La stasis de Corcyre. La guerre civile en action

3 mars 2021

Temps de lecture : 4 minutes
Photo : Oraison funèbre de Périclès (Perikles hält die Leichenrede) de Philipp Foltz, (1852)
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La stasis de Corcyre. La guerre civile en action

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Olivier Battistini propose une étude de la guerre civile à travers l’analyse du texte de Thucydide sur la stasis de Corcyre. Nous publions ci-après une traduction de ce texte, réalisée par Anne Sokolowski.

 

La stasis se propagea ainsi, avec une rage sauvage. Elle sembla d’autant plus atroce que c’était la première de cet ordre, avant que par la suite, le monde grec ne fût ébranlé entièrement – ou peu s’en fallut, par ces mêmes convulsions. Partout la discorde : les chefs du peuple faisaient appel aux Athéniens, la faction oligarchique aux Lacédémoniens. En temps de paix, aucun prétexte n’aurait pu justifier un tel appel, et personne n’aurait été prêt à le faire ; mais une fois la guerre engagée, lorsque chacune des factions cherchait des alliances en vue de nuire au clan opposé et d’augmenter conjointement sa propre puissance, l’idée de recourir à ces alliances se frayait aisément chemin auprès de ceux qui méditaient quelque renversement.

Alors, les cités en proie à la stasis virent fondre sur elle des calamités sans nombre, comme il en arrive et comme il en arrivera toujours tant que la nature humaine sera ce qu’elle est – immuablement, et bien qu’elles puissent varier de violence et de caractère au gré des circonstances qui les verront surgir.

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En temps de paix et de prospérité, les cités, comme les simples particuliers, sont dans un état d’esprit plus conciliant car tous échappent aux nécessités face auxquelles leur volonté serait impuissante. Mais la guerre, qui ôte à la vie de tous les jours sa légèreté, est un maître de violence : elle accorde les passions de la multitude à l’âpreté des temps. Ainsi, de cité en cité, la stasis étendait ses ravages. Dans celles qui furent atteintes en dernier, les factieux, instruits de ce qui s’était fait ailleurs, s’ingéniaient à devancer les excès précédents et mettaient tout leur génie à se signaler par des attaques d’un nouveau genre, ou par l’atrocité inouïe de leurs supplices vengeurs.

On en vint à changer la valeur établie des mots pour l’ajuster à une nouvelle évaluation, arbitraire, des réalités auxquelles ils se rapportaient. Ainsi, une audace inconsidérée devenait noble dévouement envers son camp ; un attentisme prudent, une faiblesse camouflée en décence ; la sage modération, un masque de lâcheté ; un esprit alerte apte à tout peser, une absolue inaptitude à l’action ; le coup de tête d’un impulsif, un gage de courage ; ou encore réfléchir avant d’agir, un beau prétexte pour refuser de s’engager. Les diatribes les plus injurieuses recueillaient confiance et fidélité, leur contradicteur, suspicion et défiance. Conspirer et parvenir à ses fins, c’était faire preuve d’intelligence ; déjouer le complot et l’ébruiter, c’était être plus habile encore ; mais prendre des mesures pour rester en dehors de ces menées, c’était travailler à la perte de son hétairie et céder à l’emprise des ennemis. En un mot, devenait digne d’éloges quiconque devançait son rival dans l’accomplissement d’un forfait ou enhardissait celui qui ne songeait pas à mal.

En vérité, on se sentit désormais moins obligé par ses liens de parenté que par son appartenance à une hétairie, au sein de laquelle, sans réserve, on était prêt à tout oser. Ces dernières, en effet, ignoraient l’intérêt général en harmonie avec les lois établies, et ne connaissaient que la satisfaction des ambitions personnelles, au mépris de ces lois. La confiance que s’accordaient mutuellement les affiliés reposait moins sur les engagements pris devant les dieux que sur la complicité dans le crime. Et si l’on était parfois ouvert aux paroles affables de l’adversaire, c’était pour mieux se mettre à l’abri des coups du vainqueur et non par loyauté. Loin de vouloir se préserver d’une offense, on recherchait à tout prix les occasions de se venger. Si d’aventure, ils faisaient le serment de se réconcilier, cela ne valait que pour le temps présent, quand chacune des factions se trouvait dans l’impasse, sans savoir où chercher des renforts. Mais, sitôt qu’une occasion se présentait, le premier à s’enhardir se vengeait de son adversaire qu’il voyait sans défense, et il ressentait plus de plaisir à l’idée d’avoir triomphé de lui en abusant de sa confiance que s’il l’avait vaincu dans un combat ouvert, car il mesurait l’avantage de ne prendre aucun risque et celui de pouvoir, grâce à sa victoire par trahison, remporter le prix de l’intelligence habile. La plupart des hommes, il est vrai, préfèrent passer pour habiles quand ils sont malhonnêtes, que pour honnêtes quand ils sont malhabiles, et tandis qu’ils prennent honte de l’un, ils se font gloire de l’autre.

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À l’origine de tous ces maux, il y avait la fureur de dominer et la recherche des honneurs. De là venait également l’acharnement au combat de ces factions rivales. Dans chaque camp, on voyait les premiers d’entre les citoyens adopter de séduisants mots d’ordre, pour les uns, isonomie accordée à tous, pour les autres, aristocratie modérée. Dans leurs discours, tous veillaient à l’intérêt commun, dont ils prétendaient qu’il était leur unique dessein, mais en réalité pour dominer leurs adversaires, ils osaient les crimes les plus atroces, des vengeances plus terribles encore, car ni la justice ni l’intérêt de la cité ne les arrêtaient et seul le plaisir que leurs forfaits procuraient à leur camp pouvait les motiver. C’est ainsi qu’obtenant des condamnations par un vote frauduleux ou usant de la force pour s’emparer du pouvoir, ils étaient prêts à tout pour assouvir leur haine du moment. Personne, dans aucun des deux camps, n’avait plus le moindre respect des lois les plus sacrées, mais tous savaient s’attirer les suffrages quand sous le voile de belles paroles, ils cherchaient à satisfaire leurs passions haineuses. Les citoyens qui n’avaient pas choisi leur camp étaient massacrés par l’une et l’autre faction, soit parce qu’ils ne s’étaient pas associés à leur lutte, soit parce qu’on haïssait l’idée qu’ils puissent s’en tirer sains et saufs.

(Thucydide, III, 82, trad. A. Sokolowski)

À propos de l’auteur
Olivier Battistini

Olivier Battistini

Olivier Battistini, maître de conférences en histoire grecque, université de Corse. Auteur d’Alexandre le Grand. Un philosophe en armes, Ellipses, 2018 ; La Guerre du Péloponnèse. Thucydide d'Athènes, Ellipses, 2002 ; Thucydide l'Athénien. Le poème de la force, Clémentine, 2013.
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