<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Que reste-t-il du panarabisme ?

26 avril 2022

Temps de lecture : 6 minutes
Photo : Credit: Onslows Auctioneers / Mary Evan/SIPA - 1804111728
Abonnement Conflits

Que reste-t-il du panarabisme ?

par

Si l’idéal nationaliste arabe a perdu de sa superbe, il demeure encore des idéalistes prêts à servir cette cause face aux djihadistes et à leurs alliés. « Bienvenue en Syrie, cœur battant de la nation arabe », pouvait-on lire sur un prospectus touristique en français datant des années 1980. De toute évidence, la Syrie est le seul pays qui soit allé au bout de sa logique panarabe en scellant un mariage d’amour et de raison avec l’Égypte qui ne tiendra pas trois ans.

La dernière mouture de la Constitution syrienne datant de 2012 a supprimé l’article 8 qui limitait le pouvoir au seul Baas comme « principal parti dans la société et l’État », tout en tolérant un multipartisme de façade. En dépit des dernières modifications constitutionnelles, la Syrie demeure une république arabe, le seul pays où jusqu’à la guerre chaque ressortissant d’un pays arabe se présentant à ses frontières était exempté de visa d’entrée. Outre le Baas, il existe encore un parti nassérien qui siège dans la coalition du Front national progressiste, l’opposition officielle au Parlement syrien.

Un terreau fertile du nationalisme arabe

La plupart des figures de proue du nationalisme arabe sont originaires de Syrie. Dans un Empire ottoman crépusculaire, la renaissance arabe (Nahda) est portée dans son flanc séculier par une majorité d’intellectuels syro-libanais, musulmans et chrétiens, en réaction au projet nationaliste turc. Ils promeuvent une représentation de l’arabité supra confessionnelle, porteuse d’émancipation et de modernité. Abd ar-Rahman al-Kawakibi (1855-1902), Sati Husri (1880-1968) fortement influencé par les idéalistes allemands du XIXe siècle dont Fichte, qui fera carrière en Irak, et Najib Azoury (1873-1916) développent une réflexion politique et culturelle sur le devenir de la nation arabe. Influencé par Maurice Barrès, Najib Azoury publie en 1905 un essai en français Le réveil de la nation arabe dans lequel il affirme que celle-ci est une nation unique réunissant en toute égalité chrétiens et musulmans. À Paris, Azoury fonde la Ligue de la Patrie arabe et le journal L’indépendance arabe subventionné par le Quai d’Orsay. L’arabisme articule une affirmation politique identitaire forte face au nationalisme concurrent porté par les Jeunes Turcs qui prennent le pouvoir en 1908.

A lire également : Analyses sociologiques du conflit syrien

La seconde génération est conduite par l’historien et juriste syrien Edmond Rabbath (1902-1991), un intellectuel chrétien polyglotte, de confession syriaque catholique, spécialiste de l’histoire de l’islam et théoricien de l’arabité et de la laïcité dans le monde arabe. Ses travaux précurseurs ont inspiré les fondateurs du parti Baas, Michel Aflaq, (1912-1989), Zaki al-Arzouzi (1900-1968) de confession alaouite, et le sunnite Salah Eddine Bitar (1912-1980). De son côté, Constantin Zureik (1909-2000) issu comme Michel Aflaq d’une famille bourgeoise grecque orthodoxe damascène, président de l’université de Damas puis de l’université américaine de Beyrouth où il a longuement enseigné, est l’inspirateur dans les années 1950 du Mouvement des nationalistes arabes (MNA) en réaction à la création de l’État d’Israël. Ce dernier donne naissance, à partir de 1967, aux principales formations d’extrême gauche libanaises et palestiniennes : Front populaire de libération de la Palestine (FPLP), Parti d’action socialiste arabe, Organisation d’action communiste au Liban.
Damas, ancienne capitale des Omeyyades, exerce une certaine attraction en rivalité avec Bagdad qui fut des décennies durant porteuse d’un Baas concurrent légitimiste, car composé des dirigeants historiques expulsés de Syrie par le coup d’État militaire de 1966. Si Bagdad et Damas arborent le même emblème, le même hymne et les mêmes slogans, dirigeants syriens et irakiens sont animés avant tout par le souci de leur intérêt au détriment de la « cause arabe ».
Syrien de confession grecque orthodoxe, Elias Farah, dernier idéologue du Baas et bras droit de Michel Aflaq, s’est éteint à Damas en 2013. À la mort d’Aflaq, il lui avait succédé au poste symbolique de secrétaire général du parti Baas (branche irakienne) et directeur de l’académie du parti à Bagdad jusqu’en 2003.
Devenu une sorte de coquille vide, en Syrie le parti s’est mué en structure de mobilisation et de clientèle affiliée au régime qui a remobilisé ses nombreuses cellules avec la guerre. Son corpus idéologique est faible, voire inexistant, toute référence aux fondateurs du parti est systématiquement effacée. En Irak, le parti a été dissous et une partie non négligeable de ses cadres ont rejoint les rangs de la rébellion salafiste djihadiste. Il subsiste néanmoins dans la plupart des 22 pays arabes des sections locales légales (Tunisie) ou clandestines (dans le Golfe) du Baas (pro-syrien, pro-irakien ou les deux comme au Yémen ou en Jordanie). Irakiens et Syriens s’étaient livrés dans les années 1970 et 1980 à une âpre compétition pour gagner les cœurs des masses via l’ouverture de centres culturels dans de nombreuses capitales arabes de Nouakchott à Sanaa.

Des brigades nationalistes arabes au secours de Damas

La rivalité sunnite chiite et la normalisation de la plupart des pays arabes avec Israël ont fait cesser la mobilisation panarabe autour de la cause palestinienne. Contrairement à son père, fin stratège et jaloux de l’indépendance nationale, Bachar el-Assad a dès 2005 accru la dépendance de son pays vis-à-vis de l’Iran, tout en érigeant le Hezbollah chiite en nouveau champion de la cause arabe. L’utopie révolutionnaire de l’arabisme a été remplacée par le panislamisme djihadiste dont l’avatar de Daech a su mobiliser des cohortes de djihadistes de tout horizon et de tout poil. Cependant, une unité de combattants arabes de nationalité syrienne, égyptienne, libanaise, irakienne mais aussi des Libyens, Algériens et Tunisiens, a vu le jour en 2013 sous le nom de Garde nationaliste arabe (GNA). Il s’agit du bras armé de l’Organisation de Jeunesse nationaliste arabe (OJNA) qui existe depuis le début des années 1990. Active au Liban, dans la bande de Gaza et en Égypte, elle organise chaque année un camp de jeunesse partout dans le monde arabe. Ses combattants (plus d’un millier) opèrent sur le territoire syrien depuis la création du GNA avec pour objectif de lutter contre « tous les mouvements takfiri qui visent à frapper notre unité et à semer la division entre Arabes ». Affichant un nationalisme syncrétique, la plupart se revendiquent du nassérisme, sont farouchement antisionistes, anti-impérialistes, antiwahhabites, opposées à « l’extrémisme sectaire, ethnique et religieux ». Mais ils se revendiquent aussi bien de Nasser que de l’ancien président vénézuélien Chavez ou encore de Saddam Hussein et du Hezbollah libanais, dont ils bénéficient du soutien logistique, et entretiennent de bonnes relations avec la branche (minoritaire) du Hamas palestinien opposée aux Frères musulmans.

Intégrée aux forces de défense nationale syriennes, la GNA a combattu fin 2013 et début 2014 dans les régions de Damas et d’Alep, à Deraa et dans le gouvernorat de Homs. Elle a été impliquée de manière importante dans les offensives des loyalistes à Qalamoun. Ses quatre bataillons portent des noms suggestifs : Wadie Haddad (palestinien chrétien, leader du FLPLP opérations spéciales), Haydar al-Amali, penseur nationaliste libanais décédé en 2007 après ses blessures reçues dans la guerre de 2006 entre le Hezbollah et Israël. Mohamed Brahmi, figure de la gauche tunisienne assassiné en 2013, et Jules Jammal, du nom de cet officier syrien chrétien tué au cours d’une attaque suicide contre un navire français lors de la crise de Suez de 1956. Mais le principal animateur du GNA est un Libanais proche du Hezbollah, Abu Ae’d. Ce vétéran de la guerre insurrectionnelle contre les Américains en Irak revendique l’héritage du Mouvement nationaliste arabe cofondé par le Palestinien marxiste (chrétien) Georges Habache, futur dirigeant du FPLP, et Constantin Zureik. Les jeunes nationalistes arabes puisent donc dans un corpus hétéroclite, dont le socle premier est la laïcité, le nationalisme et un étatisme tout droit ressuscité des expériences socialisantes et développementalistes des années 1950-1960. Dans leurs pays respectifs, ils sont connectés aux différentes sections locales du mouvement des nassériens indépendants (Al-Mourabitoun) et des organisations de gauche pro-palestinienne. Au Liban, ils manifestent pour la déconfessionnalisation du système libanais. Le secrétaire général de la branche libanaise des nationalistes arabes, le général Moustapha Hamdane, a dirigé la garde présidentielle du président Émile Lahoud de 1998 à 2005. Soupçonné d’avoir participé à l’assassinat de l’ancien Premier ministre Rafic Hariri, en février 2005, il fut incarcéré par les autorités libanaises jusqu’en 2009, avant d’être innocenté par le Tribunal spécial pour le Liban (TSL). Aujourd’hui, il se rend régulièrement à Damas et apparaît comme l’un des principaux orateurs de la GNA lors de ses meetings.

Si la création de la Garde ne remonte qu’à 2013, son idéologie socialisante appartient à un référentiel suranné. Sa nostalgie pour le socialisme nassérien occulte les fortes divisions qui ont longtemps opposé les branches irakienne et syrienne du parti Baas en Syrie d’une part et les baasistes et le président égyptien de l’autre, notamment au moment de l’éphémère République arabe unie (1958-1961). Syncrétique par nature, la GNA s’est accommodée avec l’air du temps. Au panthéon les portraits de Hafez el-Assad cohabitent avec ceux de Nasser et de Hassan Nasrallah. Moins nombreux que les combattants nationalistes syriens du Parti syrien national social (PSNS), ces volontaires arabes considèrent la Syrie comme un front parmi d’autres dans la oumma arabe.

A lire également : Syrie. Pourquoi l’Occident s’est trompé, par Frédéric Pichon

Mots-clefs : , ,

À propos de l’auteur
Tigrane Yégavian

Tigrane Yégavian

Chercheur au Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R), il est titulaire d’un master en politique comparée spécialité Monde Musulman de l’IEP de Paris et d’une licence d’arabe à l’INALCO. Après avoir étudié la question turkmène en Irak et la question des minorités en Syrie et au Liban, il s’est tourné vers le journalisme spécialisé. Il a notamment publié "Arménie à l’ombre de la montagne sacrée", Névicata, 2015, "Missio"n, (coécrit avec Bernard Kinvi), éd. du Cerf, 2019, "Minorités d'Orient les oubliés de l'Histoire", (Le Rocher, 2019) et "Géopolitique de l'Arménie" (Bibliomonde, 2019).
La Lettre Conflits
3 fois par semaine

La newsletter de Conflits

Voir aussi

Pin It on Pinterest