Sergueï Karaganov s’est fait remarquer par des propos plus que musclés, promettant notamment à ceux qui s’opposeraient à la Russie une destruction totale. On aurait toutefois tort de voir en lui l’un des artisans de la politique étrangère de Moscou : il s’agit plutôt d’un habile « entrepreneur idéologique », qui sert le pouvoir en lui proposant un habillage conceptuel et en lançant des messages destinés à raffermir, dans l’opinion occidentale, l’idée selon laquelle le Kremlin est déterminé à aller, le cas échéant, jusqu’à la guerre nucléaire.
Maxime Daniélou, Université Paris Nanterre
Spécialiste reconnu des relations internationales depuis plusieurs décennies, fondateur de think tanks influents et d’une grande revue consacrée aux affaires diplomatiques, Sergueï Karaganov s’est dernièrement fait remarquer par des propos plus que musclés, promettant notamment à ceux qui s’opposeraient à la Russie, à commencer par les pays de l’Union européenne, une destruction totale. On aurait toutefois tort de voir en lui l’un des artisans de la politique étrangère de Moscou : il s’agit plutôt d’un habile « entrepreneur idéologique », qui sert le pouvoir en lui proposant un habillage conceptuel et en lançant des messages destinés à raffermir, dans l’opinion occidentale, l’idée selon laquelle le Kremlin est déterminé à aller, le cas échéant, jusqu’à la guerre nucléaire.
Les prises de position de l’universitaire russe Sergueï Karaganov font l’objet d’une attention croissante dans l’espace médiatique français et international depuis le début de l’invasion de l’Ukraine par la Russie en février 2022. Récemment, des articles et des émissions télévisées lui ont attribué une influence déterminante sur la politique étrangère russe, allant jusqu’à le qualifier de « nouvel architecte de la politique étrangère du Kremlin » ou de « cerveau géopolitique de Vladimir Poutine », le plus souvent sans autre justification que sa proximité supposée avec le président russe.
Cette situation rappelle un phénomène déjà observé avec le philosophe ultranationaliste Alexandre Douguine, lui-aussi régulièrement présenté comme le « cerveau de Poutine » depuis le début des années 2000, en dépit des démentis répétés de plusieurs chercheurs spécialistes de la Russie.
Dans le cas de Douguine comme dans celui de Karaganov, attribuer une telle influence sur le chef du Kremlin sans fondement empirique solide contribue à obscurcir la compréhension des dynamiques à l’œuvre dans le processus de prise de décision en matière de politique étrangère dans la Russie contemporaine. Ces exagérations offrent par ailleurs une exposition médiatique bienvenue à ces entrepreneurs idéologiques. Si ni l’un ni l’autre n’ont jamais confirmé le rôle qui leur est parfois prêté au sommet de l’État, ils profitent de la visibilité et de l’autorité symbolique que cette image leur confère dans une logique de promotion personnelle et de diffusion de leurs idées, en Russie comme à l’étranger.
Afin de dépasser les interprétations excessives, il est nécessaire de s’interroger sur la place réelle qu’occupe Sergueï Karaganov dans l’environnement politique et idéologique russe. Revenir sur son parcours, ses réseaux et les idées qu’il défend permet de relativiser l’idée d’une influence directe sur les décisions du Kremlin, et de mieux comprendre les raisons de sa soudaine surexposition médiatique.
Un réseau puissant en formation dès la chute de l’URSS
En janvier 1992, moins d’un mois après la chute de l’URSS, Sergueï Karaganov (né en 1952), expert des États-Unis au sein de l’Académie des sciences soviétique, fonde l’un des premiers think tanks russes indépendants, le Conseil pour la politique étrangère et de défense (SVOP selon le sigle russe). En raison de la faiblesse des institutions qui caractérise la décennie 1990 en Russie, le SVOP, qui réunit hommes d’affaires, diplomates et militaires, parvient à exercer une influence certaine sur la politique nationale et permet à son directeur de se doter d’un réseau puissant.
Les dynamiques de centralisation et de renforcement de l’État, ainsi que le renouvellement des élites qui accompagne l’arrivée de Vladimir Poutine à la présidence en 2000, entraînent le déclin irréversible du SVOP et obligent Karaganov à se renouveler. En 2002, il fonde l’influente revue de politique étrangère Russia in Global Affairs, avant d’être nommé à la tête de la faculté de politique internationale de la Haute École d’économie, l’une des plus prestigieuses universités du pays, quatre ans plus tard.
Son implication dans la création du club de discussion Valdaï en 2004, qui s’impose progressivement comme un des principaux think tanks de l’ère Poutine, lui permet de se garantir un canal de communication avec l’administration présidentielle, institution centrale de la Russie poutinienne, qui est la seule à même de pouvoir faire circuler ses idées jusqu’au sommet de l’État.
Un entrepreneur idéologique
La politologue Marlène Laruelle, qui a récemment publié un ouvrage sur la construction idéologique de l’État russe, souligne que cette dernière est en constante évolution et repose sur un corpus dont la production est le plus souvent externe à l’État. Elle propose la notion d’« entrepreneur idéologique » pour désigner les acteurs situés en dehors des institutions étatiques qui entrent en concurrence pour capter l’attention de l’administration présidentielle et du gouvernement, afin d’accéder aux ressources et à la reconnaissance qui y sont associées.
Sergueï Karaganov s’inscrit pleinement dans cette catégorie, puisqu’il utilise son réseau et les organisations qu’il a fondées pour développer puis promouvoir ses idées et récits auprès des décideurs russes, dans l’espoir d’en tirer des bénéfices symboliques et matériels.

karaganov.ru
Depuis le début des années 2010, Karaganov a ainsi réussi à s’imposer comme l’un des principaux fournisseurs conceptuels du « tournant russe vers l’Asie ». Plusieurs notions qu’il a développées, comme la « Grande Eurasie » ou, plus récemment, « la Majorité mondiale », ont été intégrées dans le discours officiel, aidant les dirigeants à justifier et à promouvoir la réorientation stratégique et économique de la Russie vers la Chine et ses autres partenaires non-occidentaux.
Rien ne permet en revanche de lui attribuer une quelconque influence sur la définition de l’agenda ni sur les choix concrets de politique étrangère : en la matière, le processus de prise de décision semble cloisonné au président et à son entourage le plus proche, dont Karaganov ne fait assurément pas partie.
Pourquoi toute cette attention aujourd’hui et quelle utilité pour le Kremlin ?
Tout au long de sa carrière, Sergueï Karaganov a bénéficié d’une exposition médiatique en adéquation avec son statut d’expert reconnu en relations internationales. Depuis le début de la guerre en Ukraine, cette exposition a toutefois changé d’échelle, élargissant nettement son audience. Karaganov a su tirer parti du contexte de radicalisation de l’espace public, dans lequel les experts sont incités à afficher leur soutien à la guerre, voire à surenchérir par rapport à la ligne officielle, afin de se distinguer et d’augmenter leur visibilité.
À partir de l’été 2023, il s’est illustré par ses appels répétés en faveur d’une baisse du seuil d’emploi de l’arme atomique et de « frappes nucléaires limitées » contre plusieurs capitales européennes. Ces prises de position, très controversées, y compris au sein de la communauté académique russe, l’ont propulsé au premier plan du débat public. Elles ont très probablement pesé dans sa désignation comme modérateur de la séance plénière du Forum économique international de Saint-Pétersbourg, le 7 juin 2024.
Cette position hautement symbolique lui a permis de dialoguer avec Vladimir Poutine en direct devant les caméras du monde entier. Lors de cet échange, le président russe a déclaré lire les textes de Karaganov, ce qui a alimenté les spéculations quant à l’influence de ce dernier sur la politique étrangère du pays. Cet épisode a également accru ses sollicitations par les médias, jusqu’à son intervention en direct sur la première chaîne de télévision russe, le 5 décembre dernier, largement reprise et traduite à l’étranger pour ses déclarations particulièrement belliqueuses envers l’Europe.
Du point de vue du Kremlin, Karaganov constitue une voix radicale supplémentaire permettant de durcir le discours sans impliquer directement le sommet de l’État. Il joue ainsi le rôle d’un épouvantail utile, à l’image de l’ancien président Dmitri Medvedev, dont les déclarations provocatrices s’inscrivent dans une stratégie de guerre psychologique contre l’Occident. Cette délégation du discours le plus extrême permet au pouvoir de préserver une posture officielle apparaissant comme ouverte à la négociation, tout en laissant circuler des messages plus agressifs par des canaux indirects.
Ainsi, invité du podcast de Tucker Carlson au mois de janvier 2026 dans un contexte de tensions inédites dans les relations transatlantiques dont le Kremlin entend profiter, Sergueï Karaganov a pu s’adresser à l’Amérique trumpiste par l’un de ses canaux favoris. Espérant sans doute être entendu jusque dans le Bureau ovale, il est allé toujours plus loin dans la surenchère, rappelant que « l’Europe est la source de tous les maux » et qu’elle serait « rayée de la carte de l’humanité » en cas d’assassinat de Vladimir Poutine…
Maxime Daniélou, Doctorant en études slaves et chargé de cours à l’université Paris-Nanterre, Université Paris Nanterre
Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.










