<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> La Russie, l’épouvantail de l’Europe occidentale

3 avril 2021

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La Russie, l’épouvantail de l’Europe occidentale

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Petit cap continental ouvert sur la grande plaine eurasiatique, l’Europe chrétienne s’est construite sur la peur des grandes invasions et la confrontation avec les civilisations rivales. Entre la Chine, la Russie ou l’islam, les occidentalistes préfèrent encore aujourd’hui se regrouper contre la Russie.

 

« C’est en vain que l’Occident se cherche une forme d’agonie digne de son passé » disait joliment Emil Cioran. L’écrivain roumain avait entrevu la recherche désespérée des Européens à sublimer leur déclin. Or la Chine est lointaine, l’islam est pauvre et divisé tandis que la Russie est proche et technologiquement avancée. C’est donc, a priori, le meilleur épouvantail qui soit. Entre la chute de l’Empire romain et l’Armée rouge, Jean Delumeau est l’historien qui aura le mieux décrit le rôle décisif de La peur en Occident, une cité assiégée (Fayard, 1978). Hélas nos romanciers et chercheurs du moment sont moins subtils.

Mikhaïl Chevelev, en promotion pour son roman Une suite d’événements, (Gallimard, 2021) ne faisait pas dans la nuance dans les colonnes du magazine Marianne en janvier dernier à propos de la Russie : « Un État mafieux doté du deuxième potentiel nucléaire du monde est, bien sûr, une histoire sérieuse qui devrait préoccuper tout le monde. » En ce début d’année, le retour bravache d’Alexeï Navalny à Moscou, après sa rémission dans un hôpital allemand, fut l’occasion de chroniquer les avancées du « totalitarisme russe », pour reprendre la présentation du livre précité par Les Échos. Depuis que la parenthèse Gorbatchev-Eltsine s’est refermée, la Russie poutinienne serait un nouvel archipel du goulag. Il reste cependant à trouver les nouveaux Soljenitsyne.

 

Une Russie qui inquiète

 

Slate.fr, le webzine franglais de Jean-Marie Colombani, ex-directeur du Monde, sonne également le tocsin sans se lasser. Avec Alain Frachon, autre éditorialiste du Monde, on pouvait y lire très sérieusement le 18 décembre : « Panique aux États-Unis après la découverte d’une cyberattaque de très grande ampleur ciblant des ministères clés, des agences gouvernementales et des entreprises privées. L’attaque a été attribuée à la Russie, qui dément en être l’auteur. Reste que Moscou effraie : la Suède vient de se lancer dans une grande opération de réarmement, inquiète de l’agitation russe en mer Baltique. La menace Poutine est-elle de retour ? Quelles conséquences peut avoir cette cyberoffensive ? L’Europe est-elle prête en cas de dérapages russes ? Et l’OTAN réussira-t-elle à nous protéger ? »

Voici quelques exemples de paniques françaises qui nous feraient presque oublier la pandémie et le réchauffement climatique. La recherche stratégique n’est évidemment pas en reste.

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Le chercheur (non russisant) Jean-Sylvestre Mongrenier n’a pas déçu dans son dernier ouvrage, Le monde vu de Moscou (PUF, 2020) : « La doctrine Poutine – c’est-à-dire la revendication d’un droit de contrôle sur les États postsoviétiques et la remise en cause armée des frontières – fait de la Russie une puissance révisionniste, ce que l’amiral Castex nommait un État perturbateur. » C’est plus chic qu’« État-voyou », mais nous ne sommes plus dans les années 1930 et Poutine n’est ni Staline ni Hitler. « L’exercice du pouvoir par Vladimir Poutine est source de nombreux fantasmes dans les médias occidentaux. Contrairement à une idée répandue, Poutine n’exerce pas le pouvoir seul, mais il est le chef de file d’un directoire. Il faut se défaire de l’image d’un pouvoir vertical et d’un régime autoritaire pur et parfait » met en garde le professeur russisant Jean-Robert Raviot, auteur de Russie vers une nouvelle guerre froide ? (La Documentation française, 2016). Cependant, Jean-Sylvestre Mongrenier présente la Russie tour à tour comme un colosse aux pieds d’argile, c’est-à-dire sur le point de s’écrouler avec fracas, une puissance conservatrice qui s’arque-boute sur un statu quo et enfin, dernière option, comme une puissance revancharde sur le point de « réviser » nos frontières. Bref, qu’elle soit faible, immobile ou offensive, la Russie est toujours inquiétante et menaçante pour les Européens. Travaillés par le célèbre ouvrage d’Oswald Spengler Le déclin de l’Occident, publié entre 1918 et 1922, les théoriciens du réveil occidental et de l’alliance transatlantique semblent avoir trouvé avec la Russie l’adversaire idéal : suffisamment fort pour mobiliser et suffisamment faible pour l’attaquer sans trop de risques.

 

Nier le caractère européen de la Russie

 

On ne doit donc pas être surpris par les fluctuations des analystes à propos de la menace russe. Ainsi, à l’automne 2020, Isabelle Lasserre pouvait se féliciter de la perte d’influence de Moscou en Biélorussie et en Arménie et, à l’hiver, gloser sur le poutinisme qui pèse sur Minsk et avance ses pions dans le Caucase. Au-delà des commentaires fluctuant au gré de l’actualité, l’objectif de nombreux intellectuels occidentalistes est de nier le caractère européen de la Russie pour la rattacher à la tradition du despotisme oriental, une barbarie qui la rapprocherait de ses alliés naturels, qui seraient la Chine communiste et l’Iran et sa révolution islamique. Hélène Carrère d’Encausse y voit l’héritage d’Astolphe de Custine, auteur d’un tableau de La Russie en 1839 qui a marqué les Européens par sa brutalité. L’objectif n’est pas simple au regard de la richesse de la culture et du passé russe, ô combien occidental, d’autant plus que la Russie restaure depuis plus de vingt ans ses racines chrétiennes au moment même où l’Europe de l’Ouest cherche à s’en éloigner, voire à s’en excuser.

Pour les occidentalistes les plus conservateurs, la réunification des deux Europe, héritières de l’Empire romain d’Orient et d’Occident, Rome et Constantinople, éloignerait naturellement la barbarie russe vers les steppes de Sibérie tout en se réappropriant l’héritage chrétien encore présent en Europe centrale. En repoussant l’orthodoxie russe, on abolirait le schisme de 1054, mais une telle utopie européenne ne peut évidemment pas se faire sans l’appui de « la nation-phare de l’Occident », c’est-à-dire les États-Unis et leurs visions très plurielles de l’Évangile.

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Pour les occidentalistes les plus libéraux, la Fédération de Russie pourrait théoriquement revenir dans la maison européenne à condition qu’elle accepte enfin leur modèle démocratique. En attendant, une telle métamorphose pourrait aller jusqu’à l’émancipation de ses différentes composantes où leur intégration dans un vaste ensemble occidental ferait bien l’affaire. En somme, la démocratisation sous la houlette occidentale permettrait de faire éclore toute une série de nouvelles républiques eurasiatiques, exactement comme en 1991. Tant pis si ces républiques ne sont pas des modèles démocratiques. Lors de la révolution de la place Maïdan en Ukraine, Laurent Fabius, Bernard-Henri Lévy et Raphaël Glucksmann n’étaient pas trop regardants sur l’idéologie de Pravi Sektor, pourvu qu’on attaque Poutine. Ce dernier expliquait à l’été 2020 à Libération ne pas « soutenir Alexeï Navalny, qui est à l’origine un nationaliste », mais « condamner chacune de ses arrestations » comme celles de « tous ceux qui se battent contre Poutine ». Dans une tribune au Monde, au lendemain de la victoire d’Emmanuel Macron, l’eurodéputé (Place publique) était cependant plus catégorique et se disait être fier « d’avoir défié l’ingérence de Vladimir Poutine, parrain d’une internationale d’extrême droite qui volait jusqu’ici de succès en succès, fiers de ne pas être tombés dans le piège de Daech et de ne pas avoir laissé nos peurs, ô combien légitimes, ébranler nos convictions démocratiques ».

Sur ce nouveau front de l’est, en détachant la Biélorussie, la Moldavie, la Géorgie et l’Ukraine de la sphère d’influence russe, les fanatiques de l’alliance euro-atlantique rêvent en réalité de réduire l’empire russe à la petite Moscovie du xvie siècle, quand elle sortait à peine du joug moghol. Cette stratégie de l’avant, celle de « la guerre préventive », ou « démocratique » quand elle appuie des émeutes populaires, ne se contente plus d’un simple endiguement mais au contraire milite pour un refoulement de la barbarie russe. « Occident, en avant, avant qu’il ne soit trop tard… » exactement comme le chantaient les phalangistes européens partis au Liban dans les années 1980 : la peur de l’invasion est le meilleur carburant de cette stratégie offensive. Pour vaincre leur peur, ils veulent prendre l’initiative de l’affrontement. Mais cette stratégie périlleuse devrait braquer un peu plus la Russie et la jeter dans les bras de nos rivaux asiatiques. Quant à la France, fondue dans un magma occidentaliste, elle a tout simplement disparu de leur équation stratégique.

À propos de l’auteur
Hadrien Desuin

Hadrien Desuin

Ancien élève de l’École spéciale militaire de Saint-Cyr, Hadrien Desuin est membre du comité de rédaction de Conflits.
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