Livre – Paul Ier. La folie d’un tsar

20 avril 2020

Temps de lecture : 4 minutes
Photo : Derrière la Neva gelée, la résidence officielle des Tsars : le Palais d'hiver de Saint-Pétersbourg, Auteurs : Roman Pimenov/TASS/Sipa USA/SIPA, Numéro de reportage : SIPAUSA30205267_000005.
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Livre – Paul Ier. La folie d’un tsar

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A la mort de Catherine II, Paul Ier monte sur le trône. Sans grande envergure, le règne de ce-dernier demeure comme un souvenir vague et troublé. Assassiné cinq ans seulement après son avènement, il n’aura cessé de faire face aux ambitions de sa cour et aux faiblesses de sa volonté. Retour sur la vie mouvementée d’un tsar oublié.

 

L’Histoire et les Russes se sont empressés d’oublier Paul Ier. L’histoire officielle veut qu’il ait été fou. En fait, ce fut un tsar qui aimait le peuple. Dans la Russie d’aujourd’hui, Paul Ier, fils illégitime de Catherine II et empereur éphémère (1796-1801), bénéficie encore de cette image. Succéder à la Grande Catherine n’était certes pas chose facile, mais pour son unique fils légitime, petit de taille, au visage ferme et aux joues tombantes, le défi se révéla une mission impossible. Comment l’impérieuse impératrice aurait pu se reconnaître dans ce fils d’un père qu’elle avait fait assassiner ?

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Né en 1754, Paul Ier passa son enfance séparé de ses parents. Soupçonneux, irritable, il manquait de suite dans les idées. C’est surtout d’un personnage fracassé dont il s’agit : Alain Blondy n’utilise rien de moins que cette épithète pour résumer la destinée d’un grand-duc puis tsarévitch qui fut d’abord un paria avant de devenir le maître absolu. À dire vrai, peut-on se relever à la fois d’un glorieux ancêtre, Pierre Ier, d’un père assassiné, Pierre III, d’une mère qui le relègue dans l’ombre et d’une cour qui le méprise ouvertement ? De tout cela, Paul Ier saura se souvenir, ou s’en accommodera comme il peut. Les liens entre l’enfance, le pouvoir, le poids de l’entourage et l’ordre d’un pays sont au cœur de cette biographie tourmentée. L’auteur, professeur émérite à la Sorbonne, ne cache pas qu’un psychanalyste aurait pu se pencher avec bonheur sur ce souverain de la fin du XVIIIe siècle. Homme fantasque, marqué sa vie durant par les stigmates de cette enfance douloureuse, il n’accéda au pouvoir qu’au décès de sa mère, après avoir été tenu à l’écart de tout pendant quarante-deux ans. Prenant le contre-pied du règne précédent, il réforma le pays et durcit la politique à l’égard de la noblesse. Ses mesures, nombreuses et vétilleuses, mécontentèrent à la fois la cour, l’armée et le peuple. À l’extérieur, il se brouilla avec ses alliés, notamment l’Angleterre, en raison de sa marotte qui lui fit se proclamer maître de Malte. Comme son père, l’éphémère Pierre III, il professa une admiration sans borne pour Frederic le Grand et chercha à militariser la Russie selon le modèle du « Vieux Fritz. » Le 5 (17) novembre 1796, lorsque Catherine II mourut, il se rendit à Saint- Pétersbourg, brûla le testament de sa mère – qui le déshéritait – et ordonna l’exhumation du corps de son père, Pierre III.

En 1778, il s’était fâché avec sa mère, qui lui avait retiré son fils aîné, le futur Alexandre Ier. En 1781, Paul et son épouse, la princesse Sophie-Dorothée de Wurtemberg, devenue la « grande-duchesse Marie », se rendirent, sous les noms d’emprunt de « comte et comtesse du Nord », en Pologne, en Autriche, en Italie et en France jusqu’à Brest. Paul Ier resta toute sa vie marqué par l’impression que lui avait laissée son séjour à la cour de Versailles ; sa haine pour la Révolution française sera en grande partie conditionnée par sa sympathie pour Marie-Antoinette. Un règne de cinq années de chaos, de peur et de terreur commence. Tout ce que l’illustre mère du nouveau tsar a édifié durant les trente-quatre ans de son règne est rayé d’un trait ! Une véritable persécution s’abat sur tout ce qui est français ou révolutionnaire. Les livres et les costumes étrangers sont interdits. Personne en Russie ne peut plus alors se rendre à l’étranger, et les frontières sont fermées – un premier « rideau de fer » édifié autour des terres russes !

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Paul Ier prit part à la coalition contre la France révolutionnaire et accorda l’asile au comte de Provence, frère de Louis XVI et futur Louis XVIII, qui s’installa à Mitau de 1798 à 1801 avec une suite nombreuse. L’ordre de Malte, chassé par Napoléon de son île, s’établit également en Russie, et Paul se déclara grand maître de l’ordre des Hospitaliers. De très nombreux émigrés français (royalistes) reçurent un accueil empressé. C’est sous le règne de Paul Ier que s’illustra le feld-maréchal Souvorov, qui, appelé à la rescousse par l’empereur d’Autriche François, entama, en avril 1799, une campagne militaire en Italie du Nord, où il défie les forces françaises avant d’entrer à Rome. Jamais battu, il fut fait généralissime. Mécontent de l’Autriche, Paul Ier chercha un rapprochement avec Bonaparte et préconisa une expédition contre les Indes ainsi qu’une participation de la Russie au blocus contre l’Angleterre. Ce projet d’alliance avec Paris est l’œuvre du comte Rostopchine, le père de la comtesse de Servers. A la fin du XVIIIe siècle, la situation intérieure était tellement catastrophique que les conjurés décidèrent d’agir. Passé maître dans l’art de se faire des ennemis, Paul Ier fut sordidement assassiné par un groupe d’officiers de son entourage, dans la nuit du 21 mars 1801. Cet acaricide, dû à la lassitude de la haute société russe, apparut aussi comme le résultat d’une sourde manœuvre de l’Angleterre.  Le comte Paalen, gouverneur de Saint-Pétersbourg et confident du tsar, prit les choses en main. Dans la nuit du 11 au 12 mars 1801, les conjurés occupèrent le château Saint-Michel, pénétrèrent dans la chambre à coucher de Paul Ier et le mirent en demeure de signer son acte d’abdication. Il refusa, se précipita par une porte dérobée ; la lampe qui éclairait la pièce fut renversée, et dans l’obscurité et la confusion régnantes Paul Ier fut mortellement frappé. Se fondant sur de multiples sources, Alain Blondy ressuscite le destin shakespearien de ce tsar mal-aimé dont les actes traduisirent autant son désir névrotique de revanche que son génie à tisser sa propre apocalypse.

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À propos de l’auteur
Eugène Berg

Eugène Berg

Eugène Berg est diplomate et essayiste. Il a été ambassadeur de France aux îles Fidji et dans le Pacifique et il a occupé de nombreuses représentations diplomatiques.
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