour lequel j’ai travaillé à Paris, Varsovie et à Londres. Après cette expérience, je suis devenu analyste financier afin de conseiller des investisseurs. J’ai exercé cette profession au sein de Bernstein, l’un des cabinets de recherche les plus reconnus sur Wall Street. Il y a 8 ans, j’ai quitté Bernstein pour créer mon propre cabinet qui s’appelle New Street Research. Je conseille les investisseurs dans le secteur des technologies. J’ai suivi toutes les grandes évolutions technologiques des vingt dernières années. J’ai aidé les investisseurs à comprendre ce qui se passait et à reconnaître les opportunités et les risques liés à l’investissement dans les technologies.
Imaginait-on cette rupture, cette révolution, il y a 20 ans avec l’IA, les cryptomonnaies ? Et nous en sommes encore aux balbutiements…
Pierre Ferragu – L’avantage de vivre dans le milieu de la technologie, c’est que l’on est tout le temps à l’aube d’une grande révolution. Pour vous donner un ordre d’idée, il y a 25 ans, la révolution, c’était Internet ; il y a 20 ans, la connectivité mobile et les smartphones ; il y a 15 ans, c’était le cloud, cette idée de ne plus avoir besoin de l’informatique dans ses bureaux, que l’informatique pouvait être consommée à distance à travers Internet justement. Après le cloud, nous avons eu les crypto-actifs et à présent l’Intelligence Artificielle qui prend le dessus. Ce sentiment de révolution est quasiment permanent dans mon métier. Il est amusant de constater que les modèles de prévision d’il y a quatre ou cinq ans n’ont rien à voir avec la réalité et sont bien en dessous. Tout va toujours plus vite ! On pourrait aussi parler de la révolution de l’électricité avec Tesla, des batteries, de la nouvelle conquête spatiale…
Des révolutions quinquennales ? Les révolutions comme l’imprimerie ou l’ère industrielle ont mis beaucoup plus de temps à arriver à maturité. L’homme peut-il s’adapter à cette nouvelle réalité de l’hyper-fulgurance ?
Pierre Ferragu – Oui, c’est environ le cycle moyen d’un renouveau dans le domaine de la Tech. Cinq ans plus tard, on ne reconnaît habituellement pas ce que le monde était auparavant… L’homme, quant à lui, doit s’adapter en permanence. Par rapport à ce que nous étions il y a 70 ans, nous sommes, en termes cognitifs, très différents. Sur une échelle de temps que nous connaissons, je vous citerai trois exemples : quand j’étais adolescent, je connaissais les numéros de téléphone de toute ma famille, de tous mes amis. On retenait ces numéros pour le reste de notre vie. Je ne me souviens plus d’aucun numéro de téléphone et je suis incapable d’en retenir un aujourd’hui, à part le mien. Je ne connais même pas celui de mon épouse ou ceux de mes enfants. La technologie, en nous rendant un service, a fait quasiment une ablation de notre cerveau. Le deuxième exemple concerne les gens qui habitent dans les grandes villes. Il y a vingt ans, on connaissait les itinéraires, on savait comment se rendre à un endroit et nous savions discuter entre nous au téléphone pour se rendre chez un ami. Toutes ces capacités ont aujourd’hui complètement disparu. Tout le monde a un téléphone avec un GPS. Pour une ville comme Los Angeles, Londres ou Tokyo, c’était un art de se déplacer. Ces deux exemples sont plutôt négatifs, mais le dernier exemple est positif. Quand je fais du conseil pour les entreprises, je dispose aujourd’hui d’un accès instantané aux informations que je veux à travers Google. Je traite une quantité de données gigantesques pour conseiller mes clients. Il y a 30 ans, un bon analyste était quelqu’un capable de définir les parts de marché car il avait réussi à collecter l’ensemble des informations et à les analyser. Aujourd’hui, les parts de marché, tout le monde les a et le bon analyste est celui qui est capable d’expliquer pourquoi ces parts de marché sont là où elles sont et quelles ont été leurs évolutions.
Dans cet exemple, nous avons déplacé notre compétence cognitive ; on a libéré de l’espace qui était consacré à la collecte de l’information pour l’analyser. C’est une tâche plus avancée, plus noble ! L’Intelligence Artificielle commence à prendre aussi ce rôle. Il m’arrive ainsi plusieurs fois par semaine d’avoir recours à l’IA pour répondre aux questions de mes clients. Je nourris cette IA par mes connaissances, je demande à l’IA de rechercher les informations les plus récentes et de me donner un avis. J’utilise les données de l’IA comme base de travail pour répondre à mon client.
Il y a beaucoup d’inquiétudes autour de l’IA sur la disparition des métiers, mais il y a aussi des raisons d’être plus optimistes ?
Il y a un paradoxe. L’innovation remplace des travailleurs, cela a toujours été le cas durant toutes les époques. Quand on invente la roue, on remplace les gens qui portaient des charges, etc. L’innovation est destructrice, c’est une vérité, mais en même temps, elle libère des gains de productivité.
Ainsi, autrefois, cinq personnes avec des charrettes à roues remplaçaient 50 personnes pour porter des pierres. La productivité du travail est multipliée par dix. Sur les 45 qui perdent leur métier – et ce sont des trajectoires individuelles tragiques car ils ne pourront pas en retrouver – la grande majorité d’entre eux se retrouvera dans une nouvelle activité. La destruction est nette, il y a moins d’emplois, mais de nouvelles opportunités vont naître. Les porteurs pourront devenir des tailleurs de pierre. Résultat : au lieu d’avoir un horrible amas de cailloux comme habitat, on a un beau palais avec des pierres taillées, donc on a créé de la croissance économique. Il y a toujours ce paradoxe apparent qui se réconcilie dans la réalisation de la croissance. L’IA détruira des emplois s’il n’y a pas de croissance. À l’inverse, elle créera de la productivité et donc de la richesse. La technologie est le facteur de croissance le plus important.
Abordons le volet des semi-conducteurs. La bataille économique est particulièrement âpre au sein des empires renaissants ? Celui qui a les semi-conducteurs est maître du monde ?
Cela prend bien un village pour réussir à maîtriser les semi-conducteurs. Celui qui maîtrise le pétrole, c’est parce qu’il a la chance d’habiter dessus ; celui qui maîtrise les semi-conducteurs a beaucoup plus de travail. Par exemple, aux Pays-Bas, la société ASML fabrique des machines qui valent 250 millions d’euros pièce. Elles s’appellent des steppers, imprimant le circuit sur le silicium. En raison de la miniaturisation, les réalisations de la machine sont d’une précision impensable. Elles font des dessins sur silicium dont l’épaisseur d’un trait est le millième de l’épaisseur d’un cheveu. Aucune autre société qu’ASML n’est capable aujourd’hui de faire ces machines. Les Chinois essaient d’arriver à la hauteur d’ASML, ils y injectent des milliards de dollars depuis au moins une décennie. Ils accusent a minima 20 ans de retard sur la société hollandaise. Si demain, ASML décidait d’arrêter de vendre ses machines, nous n’aurions plus d’iPhone, de PC, le cloud ne fonctionnerait plus, l’IA non plus. En fait, c’est simplement cette société aux Pays-Bas qui est maître du monde tel que vous le décrivez.
Néanmoins, des sociétés de ce type, on en recense au moins 25. On a les usines qui fabriquent ces « chips » basées à Taïwan, qui s’appellent TSMC. Il y a les sociétés qui savent dessiner les puces. Chaque puce représente plusieurs centaines de milliards de transistors ; c’est inconcevable. Nvidia dessine les puces les plus intelligentes servant à l’IA. Eux aussi sont les maîtres du monde ! Ces maîtres du monde se tiennent les uns aux autres. Ce qui est important est donc de faire partie de ce circuit, de ne pas en être exclu. Les grands acteurs de la technologie sont aujourd’hui essentiellement les États-Unis. Toute la Tech est dépendante des USA, puis de la Corée du Sud et de Taïwan. L’Europe, elle, n’a plus grand-chose à l’exception d’ASML. Elle est sortie de cet univers, de cet écosystème. Il faut savoir se rendre utile et indispensable pour continuer à exister dans ce monde. L’une des difficultés de la Chine est qu’elle n’est pas encore capable d’avancer aussi vite que les USA car elle n’a pas accès à la technologie la plus avancée.
On dit de la Chine qu’elle prendra le leadership économique sur les USA dans les cinq prochaines années. On observe qu’elle a ses lacunes ?
Il y a beaucoup de domaines dans lesquels la Chine est très performante, où elle a rattrapé et où elle devance l’Ouest : les trains, les voitures électriques. Il y a des pans entiers de semi-conducteurs où les Chinois sont les plus efficaces. Quand on innove, on est premier, donc on trace sa route. C’est comme tailler sa route dans la savane ou faire sa trace dans la neige. C’est dur, donc si quelqu’un marche derrière vous, cette personne, en marchant dans vos pas, peut vous rattraper assez facilement. La Chine est très forte pour faire cela. La nouvelle administration américaine, mais y compris les administrations précédentes, fait très attention à mettre des bâtons dans les roues de la Chine, contrairement à l’Europe qui est prise dans une inaction tragique.
Exemple : l’Europe est inondée de voitures électriques chinoises alors qu’aux États-Unis, les gens roulent en Tesla. Dans les télécoms, on avait Alcatel, Ericsson et un jour, tous les opérateurs européens se sont mis à acheter de la technologie chinoise beaucoup moins chère et toute cette industrie a disparu, idem pour les panneaux solaires. L’Europe se laisse rattraper par la Chine, prise dans des erreurs de principe, des jugements qui manquent de lucidité, alors que les États-Unis ont bien compris depuis au moins 20 ans qu’il fallait maintenir l’avantage technologique. La Chine est, en revanche, très en avance sur la guerre moderne. Elle a la capacité de produire des missiles hypervéloces, des drones en très grande quantité.
Cette défaite européenne est largement reprise au sein de l’Administration Trump. L’Europe est-elle un poids mort ?
L’Europe est gérée par une élite auto-suffisante, hors sol, ayant des intérêts très discutables. L’UE est très inquiète de l’hostilité ouverte de l’administration américaine et elle est coincée dans des contradictions insurmontables sur le commerce international. Elle est en déclin économique. Il n’y a qu’avec l’Ukraine que l’Europe semble mieux coordonnée. Quand les problèmes se rapprochent, c’est assez rassurant de les voir réagir de manière plus positive, mais c’est une catastrophe dans un grand nombre de domaines. Tout n’est pas perdu pour autant, mais on accuse une certaine perte de vitesse.
À travers cette révolution numérique, quelle serait la carte à jouer de la Corse pour bénéficier a minima de cette croissance ?
L’évolution technologique est, à la fois, sans pitié pour ceux qui ne l’adoptent pas, mais elle est aussi une opportunité pour ceux qui l’adoptent au-delà d’en être à l’origine. Pour un territoire, deux aspects sont intéressants : le premier est que le monde digital est dématérialisé. Je vous parle en ce moment depuis le Connecticut, hier, je vous aurais parlé de Bretagne, la semaine précédente des Alpes, je pourrais vous parler de n’importe où grâce à mon ordinateur et à une connexion satellite.
Je pourrais très bien vous parler des hauteurs de l’Alta Rocca et, si je travaillais dans l’un de ces villages, cela représenterait une source de revenus bienvenue. Je paierais des impôts en Corse, j’irai déjeuner au restaurant, j’y achèterai une voiture, je recruterai des gens dans l’île, etc. L’opportunité que représente la technologie est quand même de contrôler son attractivité économique. Autre exemple : je suis originaire de Saint-Malo, qui possède désormais un nombre impressionnant de startups, de jeunes entreprises de la Tech. Pourquoi ? Tout simplement parce qu’il y a de belles plages et un train qui place la ville à 2h15 de Paris. C’est très intéressant pour y avoir une vie de famille sereine. C’est très intéressant car les gens y trouvent un équilibre qui leur plaît et qui produit de la valeur. En habitant dans le Connecticut, je peux dîner chez moi, aller à l’aéroport, dormir dans l’avion et prendre le café sur la Place Porta, à Sartène, avec mon cousin Jean, le lendemain matin. Ce n’est pas si mal que ça !
Nous avons parlé de SpaceX, l’une de ses visions est de créer des voyages intercontinentaux qui durent moins de deux heures. La technologie désenclave d’une manière certaine. Elle désenclave ceux qui l’adoptent, mais elle marginalise encore plus ceux qui ne l’adoptent pas. La technologie est une machine à contraster la réalité. Pour la Corse, maîtriser la technologie veut dire créer une industrie touristique qui bénéficiera aux Corses et non à de grands groupes. Aujourd’hui, un Corse malin qui a une maison dans un village peut la retaper, la louer tout seul à travers des sites web, se constituer une clientèle touristique très sympathique ; ce sont davantage des invités, des hôtes. C’est beau un village corse dont certaines maisons seraient louées l’été à des touristes américains par les propriétaires et habitants de ce village, c’est une belle image ! C’est quelque chose qui n’est pas utopique, car la technologie le permet. C’est un modèle de développement très intéressant, très harmonieux.











