-
En juillet 1985, plus d’un milliard de personnes regardaient le concert Live Aid. Quarante ans plus tard, beaucoup ont oublié ce qui a réellement causé la famine éthiopienne.
-
L’histoire officielle est celle d’une catastrophe naturelle surmontée par la solidarité mondiale ; la réalité est celle d’un génocide politique en partie financé par l’aide internationale elle-même.
-
Retour sur le « poncif » humanitaire : comment un récit rassurant a effacé les responsables d’une famine qui fit environ un million de morts.
Le choc des photos. Certaines d’entre elles ont structuré leur époque et marqué des générations. Celle d’un enfant éthiopien squelettique, le ventre gonflé, les yeux vides, filmé dans le camp de réfugiés de Korem par le photographe Mohamed Amin en octobre 1984, est de celles-là. En quelques semaines, des millions de téléspectateurs à travers le monde l’ont vue, et en ont été choqués. Pour faire face à ce drame, l’industrie humanitaire se met en place. Bob Geldof appelle des musiciens. Le 28 janvier 1985, quarante-six artistes enregistraient We Are the World en une seule nuit, à Hollywood. Le 13 juillet, Live Aid remplissait simultanément Wembley Stadium à Londres et le JFK Stadium à Philadelphie, récoltant plus de 100 millions de dollars. C’était la plus grande mobilisation humanitaire de l’histoire.
Le récit qui accompagnait ces images était simple, univoque et faux : une sécheresse catastrophique frappait un pays pauvre. Le gouvernement d’Addis-Abeba était à peine mentionné dans la couverture occidentale. Ses politiques ne l’étaient pas du tout. Face à la sécheresse qui provoquait la famine, il fallait agir : récolter des fonds pour acheter de la nourriture et l’apporter aux Éthiopiens. L’aide humanitaire actionnait la corde sensible et celle de la repentance. Problème : dans ce récit, si la famine était réelle, les véritables causes, elles, étaient escamotées.
La sécheresse n’était pas la cause de la famine
L’Éthiopie est l’un des greniers à blé de l’Afrique. La population avait l’habitude de la sécheresse et savait comment y faire face. Alors pourquoi, en 1983-1985, l’Éthiopie a-t-elle cessé de nourrir sa population, et pourquoi la sécheresse a-t-elle accentué la famine ? Le régime socialiste alors en place avait provoqué la famine pour détruire une partie de la population du pays. Mais cela, Live Aid et les humanitaires ne le disaient pas.
La cause de la famine était politique, et non climatique.
En effet, les sécheresses frappaient la corne de l’Afrique depuis des siècles et elles n’avaient jamais tué un million de personnes. Ce qui a transformé la sécheresse de 1983-1985 en famine ayant fait environ un million de morts, c’est une série de décisions politiques délibérées dont la couverture médiatique occidentale n’a presque rien dit.
En septembre 1974, une junte militaire marxiste-léniniste appelée le Derg avait renversé l’empereur Haïlé Sélassié. En 1977, le colonel Mengistu Haïlé Mariam avait éliminé ses rivaux au sein de la junte et pris le contrôle exclusif du pays. Il avait nationalisé toutes les terres rurales en 1975 et imposé des quotas de céréales que les paysans devaient livrer à l’État à des prix inférieurs au coût de production. En cela, il reprenait exactement le mécanisme que Staline avait utilisé pour orchestrer l’Holodomor en Ukraine en 1932 : détruire l’incitation à produire, puis extraire le grain par la force. Lorsque la sécheresse est arrivée dans le nord de l’Éthiopie en 1983, il n’y avait ni surplus ni réserve. La collectivisation forcée avait déjà détruit les réserves alimentaires du pays plusieurs années avant que la pluie ne cesse. La sécheresse n’a pas créé la famine, elle a aggravé une situation déjà difficile.
La faim comme arme de guerre
Le Tigré et l’Érythrée étaient en rébellion armée contre le Derg. La politique menée a consisté à bloquer les convois de céréales, à bombarder les marchés dans les villes contrôlées par les rebelles, à brûler les récoltes dans les territoires contestés. Une politique délibérée, désormais très bien documentée. Le chercheur Alex de Waal et Human Rights Watch l’ont établie en détail dans des travaux qui n’ont jamais bénéficié de la couverture médiatique accordée à Wembley.
Mengistu a utilisé la nourriture comme arme de guerre contre les populations civiles.
Puis vint le programme de réinstallation. Le régime déclara qu’il déplacerait 1,5 million de paysans des régions rebelles du nord vers le sud. Médecins Sans Frontières documenta ce qui suivit : des personnes entassées dans des camions et des avions, séparées de leurs familles, abandonnées dans des régions sans nourriture, sans eau, sans abri. Les morts pendant le transport et aux destinations furent estimés entre 50 000 et 100 000. MSF France dénonça publiquement le programme en octobre 1985. Le gouvernement éthiopien expulsa l’organisation en décembre.
L’argent de la solidarité au service du génocide
C’est là que le poncif humanitaire atteint sa limite la plus sombre. Des enquêteurs établirent par la suite qu’une grande partie de l’aide internationale collectée en Occident avait été détournée vers le programme de réinstallation lui-même.
L’argent collecté pour sauver les Éthiopiens de la famine a, en partie, financé l’opération qui en a tué entre 50 000 et 100 000.
L’épisode dit du « sac de riz » de Bernard Kouchner illustre cette réalité à sa manière. Lorsque Bernard Kouchner débarque en Somalie en 1992 avec un sac de riz sur l’épaule devant les caméras, il perpétue un mode de communication humanitaire inauguré avec Live Aid : la mise en scène de la solidarité prime sur l’analyse des causes. Jean-Christophe Rufin, dans L’Aventure humanitaire puis dans Le Piège humanitaire, a été l’un des premiers à théoriser lucidement cette dérive : l’aide internationale peut devenir le carburant des conflits qu’elle prétend résoudre, dès lors qu’elle renonce à nommer les responsables politiques. Sylvie Brunel, géographe spécialiste des famines, a prolongé cette analyse en montrant comment la dépolitisation systématique des catastrophes alimentaires — c’est-à-dire le fait de les présenter comme des phénomènes naturels plutôt que comme des constructions politiques — sert objectivement les régimes qui les organisent.
À lire aussi : Entretien avec Sylvie Brunel : la géopolitique lumineuse
En décembre 2006, un tribunal éthiopien condamna Mengistu pour génocide. En mai 2008, la peine fut aggravée en peine de mort. Mais il vit depuis 1991 en exil au Zimbabwe, jamais extradé, jamais jugé en personne. Robert Mugabe l’avait accueilli comme un frère.
Le poncif et ses effets
Ce que révèle l’affaire Live Aid, quarante ans après, c’est moins la mauvaise foi des organisateurs — Geldof agissait avec une sincérité totale — que la puissance d’un récit qui se substitue à la réalité et finit par la produire. Le récit de la catastrophe naturelle surmontée par la solidarité mondiale est un récit rassurant : il offre aux spectateurs occidentaux le rôle des sauveurs, il prive les bourreaux de toute visibilité et il déresponsabilise les organisations internationales qui auraient dû nommer ce qu’elles voyaient.
Ce modèle n’a pas disparu avec Live Aid. Il structure encore aujourd’hui une grande partie de la communication des grandes ONG internationales et des organisations onusiennes. La famine est présentée comme un phénomène climatique. La guerre est présentée comme un chaos sans auteur. Rufin appelait cela le « tiers-mondisme compassionnel », une idéologie qui, sous couvert de générosité, perpétue exactement les structures qu’elle prétend combattre.
Le politique est systématiquement évacué au profit de l’image de la victime et du donateur.
Le dossier de Conflits consacré aux ONG a documenté en détail ces mécanismes. Ce qu’ajoute l’affaire éthiopienne, c’est une dimension supplémentaire : non seulement l’aide peut ne pas parvenir à ses destinataires, non seulement elle peut renforcer les régimes qu’elle prétend contourner, mais dans certains cas, elle peut financer directement les opérations meurtrières de ces mêmes régimes. L’argent de Wembley a aidé à déplacer de force des populations dans des conditions qui ont tué des dizaines de milliers de personnes.
À lire aussi : L’aide humanitaire : une impossible neutralité
Ce que le poncif cache
Le poncif de Live Aid repose sur une confusion fondamentale entre l’image de la souffrance et la compréhension de ses causes. Cette confusion n’est pas accidentelle. Elle est entretenue par les régimes autoritaires qui ont intérêt à ce que leur responsabilité soit masquée, par les ONG qui ont intérêt à ce que leurs donateurs se sentent héros plutôt que témoins d’une situation politique complexe, et par les médias qui ont intérêt à l’image forte plutôt qu’au contexte long.
Mohamed Amin a filmé la vérité de la souffrance. Michael Buerk l’a transmise avec honnêteté. Bob Geldof a mobilisé avec une énergie remarquable. Aucun d’eux n’a menti. Mais l’ensemble du dispositif a produit un mensonge : celui qu’une catastrophe politique pouvait être traitée comme une catastrophe naturelle, et qu’une réponse émotionnelle pouvait tenir lieu d’analyse.
Quarante ans plus tard, Mengistu coule des jours tranquilles à Harare. La famine éthiopienne est dans les mémoires comme le moment où le monde s’est uni pour sauver l’Afrique. Et We Are the World passe encore à la radio.
Pour aller plus loin
Alex de Waal, Famine Crimes. Politics and the Disaster Relief Industry in Africa, James Currey, 1997. — Jean-Christophe Rufin, Le Piège humanitaire, Jean-Claude Lattès, 1986. — Sylvie Brunel, Famines et politique, Presses de Sciences Po, 2002. Voir également le dossier ONG de Conflits (n° 54).










