La situation à Alep – Entretien avec un cadre supérieur de la région

20 mars 2020

Temps de lecture : 8 minutes
Photo : Opposition au régime de Bachar Al Assad brûlant des pneus suite au blocage de l'autoroute M4 le 5 mars 2020. © ASAAD AL ASAAD/ SIPA
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La situation à Alep – Entretien avec un cadre supérieur de la région

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Depuis l’intervention de la Russie dans la guerre de Syrie, les troupes du Président Bachar Al Assad progressent sous couvert d’une présence aérienne assurée par les hommes de Vladimir Poutine. Vendredi 31 janvier 2020, l’armée syrienne reprend la ville de Maarat al-Nouman. Une avancée importante dans cette région, puisque la route Damas-Alep était jusqu’ici bloquée par la présence des rebelles syriens dans la dite ville depuis 9 ans.
La reconstruction d’Alep nécessitait la reconquête de cet axe. L’entrevue Poutine-Erdogan de ce jeudi est l’occasion pour Conflits de s’entretenir avec un cadre supérieur d’Alep, resté anonyme, témoin de l’évolution des combats depuis le commencement de la guerre civile.

Entretien réalisé par Guillaume Sanzey

Depuis le début des conflits en Syrie, à quoi ressemble la vie d’un habitant d’Alep ?

Nous avons beaucoup souffert à Alep quand la guerre a commencé en 2011. Pendant quatre ou cinq ans, nous avons reçu des obus de tous les endroits, c’est-à-dire d’Alep-Est mais aussi de la périphérie d’Alep. Ils nous ont coupé l’eau, la municipalité a donc percé 130 puits dans la ville pour en avoir. On achetait de l’eau par tonnes livré dans des camionnettes. En plus de tout cela, nous n’avions pas d’électricité. On a vraiment passé des moments très difficiles. Après la libération d’Alep-Est, tout le monde a cru qu’Alep était désormais libérée et qu’il n’y aurait par conséquent plus aucun problème.

Ça n’était pas tout à fait vrai. La périphérie d’Alep est encerclée par les rebelles et sa frontière avec la Turquie (40km) est sujette à des tensions. Ces rebelles, appuyés par l’armée turque et par les services de renseignement turc, sont rentrés. Là où je travaille, nous sommes à moins de 3 kilomètres des rebelles, donc les mortiers peuvent tuer jusqu’à 3 kilomètres et faire des dégâts graves jusqu’à 5 kilomètres de distance. Leurs missiles, eux, peuvent nuire jusqu’à 20 kilomètres.

Ça fait donc près de deux ans que nous étions constamment bombardés par les rebelles. Lors de l’heure de pointe au souk, les gens faisaient leurs achats et un mortier tombe. Des dizaines ou vingtaines de personnes mouraient, déchiquetées. On voyait ici une main, là un pied. Des gens étaient gravement blessés, perdent un œil, une oreille, leurs deux jambes, etc. Cette situation était intenable. Nous pensions, à la fin de l’année dernière, que cette partie d’Alep n’allait plus être encerclée, que les djihadistes allaient être défaits par des accords politiques, comme avec la Russie et la Turquie. Ils ont libéré cette partie d’Alep qui n’est pas si loin de la région de Idleb. Que s’est-il passé ? Nous attendions cet accord politique, et finalement ça a traîné pendant un an. Les gens, les habitants d’Alep en ont marre. Ils sortent de chez eux, et ils ne savent pas s’ils vont être tués ou non. C’est intenable.

L’armée syrienne a avancé avec l’appui de l’aviation russe, et apparemment un accord politique avec la Turquie est en cours. Comme Erdogan soutient les rebelles syriens, ils sont bien entraînés en Syrie et ont des cours de perfectionnement très avancés. Le slogan est très beau – liberté, droits de l’homme, démocratie, printemps – mais, de facto, il y a des intérêts géopolitiques et économiques. Nous ne sommes pas dupes. Maintenant, en descendant de mon lieu de travail, le bruit des explosifs et des bombardements me fait trembler.

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L’Union Européenne a renouvelé dernièrement son embargo sur la Syrie.
Face à toute cette violence à Alep, que pensez-vous de la réaction de l’Union européenne ?

Je n’ai pas suivi l’embargo de l’UE, mais je sais que malheureusement, l’UE n’a pas su maintenir ou n’est pas capable politiquement de prendre une position de troisième voie. Pour traduire un document en langue française, il y avait auparavant des traducteurs assermentés, maintenant tous se spécialisent dans l’anglais, le russe ou l’allemand. Cela veut dire que l’ancien protectorat français est sous la pression des anglo-saxons et des pays de petro dollars. Dans quelques années, vous aurez du mal à trouver au sein des universités, des gens qui parlent français. Est-ce très intelligent pour quelques poignées de petro dollars ?

Il y avait une présence culturelle, économique et financière bâtie pendant des décennies et des siècles, et maintenant, on a du mal à trouver des gens qui veulent étudier ou se perfectionner en France. Pour moi, c’est un indice très grave.
L’UE n’a pas la politique indépendante, la troisième voie que de Gaulle et Adenauer ont essayé de faire est aujourd’hui un échec. Vous êtes devenus des esclaves de l’OTAN.

Qu’attendez-vous de la part de l’UE et plus particulièrement de la France ?

J’aime beaucoup la France et l’UE, mais également les États-Unis et la Russie. Vous avez de très beaux pays, une grande histoire, une grande culture, mais malheureusement vous n’êtes pas les décideurs de votre politique étrangère. Et l’UE est aujourd’hui une union économique. Si je souhaite, cela ne reste qu’un souhait, car l’UE est incapable de faire une politique étrangère. Vous êtes concurrents des USA, si l’UE devient une union politique (les États-Unis d’Europe) est concurrente aux USA.

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Pensez-vous que les droits de l’homme soient utilisés à des fins complétement inverses et intéressés ? Qu’en est-il concernant l’organisation Al-Nosra ?

Il ne faut pas être dupe, tout le monde sait qu’Al Nosra c’est le nouveau nom d’Al Qaïda. Les Américains ont tué Ben Laden mais Al Nosra est là. Les Frères Musulmans sont l’antichambre de cette organisation. C’est l’incubateur intellectuel et doctrinaire. Il mène la danse politique et les élections, et l’autre utilise la violence. Ils ont leur croyance et pensent être dans le vrai. Ils se croient légitime à prendre le pouvoir. La prise de pouvoir peut se faire à travers des élections, si ça marche tant mieux, si ça ne marche pas, on a la méthode violente. Au début, on fait la taqîya (on dit le contraire de ce qu’on pense) et dès qu’on arrive au pouvoir on fait ce qu’on n’osait pas dire. C’est un moyen politique pour prendre le pouvoir. On fait la même chose en Libye, au Yémen, etc. Il y a un conflit entre puissants, pour le partage du gâteau. On utilise les voyous, avec un peu d’endoctrinement, les petro dollars pour payer la facture, et après on arrive à détruire un pays pour changer de régime politique.

Comment voyez-vous l’implication russe dans le conflit ?

Les Russes connaissent bien leurs intérêts, et les gens pensent que les Russes sont plus fidèles avec leurs amis que certains autres. Par conséquent, cela devient l’alliance d’intérêt. Les Russes et les Américains et l’UE ont leurs intérêts. C’est normal en politique, l’équilibre des intérêts. Si on a du pétrole ou du gaz, il faut trouver une formule d’équilibre dans le partage. On sait très bien que la France a Total et la Russie Gazprom. Dans la sagesse politique, il faut savoir trouver un bon équilibre pour contenter tout le monde. Mais si on nous impose des choses, on nous dit que l’on va prendre les richesses de notre pays, par exemple les Américains qui prennent le pétrole de la Syrie, au nom de quelle loi sont-ils entrés en Syrie ? Est-ce qu’on doit accepter cela ? Il y a aussi des soldats français au Nord-Est de la Syrie, sont-ils légalement entrés ? Pour les droits de l’Homme ?

L’armée syrienne a repris Maarat al-Nouman en janvier 2020. À quel point peut-on dire que cette victoire est stratégique voire décisive et comment voyez-vous la suite du conflit ?

Je pense que normalement, on ne peut plus en rester à : « je te pousse trois kilomètres, et le lendemain tu me fais reculer de quinze kilomètres ». Tout le monde en a marre ! Je compte sur les Russes, et peut-être les Turcs qui ont compris que cela ne pouvait pas continuer comme ça.

Je pense qu’ils vont libérer la banlieue d’Alep, la reprise des parties dominées par Al Nosra. Sauf contretemps, je pense que l’armée russe va dans ce sens-là. Y-a-t-il des pressions internationales pour arrêter et changer ? Je ne pense pas. Et c’est de l’intérêt aussi de l’Europe, parce que ces fanatiques prennent le pouvoir quelque part, la semaine suivante ils vont aller en France, en Allemagne, en Russie, etc. pour continuer leur culture qui se veut très démocratique. Ils l’ont déjà fait ! Je ne comprends pas. Les mêmes qui sont chez vous des voyous et des criminels, chez nous « ils sont en train de faire du bon boulot », comme l’a dit Laurent Fabius. On ne peut pas continuer comme ça. Il faut aller vers un régime mondial avec moins de lobbies économiques et financiers qui contrôlent le monde et plus de justice. Il faut que l’économie et la politique soient au service de l’homme. Et l’homme au centre de tout. Un monde où il y a de place pour tout le monde.

Je ne dis pas que les gens puissants et riches ne sont que des gens mauvais, il y en a qui sont très bien. Le petit pays a aussi le droit de vivre. Il peut se tromper, mais le changement ne se fait pas dans la destruction d’un pays. Il y a beaucoup de méthodes pour trouver des solutions. Y-a-t-il de la démocratie et de la liberté en Arabie Saoudite ? Il y a encore des décapitations, des lapidations de femmes accusées d’adultère. Pourquoi on ne scande pas haut et fort la liberté et les droits de la femme ? Parce qu’il y a les petro dollars. On décapite, ce n’est pas grave ; on coupe la main du voleur, ce n’est pas grave. On ferme les yeux parce qu’il y a des ventes d’armes, des accords pour le pétrole. Et dans d’autres pays, si on n’arrive pas à renverser le régime, on va vous accuser de tous les maux, et on va vous envoyer les voyous pour tout casser et tout détruire. Si ces gens ne vous dérangent pas, pourquoi n’en recevez-vous pas en Bretagne ou en Corse ? Partout il y a des problèmes, mais on ne doit pas utiliser les criminels pour arriver à nos fins géopolitiques et économiques.

L’Union européenne, je l’aime beaucoup, ce sont des pays qui ont développé une grande partie de la science, la technologie, beaucoup de progrès dans la musique, dans l’art, dans la littérature, mais je pense malheureusement qu’ils ne sont pas les décideurs. Il faut que tout le monde trouve sa place le plus vite possible. Le tiers-monde a besoin de cette troisième voie, de cette troisième puissance mondiale, parce qu’on a une histoire commune. On a vécu ensemble : vous avez vécu longtemps en Algérie, longtemps au Liban, etc. On est de la même famille. Il faut qu’on puisse bâtir ensemble une vraie civilisation fondée sur les droits de l’homme, la sacralité de l’homme et non celle des petro dollars. Le pétrole et le gaz au service de l’homme. C’est cela que je souhaite de tout mon cœur.

En Amérique, il y a beaucoup de choses positives et les Américains sont des gens vraiment formidables ; des gens simples et sincères. Mais leur politique est une politique d’intérêt économique, et le prix de cela c’est parfois des guerres pour avoir plus de dollars et plus de puissance.

L’Afrique est très riche, et pourtant il y a une misère terrible. Boko Haram est venu comme ça ! Boko Haram s’est implanté dans des régions où il y a des intérêts miniers et où la France était implantée (Burkina Faso, Niger, etc.). Est-ce un hasard que ces gens-là soient venus du jour au lendemain, alors qu’ils ont été entraînés pendant des années ? On se pose beaucoup de questions, mais il ne faut pas être dupe et voir les choses telles qu’elles sont. Pour moi, l’idéal serait d’essayer de contenter tout le monde. Les petits ont le droit de vivre, mais de l’autre côté, l’UE doit faire une remise en question afin de retrouver son autorité, son indépendance, et retourner à la grandeur de l’Europe, dans l’amitié avec les Américains et les Russes, qui sont en train de contrôler une grande partie de cette région.

L’Europe n’existe pas, le dernier bastion de la France aujourd’hui c’est le Liban, et je pense qu’au Liban les choses se passent mal. Il faut être indépendant, ce qui ne veut pas dire en guerre, cela implique qu’il faut connaître les intérêts de chacun, tout en parvenant à maintenir les siens sans être esclave des intérêts des autres.

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À propos de l’auteur
Guillaume Sanzey

Guillaume Sanzey

Étudiant en école de journalisme
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