Reportage. Nigeria : le massacre de Woro et l’ombre grandissante du jihad

12 février 2026

Temps de lecture : 4 minutes

Photo : Les mafias nigérianes investissent l’Europe. (c) Conflits

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Reportage. Nigeria : le massacre de Woro et l’ombre grandissante du jihad

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Plus d’une centaine de morts, des femmes et des enfants enlevés, un village vidé de ses habitants : l’attaque de Woro, dans l’État de Kwara, illustre l’extension inquiétante de la menace jihadiste vers le centre-ouest du Nigeria. Entre insurrection islamiste, bandes criminelles et fragilité sécuritaire persistante, le pays le plus peuplé d’Afrique fait face à une nouvelle flambée de violences.

Par John Okunyomih à Woro et Leslie Fauvel à Lagos

« Ils ont tué deux de mes fils devant ma maison et enlevé ma seconde femme et trois de nos filles », confie, encore traumatisé Umar Bio Salihu, chef du village de Woro, dans le centre-ouest du Nigeria, au lendemain du massacre de plus d’une centaine de personnes par des jihadistes présumés. Réfugié dans la petite ville voisine de Kaiama, dans l’État de Kwara, où il a une maison, M. Salihu raconte la nuit d’horreur qu’il vient de vivre au cours d’une des pires tueries commises dans le pays depuis plusieurs mois. L’État de Kwara est en proie à une forte insécurité entre pillages de bandes armées et une menace jihadiste en augmentation, avec des groupes actifs dans le nord-ouest du pays qui étendent leur champ d’action vers le sud.

Les mafias nigérianes investissent l’Europe. (c) Conflits

« Vers 17 heures (mardi 3 février), les criminels sont arrivés et ont commencé à tirer, ils me cherchaient mais ne m’ont pas trouvé chez moi car j’étais dehors, je me suis caché dans une maison et j’ai entendu les tirs », déclare jeudi à l’AFP l’homme de 53 ans, son chapelet à la main. « Au lever du jour, il y avait trop de corps partout », ajoute Umar Bio Salihu avec émotion. « Des gens ont été brûlés vifs à l’intérieur de leurs maisons », poursuit le chef de Woro, petite communauté rurale et musulmane à la frontière de l’État du Niger, près des forêts réputées abriter jihadistes et gangs armés.

Exécutions

Le village de Woro, qui comptait quelques milliers d’habitants, n’est plus que l’ombre de lui-même. Tous ses habitants l’ont déserté, seuls restent quelques hommes qui poursuivent les recherches et enterrent les morts. De chaque côté de la rue principale, des échoppes et des maisons en ruines, calcinées. « J’étais au bord de la route quand j’ai vu passer une moto avec trois hommes en uniformes militaires avec des AK-47 (…) C’étaient des bandits, pas des soldats, et trois secondes plus tard j’ai entendu des coups de feu », raconte à l’AFP Muhammed Abdulkarim, retraité de 60 ans, qui a perdu douze membres de sa famille dans l’attaque qui a pris fin mercredi aux aurores. « Ils ont attrapé des gens, leur ont attaché les mains dans le dos et papapapapapapapa leur ont tiré dans la tête », décrit l’homme dont le fils de deux ans et demi a été enlevé par les assaillants. « Entre hier et aujourd’hui, nous avons enterré 178 corps », dit-il.

Selon des chiffres communiqués à l’AFP mercredi par la Croix Rouge, au moins 162 cadavres auraient été décomptés. Le gouverneur de l’État de Kwara a quant à lui donné un bilan de 75 morts. Un autre habitant de Woro, Abdul Ibrahimn infirmier à la retraite, a comptabilisé « plus de 165 » morts.

« Femmes et enfants enlevés »

Selon Sa’idu Baba Ahmed, membre de l’assemblée locale, « 38 personnes, surtout des femmes et des enfants, ont été enlevés par les assassins ». Qualifiant l’attaque de « lâche et bestiale », le président nigérian Bola Ahmed Tinubu a ordonné le déploiement d’un bataillon de l’armée dans la circonscription de Kaiama. Il a attribué l’attaque à « Boko Haram », un terme souvent générique pour désigner les jihadistes de toutes mouvances. Le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM), affilié à Al-Qaïda, a affirmé en octobre avoir mené sa première attaque sur le sol nigérian dans cet État, tout près de Woro.

Le Nigeria, pays le plus peuplé et premier producteur de pétrole d’Afrique, fait face depuis 2009 à une insurrection jihadiste dans le nord-est menée par Boko Haram et son rival l’État islamique en Afrique de l’Ouest. Des groupes armés criminels sévissent aussi dans le nord-ouest et le centre-nord, auxquels se sont ajoutés des mouvements jihadistes locaux comme Lakurawa et Mahmuda.

« Leur idéologie »

Des chercheurs ont récemment établi un lien entre certains membres de Lakurawa – le principal groupe jihadiste basé dans l’État de Sokoto (nord) – et l’État islamique au Sahel (EISS), actif au Niger voisin. « Ils nous ont envoyé une lettre pour nous prévenir qu’ils allaient venir prêcher » à Woro, explique Umar Bio Salihu, mais « la communauté n’est pas prête à accepter leur idéologie ». À la réception de cette lettre, M. Salihu a prévenu les services de sécurité locaux. « Je pense que c’est ce qui les a rendus furieux et les a fait venir pour tuer des gens », suppose-t-il.

(c) Conflits

Les jihadistes du Nigeria sont devenus une source de préoccupation pour les Etats-Unis après que le président Donald Trump a affirmé que les chrétiens du Nigeria étaient « persécutés » et victimes d’un « génocide » perpétré par des « terroristes ». Abuja et la majorité des experts ont fermement nié ces affirmations, soulignant que les violences touchent indifféremment chrétiens et musulmans dans le pays.

Depuis plusieurs semaines, les deux pays ont décidé de renforcer leur coopération militaire à la suite des pressions diplomatiques exercées par Washington sur Abuja concernant les violences commises par des jihadistes et d’autres groupes armés. Le secrétaire général de l’ONU Antonio Guterres a condamné jeudi « fermement l’attaque terroriste » dans l’État de Kwara, soulignant « l’importance de traduire les auteurs en justice ».

© Agence France-Presse

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