Pour Dominique Amata, dans une Afrique de l’Ouest en crise, la Côte d’Ivoire a réussi à développer « une doctrine de sécurité à large spectre »

20 mai 2026

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Photo : Mali (c) Conflits

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Pour Dominique Amata, dans une Afrique de l’Ouest en crise, la Côte d’Ivoire a réussi à développer « une doctrine de sécurité à large spectre »

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  • Alors que l’épicentre sahélien s’enfonce dans une crise sécuritaire et institutionnelle profonde, la Côte d’Ivoire affiche une sérénité à toute épreuve. Dominique Amata, expert en sécurité, analyse cette résilience ivoirienne.

  • Face à l’échec du modèle sécuritaire des juntes sahéliennes et à l’attentisme de l’AES, Abidjan combine pragmatisme diplomatique, investissements massifs dans la sécurité des personnes et coopérations stratégiques internationales.

  • Première économie de l’UEMOA, la Côte d’Ivoire consolide son leadership régional en construisant ce que peu de gouvernements de la sous-région ont su mettre en œuvre avec autant de cohérence.

Alors que le Mali s’enfonce dans une spirale sécuritaire sans précédent, et que l’Alliance des États du Sahel (AES) peine à transformer son ambition politique en véritable force régionale, la Côte d’Ivoire apparaît comme l’un des rares pôles de stabilité d’Afrique de l’Ouest. Première économie de l’UEMOA, Abidjan combine pragmatisme diplomatique, investissements massifs dans la sécurité des personnes, et coopérations stratégiques internationales.

L’échec du modèle sécuritaire de la junte malienne

Le Sahel ouest-africain traverse en ce moment l’une des périodes les plus critiques de son histoire. L’offensive coordonnée menée le 25 avril par le JNIM affilié à Al-Qaïda et les groupes indépendantistes du FLA a marqué un tournant tactique sans précédent. Les attaques simultanées contre des points stratégiques tels que Bamako, Kati ou Kidal ont révélé une montée en puissance inédite des groupes armés, capables de mener des opérations complexes sur plusieurs fronts à la fois.

La portée symbolique de cette séquence est tout sauf négligeable. L’assassinat du ministre de la Défense Sadio Camara, comme le retrait précipité des supplétifs russes à Kidal ont fragilisé le récit de reconquête sécuritaire porté par la junte. Après avoir fait du départ de Barkhane et du rapprochement avec Moscou l’axe central de sa doctrine, Bamako se trouve confronté à une réalité brutale : celle d’un territoire où l’autorité de l’État est contestée dans de larges portions du pays.

Au-delà de la seule dégradation militaire, c’est désormais le spectre d’une fragmentation durable du Mali — un scénario libyen — qui inquiète les observateurs régionaux. Les revendications séparatistes au Nord, l’expansion djihadiste au Sud font peser le risque d’un vide institutionnel sans précédent, où la formation de sanctuaires djihadistes, voire d’une entité islamiste durable, ne relève plus uniquement de la fiction.

« Là où d’autres États ont réduit la sécurité à sa dimension militaire, Abidjan a construit une doctrine de sécurité à large spectre, dans une approche que peu de gouvernements de la sous-région ont su mettre en œuvre avec autant de cohérence. » Dominique Amata, expert en sécurité.

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L’attentisme de l’AES et de la CEDEAO

Face à cette situation, le Mali se retrouve bien seul. L’AES demeure une alliance encore largement théorique, qui peine à transformer ses symboles — hymne commun, passeport, panafricanisme — en force opérationnelle collective. Le Burkina Faso et le Niger sont eux-mêmes paralysés par leurs propres crises sécuritaires internes — et leur capacité de projection régionale s’en trouve mécaniquement limitée.

La CEDEAO tente, quant à elle, de retrouver une marge d’influence après la rupture avec les régimes sahéliens. La nomination de médiateurs comme Lansana Kouyaté traduit une volonté de maintenir ouverts des canaux diplomatiques pour laisser une chance à la négociation. Mais l’organisation a dû revoir à la baisse ses ambitions militaires, avec une force en attente réduite à environ 2 000 hommes, loin des projections initiales.

La fracture politique entre AES et CEDEAO produit d’ores et déjà des effets économiques. Le durcissement des frontières perturbe les flux commerciaux et fragilise la mobilité régionale de millions de citoyens. Dans une région structurée autour des circulations transfrontalières, la logique de rupture souverainiste suppose un coût économique et social croissant.

« Le Mali et le Burkina Faso demeurent dépendants du port d’Abidjan pour leurs approvisionnements. Malgré les tensions politiques avec certaines juntes, les autorités ivoiriennes ont privilégié une approche pragmatique visant à préserver les échanges et les équilibres régionaux. »

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Côte d’Ivoire : résilience et pragmatisme

Dans ce contexte régional tendu, la Côte d’Ivoire fait figure d’exception stratégique. Première économie de l’UEMOA, elle occupe une position pivot : Mali et Burkina Faso demeurent en effet dépendants du port d’Abidjan pour leurs approvisionnements. Pour Dominique Amata, expert en sécurité de la région, malgré les tensions politiques avec certaines juntes, les autorités ivoiriennes ont, jusqu’ici au moins, privilégié une approche pragmatique visant à préserver les échanges et les équilibres régionaux.

Cette résilience repose aussi sur une approche globale et spécifique de la sécurité. Abidjan ne limite pas la question sécuritaire à la seule réponse militaire. Le gouvernement investit massivement dans la protection civile et la sécurité humaine, avec près de 2 milliards de FCFA consacrés au siège de l’ONPC et la construction d’une quarantaine de centres de protection civile sur le territoire.

Selon Dominique Amata, cette stratégie illustre une compréhension approfondie et efficace des menaces actuelles. Elle intègre les enjeux de prévention, de résilience territoriale et de coordination institutionnelle. Il affirme que « là où d’autres États ont réduit la sécurité à sa dimension militaire, Abidjan a construit une doctrine de sécurité à large spectre, dans une approche que peu de gouvernements de la sous-région ont su mettre en œuvre avec autant de cohérence ». Cette crédibilité se traduit dans les faits par un renforcement des partenariats internationaux. Ainsi, la Côte d’Ivoire occupe une place centrale dans plusieurs dispositifs occidentaux de coopération sécuritaire, à l’image de l’exercice Flintlock 2026 soutenu par les États-Unis. Le pays bénéficie également de soutiens matériels directs de l’Union européenne et d’accords de sécurité avancés avec l’Italie.

« À l’heure où le Sahel connaît une recomposition géopolitique profonde, la trajectoire ivoirienne apparaît comme un contre-modèle régional. Là où certains régimes pratiquent des logiques de rupture et de confrontation, Abidjan mise sur le pragmatisme, la stabilité économique et la consolidation progressive de ses capacités sécuritaires. »

À l’heure où le Sahel connaît une recomposition géopolitique profonde, la trajectoire ivoirienne apparaît comme un contre-modèle régional. Là où certains régimes pratiquent des logiques de rupture et de confrontation, Abidjan mise sur le pragmatisme, la stabilité économique et la consolidation progressive de ses capacités sécuritaires. Un choix qui pourrait peser durablement dans l’équilibre futur de l’Afrique de l’Ouest.

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À propos de l’auteur
Etienne de Floirac

Etienne de Floirac

Étienne de Floirac est journaliste