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Le PP de Juanma Moreno arrive largement en tête avec 41,6 % des voix et 53 sièges, mais perd sa majorité absolue historique de 2022 et se retrouve contraint de négocier avec Vox — révélant la dépendance croissante de la droite classique espagnole à son partenaire radical.
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Derrière la victoire conservatrice, la gauche enregistre son pire résultat historique en Andalousie avec 22,7 % pour le PSOE, tandis qu’Adelante Andalucía réalise une percée spectaculaire à 10 % sur un discours régionaliste et anti-Madrid.
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À un an des élections générales de 2027, le scrutin andalous constitue un sérieux avertissement pour Pedro Sánchez et confirme les équilibres d’une Espagne traversée par les tensions entre croissance économique, crise des services publics et réaffirmation des identités territoriales.
Le grand basculement d’un bastion historique de la gauche
Pendant près de quarante ans, l’Andalousie a incarné le cœur électoral du socialisme espagnol. Depuis le retour de la démocratie, en 1975, la communauté autonome la plus peuplée d’Espagne (8,7 millions d’habitants) constituait un bastion presque imprenable du Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE).
Pourtant, en l’espace de quelques années, le paysage politique local s’est profondément transformé, notamment après l’accession au pouvoir des conservateurs, en 2018. Les élections régionales du 17 mai 2026 viennent confirmer ce renversement durable tout en révélant une nouvelle fragilité de la droite classique espagnole : sa dépendance croissante à l’égard de Vox.
C’est que le scrutin a abouti à une situation paradoxale. Le Parti populaire (PP) du président sortant, Juanma Moreno, arrive largement en tête dans les huit provinces andalouses avec 41,6 % des voix et 53 sièges sur 109. Toutefois, cette victoire masque un certain recul puisqu’en 2022, le même Juanma Moreno avait obtenu une majorité absolue historique de 58 députés. Quatre ans plus tard, il perd cinq sièges et échoue à deux unités du gouvernement en solitaire. La conséquence est immédiate car il ne peut plus diriger seul et devra désormais négocier avec Vox, formation de droite « radicale » qui progresse légèrement et atteint 15 sièges, soit un élu de plus qu’il y a quatre ans.
Un tel changement éclaire les recompositions politiques nationales, les tensions autour des services publics et les difficultés du gouvernement de Pedro Sánchez à conserver son influence territoriale.
2022-2026 : l’ère Moreno, entre stabilité et usure
Le premier mandat avec majorité absolue de Juanma Moreno avait profondément modifié l’image de la droite andalouse. Depuis le succès inattendu de 2018 et plus encore après sa victoire écrasante de 2022, le dirigeant conservateur avait réussi à imposer un profil singulier, à savoir celui d’une démocratie chrétienne modérée, pragmatique, éloignée du ton agressif de la politique nationale.
Sa stratégie reposait sur plusieurs piliers. Sur le plan économique, son exécutif a multiplié les allégements fiscaux et les mesures de dérégulation afin d’améliorer l’attractivité économique de la communauté autonome. Il affirmait en effet vouloir sortir l’Andalousie de son image de territoire peu compétitif en favorisant les investissements et l’innovation technologique. L’objectif affiché consistait à porter les dépenses de recherche et développement à 2 % du produit intérieur brut à Séville.
De fait, les milieux économiques ont largement soutenu cette orientation. Le gouvernement Moreno a également mis en avant une amélioration des chiffres de l’emploi et une croissance dynamique dans plusieurs secteurs, notamment le tourisme, la logistique et les technologies liées à l’industrie verte.
Toutefois, une telle tendance a aussi suscité de fortes critiques, l’opposition dénonçant une stratégie qui bénéficiait surtout aux revenus les plus élevés, et ce au détriment des ressources nécessaires au financement des services publics.
Doñana, symbole des tensions écologiques espagnoles
La question environnementale a constitué un des autres grands dossiers de la législature passée. Le parc naturel andalou de Doñana, espace protégé classé par l’UNESCO et considéré comme une des principales réserves écologiques d’Europe, s’est retrouvé au centre d’une confrontation nationale et européenne.
L’exécutif andalou souhaitait initialement étendre les surfaces agricoles irriguées destinées à la culture intensive de la fraise (secteur clef de l’économie locale) autour de cet espace humide situé dans les provinces de Huelva, Séville et Cadix. Une telle perspective inquiétait fortement l’Union européenne et les organisations écologistes, qui dénonçaient la surexploitation des nappes phréatiques.
Face à la pression européenne, un compromis a finalement été conclu en novembre 2023 entre Juanma Moreno et Teresa Ribera, alors vice-présidente du gouvernement espagnol en charge des questions écologiques. L’accord prévoyait l’abandon du projet en échange d’un plan de 1,4 milliard d’euros, financé à parts égales par l’État central et le cabinet régional, afin de soutenir la transition écologique des communes concernées.
Cet épisode a permis à Juanma Moreno de préserver son image de gestionnaire modéré, capable de négocier avec Madrid malgré la polarisation politique nationale.
La santé publique, talon d’Achille du gouvernement régional
Si l’économie a constitué un des points forts du PP andalou, la santé publique est en revanche devenue sa principale faiblesse. Le budget dans le domaine a pourtant atteint des niveaux records : plus de 15 milliards d’euros en fin de législature, soit environ un tiers des dépenses totales de la communauté autonome et une hausse de 65 % par rapport au dernier budget socialiste de 2018.
Toutefois, un pareil accroissement n’a pas empêché une profonde dégradation de la perception citoyenne. Les délais moyens d’attente pour les soins primaires dépassaient neuf jours tandis que les difficultés de recrutement de médecins généralistes dans les zones rurales se multipliaient.
La crise a culminé en octobre 2025 avec le « scandale des mammographies ». Entre 2 000 et 4 000 femmes n’auraient en effet pas reçu à temps des résultats d’examens cancérologiques en raison de dysfonctionnements dans le système externalisé de notification du Service andalou de Santé (SAS). L’affaire a provoqué une onde de choc dans toute l’Espagne.
Dans un premier temps, le gouvernement régional a tenté d’évoquer des problèmes techniques et informatiques. Néanmoins, face à l’indignation publique et aux procédures judiciaires lancées par l’association Amama, il a finalement accepté la démission de la conseillère régionale de la Santé, Rocío Hernández Soto.
Quoi qu’il en soit, cette affaire a profondément fragilisé l’image de sérieux et de bonne administration que Juanma Moreno cultivait depuis plusieurs années.
Une gauche fragmentée et en quête de souffle
Face au PP, la gauche andalouse abordait les élections du 17 mai dans une situation délicate. Effectivement, le PSOE traverse une crise identitaire profonde depuis sa défaite historique de 2018.
Or, pour tenter de relancer la formation, le président du gouvernement espagnol, Pedro Sánchez, avait envoyé en première ligne María Jesús Montero, figure majeure de son exécutif et ancienne conseillère régionale aux Finances. Son arrivée à la tête de la fédération socialiste régionale en février 2025 devait symboliser une reconquête.
L’opération a néanmoins échoué. À la suite du récent scrutin, le PSOE tombe ainsi à 28 sièges et 22,7 % des voix, soit son pire résultat historique dans la communauté autonome. L’usure du gouvernement national, les alliances controversées des socialistes avec les indépendantistes catalans au Parlement espagnol et plusieurs maladresses de campagne ont lourdement pesé.
De fait, dans les derniers jours précédant le vote, un drame maritime au large de la province de Huelva a brutalement bouleversé la campagne : deux gardes civils sont morts lors d’une opération contre des trafiquants de drogue. L’événement a immédiatement pris une dimension politique nationale autour des questions de sécurité et d’immigration.
Or, María Jesús Montero a commis une erreur majeure en qualifiant publiquement les décès d’« accidents du travail », tandis que le PP et Vox ont immédiatement dénoncé des « assassinats » commis par des réseaux criminels organisés. Cette séquence a dominé la fin de campagne et marginalisé les critiques de la gauche sur les services publics.
Le retour du régionalisme andalou ?
Le véritable phénomène politique du scrutin est venu d’Adelante Andalucía, formation régionaliste de gauche dirigée par José Ignacio García, qui réalise une percée spectaculaire avec 8 sièges et près de 10 % des voix (contre seulement 2 députés en 2022).
La plateforme a de fait profité du rejet croissant des grandes formations nationales. Son discours mettait essentiellement l’accent sur la défense exclusive des intérêts andalous, la critique des élites madrilènes et la protection des classes populaires.
À l’inverse, la coalition Por Andalucía (qui réunissait notamment Sumar, la Gauche unie et Podemos) stagne à 5 sièges.
Cette fragmentation de la gauche alternative illustre les difficultés persistantes du camp progressiste espagnol à reconstruire une dynamique unitaire.
Une lecture forcément nationale
Les conséquences politiques du scrutin vont bien au-delà de l’Andalousie.
D’une part, pour Pedro Sánchez, la défaite de María Jesús Montero constitue un sérieux avertissement à un an des élections générales prévues en 2027. Le gouvernement central voit s’affaiblir une de ses principales figures politiques et confirme ses difficultés dans plusieurs territoires clefs.
D’autre part, pour Alberto Núñez Feijóo (président du Parti populaire au niveau national), le résultat possède une dimension hautement ambivalente. Certes, la droite conserve l’Andalousie et confirme sa domination électorale régionale. Cependant, la disparition de la majorité absolue ravive un problème stratégique majeur : le PP reste incapable de gouverner durablement sans le soutien de Vox. Or, cette dépendance complique le discours centriste que Feijóo tente de construire à l’échelle nationale afin de séduire les électeurs modérés.
L’Andalousie de 2026 apparaît ainsi comme un révélateur des équilibres politiques espagnols : une droite dominante mais contrainte, une gauche affaiblie et encore fragmentée et une société traversée par les tensions entre croissance économique, crise des services publics et réaffirmation des identités territoriales.
L’Andalousie de 2026 apparaît ainsi comme un révélateur des équilibres politiques espagnols : une droite dominante mais contrainte, une gauche affaiblie et encore fragmentée et une société traversée par les tensions entre croissance économique, crise des services publics et réaffirmation des identités territoriales.










