Russie : malgré les sanctions, certaines entreprises françaises restent sur place

26 juin 2026

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Russie : malgré les sanctions, certaines entreprises françaises restent sur place

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L’Union européenne multiplie les sanctions contre Moscou.

Mais certaines entreprises françaises continuent de maintenir des activités en Russie derrière des retraits de façade ou des restructurations opaques.

Tant que ces zones grises persistent, ces sanctions risquent de rester davantage déclaratoires que réellement coercitives.

Le 23 avril 2026, l’Union européenne a adopté son vingtième train de sanctions contre la Russie. Cent vingt individus désignés, soixante sociétés frappées, quarante-six navires visés, et pour la première fois l’activation de l’outil anti-contournement contre le Kirghizistan, accusé de servir de relais à des exportations prohibées.

Vingt paquets en quatre ans : l’Union européenne affiche sa fermeté.

Pourtant, derrière cette accumulation de textes, une réalité beaucoup moins assumée persiste. Selon le Yale Chief Executive Leadership Institute, vingt-trois grands groupes français maintiendraient encore une présence opérationnelle directe en Russie. Plusieurs centaines d’entreprises de taille intermédiaire resteraient par ailleurs membres de la CCI France Russie, laquelle n’aurait jamais suspendu ses activités à Moscou et continuerait d’y organiser des événements de networking en mai 2026.

Ces entreprises généreraient encore des milliards de dollars de chiffre d’affaires et verseraient collectivement, selon les estimations disponibles, 565 millions de dollars de taxes à l’État russe. Autrement dit : alors même que l’Europe prétend accroître la pression économique sur Moscou, une partie de ses acteurs économiques continue de contribuer, directement ou indirectement, au financement de l’économie russe.

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Le problème des retraits de façade

Le problème n’est pas seulement celui du maintien. Il est aussi celui du langage. Beaucoup d’entreprises se disent « en cours de désengagement ». Mais derrière cette formule devenue quasi automatique, les réalités sont parfois beaucoup moins claires.

Le cas de la famille Mulliez est à cet égard révélateur. Leroy Merlin, qui se positionnerait comme la troisième plus grande entreprise étrangère en Russie avec un chiffre d’affaires annuel estimé à 6,8 milliards de dollars, a annoncé la « cession du contrôle » de sa filiale russe en mars 2023. Selon L’Express, ce contrôle aurait été transféré à Laurent Desfassiaux, président français de Leroy Merlin Vostok, via des sociétés immatriculées aux Émirats arabes unis et à Dubaï. Si ces informations sont exactes, la question mérite d’être posée clairement : s’agit-il d’un véritable retrait, ou d’une reconfiguration juridique permettant de préserver l’activité sous une autre forme ?

Auchan, autre enseigne du même ensemble familial, assume quant à elle publiquement son maintien sur le marché russe au nom de la « nécessité de nourrir la population ». L’argument peut être entendu. Mais il ne peut exonérer d’un débat sur les conséquences économiques et fiscales concrètes de cette présence.

Le cas du groupe Altrad, spécialisé dans la production et la distribution de matériels pour le bâtiment et les travaux publics, soulève des interrogations comparables. Même si, officiellement, le groupe indique que « les sanctions sectorielles applicables en Russie ont conduit le Groupe à perdre le contrôle de ses entités locales », de nombreuses structures et collaborateurs du groupe sont toujours présents en Russie. Ainsi, Cape Industrial Services Ltd, filiale russe héritée de l’acquisition du groupe britannique Cape en 2017, opère encore en coentreprise à parts égales avec Construction Company Okha, sous l’enseigne « Altrad Services ». Une structure qui continue de travailler avec Rosneft, le géant pétrolier d’État russe.

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Le coût des sanctions ne peut pas reposer seulement sur les entreprises qui les respectent

Ces multiples stratégies de maintien ou de retrait partiel créent une profonde distorsion entre les entreprises. Car pendant que certains groupes cherchent à préserver leurs positions en Russie à travers des restructurations ou des montages intermédiaires, d’autres ont accepté de quitter réellement le marché russe, parfois au prix de pertes considérables.

Renault a ainsi abandonné ses actifs russes et cédé AvtoVAZ pour un rouble symbolique, enregistrant plus de deux milliards d’euros de pertes. Société Générale s’est retirée de Rosbank au prix d’un impact financier massif estimé à plus de trois milliards d’euros. D’autres groupes européens ont également accepté des dépréciations majeures, des cessions forcées ou la perte pure et simple de leurs investissements afin de se conformer à l’esprit des sanctions occidentales.

C’est précisément pour cette raison que les retraits de façade posent un problème politique autant qu’économique. Lorsqu’une entreprise conserve indirectement ses activités, ses revenus ou ses capacités opérationnelles en Russie tout en se présentant comme « désengagée », elle bénéficie d’un avantage concurrentiel évident sur celles qui ont effectivement coupé les ponts.

Le risque est alors de récompenser les entreprises qui contournent l’esprit des sanctions, et de pénaliser celles qui ont effectivement accepté d’en assumer le coût économique.

Sanctionner ne suffit pas, il faut contrôler

C’est là que se situe la principale faiblesse du dispositif européen. Les sanctions interdisent certaines activités et certaines transactions. Mais elles n’imposent pas aux entreprises de quitter totalement la Russie. Elles ne sanctionnent pas réellement les retraits partiels ou formels. Et surtout, elles n’exigent qu’une transparence limitée sur ce qui subsiste derrière les annonces de déconsolidation ou de cession.

Le maintien en fonctionnement de la CCI France Russie à Moscou, avec ses briefings hebdomadaires et ses comités professionnels actifs, montre bien qu’au-delà des annonces politiques, une partie importante de l’infrastructure économique franco-russe demeure intacte.

L’Europe ne pourra pas durablement revendiquer une politique de sanctions crédible tout en tolérant des zones grises permanentes.

Une approche plus cohérente supposerait d’imposer des obligations de transparence sur les structures interposées, de vérifier l’effectivité réelle des sorties annoncées, et de clarifier les responsabilités des maisons mères lorsque des activités persistent sous des formes restructurées.

Faute de quoi, les sanctions européennes continueront d’afficher une fermeté politique que leurs propres angles morts économiques contribuent à affaiblir.

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Charles de Blondin

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