Depuis la fin du régime de ségrégation raciale, l’Afrique du Sud reste une nation constamment sous tension. Le projet sécessionniste du Cap-Occidental, récemment rejeté par Cyril Ramaphosa, a confirmé les fragilités d’un pays toujours en quête d’unité et de stabilité.
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Trente ans après la fin de l’apartheid, l’Afrique du Sud reste travaillée par des lignes de fracture profondes. À la crise économique et sécuritaire s’ajoutent désormais des revendications territoriales inédites, au premier rang desquelles l’idée d’une indépendance du Cap-Occidental. Le président Cyril Ramaphosa a refusé récemment toute perspective de référendum sur le sujet, affirmant préserver l’unité constitutionnelle du pays.
Mais derrière cette fermeté institutionnelle affleure un malaise plus large : celui d’une nation encore incapable de réconcilier justice historique, cohésion sociale et stabilité politique.
Ramaphosa, gardien inflexible de l’unité constitutionnelle
Fin décembre 2025, c’est dans l’enceinte solennelle du Parlement que Cyril Ramaphosa a tenu à mettre fin aux spéculations qui agitent la classe politique sud-africaine depuis plusieurs semaines. Interrogé par Thapelo Mogale, député de l’Economic Freedom Fighters (EFF), sur l’éventualité d’un référendum portant sur la sécession du Cap-Occidental ou sur la création d’un État afrikaner autonome (Volkstaat) à court terme, le chef de l’État a opposé un refus sans nuance.
« Les dispositions fondatrices de notre Constitution stipulent que la République d’Afrique du Sud est un État souverain et démocratique », a-t-il martelé, rappelant que son rôle premier est de faire respecter la loi suprême et de promouvoir l’unité nationale. Aucune consultation populaire, aucune concession institutionnelle ne sera accordée à des projets sécessionnistes, a-t-il insisté.
Cette déclaration, ferme et volontairement dépourvue d’ambiguïté, qui a été répercutée dans toute la presse nationale, vise à refermer un débat jugé dangereux par l’exécutif. Le président Cyril Ramaphosa n’entend rien céder aux demandes d’une partie de la minorité afrikaner, mais elle ne dissipe pas pour autant les tensions qui traversent le pays.
Le Cap-Occidental, une province politiquement à part
Le Cap-Occidental occupe une position singulière dans l’architecture historique et politique sud-africaine. C’est ici, au cours du XVIIe siècle, que les premiers colons néerlandais ont débarqué pour fonder la colonie du Cap. Bientôt suivis par des contingents de Français et d’Allemands, ils vont bientôt former le jalon identitaire de la nation afrikaner. C’est encore depuis la « ville-mère » que va s’écrire les pages d’une saga traduite en noir et blanc. Devenue britannique deux siècles plus tard, l’Afrique du Sud établit un régime de ségrégation raciale en 1948 et prend son indépendance en 1960. Avec la chute du Mur de Berlin, mis sous pression par les États-Unis, c’est dans la douleur et une atmosphère de quasi-guerre civile que les Afrikaners sont contraints de céder démocratiquement le pouvoir à la majorité noire représentée par l’African National Congress (ANC) de Nelson Mandela (1994).
Seule province à n’avoir jamais accordé sa majorité à l’ANC, Le Cap-Occidental est actuellement gouvernée par la Democratic Alliance (DA), formation libérale qui a bâti sa crédibilité sur la promesse d’une gestion plus rigoureuse, moins clientéliste et plus efficace que celle du pouvoir central. Depuis 2018, elle a placé à sa tête, un pur produit de la bourgeoisie afrikaner (Alan Winde).
Cette singularité électorale a fini par nourrir un sentiment d’altérité politique. Le mouvement indépendantiste du Cap n’a pas surgi ex nihilo. Il trouve ses racines en 2007 avec la création du Cape Party, issu d’un groupe Facebook animé par des citoyens désabusés par la situation qui prévaut en Afrique du Sud. Longtemps marginal, ce courant s’est structuré progressivement, porté par l’accumulation de crises successives qui ont politiquement affaibli l’ANC.
À partir de la seconde moitié des années 2010, la stagnation économique (qui a notamment affecté l’énergie d’un pays faisant face à de fréquentes coupures d’électricité), la perte de leadership du pays au sein des BRICS+, les scandales de corruption qui touchent jusqu’au plus haut sommet de l’État, l’échec de la DA à s’imposer au-delà de son bastion électoral (principalement parmi les classes moyennes et aisées blanches et noires) et la montée des discours identitaires (de part et d’autre) ont favorisé l’émergence de nouvelles organisations indépendantistes ou autonomistes : CapeXit, Gatvol Capetonian, Sovereign State of Good Hope, puis le Cape Independence Advocacy Group (CIAG).
Les partisans de l’indépendance avancent un argument central : l’Afrique du Sud serait prisonnière d’un modèle économique étatiste et inefficace, incapable de générer croissance et emploi. La pandémie de Covid-19 a agi comme un accélérateur. La gestion centralisée de la crise, perçue comme incohérente et autoritaire, a renforcé cette idée que la province serait mieux gouvernée si elle disposait de leviers souverains.
Un Cap indépendant, affirment-ils, pourrait adopter une politique plus libérale, attirer les investissements et offrir une meilleure qualité de vie à ses habitants. Ils soulignent également que le Cap-Occidental est l’une des rares provinces à afficher des indicateurs de gouvernance relativement stables, même si cette image est nuancée par une criminalité endémique dans certaines zones urbaines. Les défenseurs de l’indépendance citent volontiers les émeutes de juillet 2021 dans les provinces du KwaZulu et du Gauteng comme preuve de l’effondrement de l’État. La réalité est plus complexe. Le Cap, traversé par une ségrégation sociale plus que visible dans ses quartiers, affiche pourtant l’un des taux d’homicides les plus élevés du pays. Les Cape Flats figurent parmi les zones urbaines les plus violentes au monde.
Malgré tout, les indépendantistes opposent à ce chaos l’image d’un Cap plus sûr où ils font bon vivre dans le Wineland (dont la majorité des terres restent cultivées par les Afrikaners au grand désespoir de l’EFF qui presse le gouvernement de mettre en place une réforme de redistribution des terres). En 2023, la Cape Referendum Alliance à même lancé un ultimatum au Premier ministre Alan Winde (DA), exigeant l’organisation d’un référendum sur l’indépendance de la province. Refus net du concerné.

Julius Malema, chef du parti Economic Freedom Fighters (EFF), lors d’un dernier rassemblement électoral à Polokwane, en Afrique du Sud, le samedi 25 mai 2024. Les Sud-Africains voteront aux élections générales de 2024 le 29 mai.
(AP Photo/Themba Hadebe) © SIPA
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Une nation toujours enfermée dans la question raciale
Enfin, pour les partisans de l’indépendance, le Black Economic Empowerment (BEE), n’est plus un outil de justice, mais un facteur de division. Mis en place dès 1994, il cristallise les tensions. Conçu pour corriger les injustices structurelles de l’apartheid, il est de plus en plus contesté pour ses effets pervers (apparition d’une classe paupérisée de la communauté afrikaner, discrimination positive au sein des entreprises). Au cœur du débat se trouve également une réalité dérangeante : l’Afrique du Sud demeure profondément racialisée. Un sondage réalisé en août 2023 par le CIAG révèle d’ailleurs une fracture idéologique inquiétante qui met tout le concept de « nation arc-en-ciel » en échec. Seuls 31 % des Sud-Africains noirs interrogés adhèrent à l’idée que le pays appartient à tous ses habitants, quelle que soit leur race, contre 80 % des métis et 88 % des blancs.
Ces chiffres, au-delà de leur portée statistique, traduisent une rupture de confiance dans le projet national post-apartheid. Dans le Cap-Occidental, des leaders métis dénoncent une marginalisation paradoxale. Les quotas nationaux, fondés sur une démographie qui ne reflète pas celle de la province, pénalisent une population pourtant historiquement défavorisée. Lors des derniers élections générales (2024), l’ANC a été la victime de ce climat de défiance, Elle a perdu sa majorité parlementaire historique, obligé de composer et former avec la DA et le Freedom Front, parti d’extrême-droite afrikaner, favorable à la création d’un état boer indépendant, un gouvernement d’union nationale.
Les Afrikaners depuis 1994 : entre déclassement et quête d’autonomie
Pour une partie des Afrikaners, la fin de l’apartheid a signifié une perte brutale de repères politiques, culturels et économiques. Sans pouvoir institutionnel, soumis à des politiques de transformation et confrontés à l’insécurité rurale, certains ont développé un sentiment de déclassement.
C’est dans ce contexte qu’Orania s’est imposée comme un symbole. Cette petite ville privée du Cap-Nord, fondée sur l’autonomie économique, l’usage exclusif de l’afrikaans et l’autogestion communautaire, affiche des résultats tangibles : croissance, quasi-plein emploi, criminalité très faible. Loin de l’image caricaturale d’un bastion nostalgique distillé par certains médias, Orania se présente comme une expérience pragmatique de survie culturelle. Elle entend être le point de départ d’une future république (volkstaat) afrikaner tel qu’ils l’ont connu dans leur histoire avec celles du Transvaal et de l’Etat d’Orange Libre.
Village d’irréductibles pour les uns, tâche sur la nation arc-en-ciel, elle a soudain connu un regain de publicité lorsque le Président américain Donald Trump a pris la défense des Afrikaners après qu’il a accusé le gouvernement de Cyril Ramaphosa de ne rien faire contre le « génocide perpétré contre les blancs » (mai 2025). Bien que les statistiques officielles ne corroborent pas cette thèse, les fermiers représentant une minorité des victimes d’homicides, la violence touche d’abord les populations noires urbaines. Néanmoins, depuis la fin de l’apartheid, on estime à plus de 5000 fermiers tués, parfois dans des conditions sauvages. Une réalité dénoncée par l’AfriForum, le puissant syndicat de fermiers blancs, que l’on ne peut occulter dans un pays marqué par une culture historique de violences en tout genre.
A plusieurs reprises, les propos de Julius Malema, leader de l’EFF, appelant à « tuer le Boer » dans des chants militants, ont provoqué l’irritation des Afrikaners. Bien que la justice ait jugé ces slogans historiques, leur portée politique reste indéniable parmi les noirs et alimente la peur d’une radicalisation dans les deux camps. L’hypothèse d’une guerre civile entre blancs et noirs est régulièrement évoquée dans les médias internationaux. En effet, si les fractures sud-africaines sont d’abord sociales et économiques, combinées avec la pauvreté massive, l’insécurité chronique, des discours politiques incendiaires et de défiance envers les institutions constituent un terreau fertile à un tel conflit en Afrique australe.
Un déni constitutionnel pour les indépendantistes qui pourrait mener à l’inéluctable
Pour les partisans d’un CapXit, le refus du président Ramaphosa est un déni constitutionnel. « L’indépendance du Cap n’est ni un slogan ni une idée marginale. C’est une réponse constitutionnelle et démocratique à un gouvernement national qui a constamment failli à son devoir le plus fondamental : servir et protéger ses citoyens. », se justifient-ils. Rappelant que l’article 235 de la
Constitution reconnaît le droit à l’autodétermination de communautés partageant un patrimoine culturel et linguistique commun, mais uniquement « dans le cadre de la République ». Une ouverture juridique limitée, qui ne saurait toutefois justifier une sécession sans l’accord de l’État central. D’ailleurs, il réfute toute notion de racisme dans leur demande. D’un point de vue global, 51% des habitants du Cap soutiennent le principe d’un référendum, majoritairement issu de la Democratic Alliance (DA).
Un projet pourtant validé par Nelson Mandela, qui avait lui-même promis dans un document signé par tous les partis de l’époque, l’organisation d’un référendum sur cette question dans le seul but d’obtenir la participation de l’extrême-droite aux premières élections multiraciales. Cependant, selon le sondage de mars 2025, il apparaît que seuls 20% des blancs peuplant la province sont en réalité favorables à cette sécession contre 76% pour la communauté métisse (coloured) et 13% pour celle des africains noirs. Un chiffre qui ne se traduit plus dans les urnes, les partis indépendantistes (hors Freedom Front) peine à convaincre électoralement.
En fermant la porte à toute perspective référendaire, qui nécessiterait un vote parlementaire, Cyril Ramaphosa affirme la primauté de l’État et de la Constitution. Mais l’autorité juridique ne saurait, à elle seule, résoudre une crise de confiance profonde qui traverse toute l’Afrique du Sud. L’idée indépendantiste s’est même répandue dans les provinces de l’Eastern Cape et du Kwazulu, agitée comme un épouvantail par des royaumes traditionnels, mettant Pretoria sous pression. Des monarchies qui se sont rapprochés des mouvements d’extrême-droite afrikaners afin de préserver leurs acquis.








