<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> La série « trône de fer », leçon de géopolitique ?

11 août 2020

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La série « trône de fer », leçon de géopolitique ?

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J’avais il y a quelques années expliqué à mes étudiants ce que signifiaient à mes yeux les évolutions du ton du cinéma et des séries américains sur la psychologie de ce pays, soulignant la déconstruction en cours des mythes fondateurs de cette nation. Ce mouvement s’inscrivait en réaction aux années de propagandes hollywoodiennes des administrations Reagan et Bush père.

La publication à peu près à la même époque du livre de Dominique Moïsi La Géopolitique des émotions m’avait conforté dans cette analyse. Son dernier ouvrage, Géopolitique des séries ou le triomphe de la peur, a suscité mon intérêt mais aussi mes doutes. Par ailleurs, l’enthousiasme avec lequel des figures politiques de premier plan (Obama, Pablo Iglesias, le leader de Podemos) ou la revue américaine Foreign Policy se mettaient à parler de la « géopolitique du Trône de Fer » me laissait un peu dubitatif. Tirée d’une série de romans rédigés par George R. Martin à partir de 1996, la série est diffusée depuis 2001. Elle raconte l’histoire du « trône de fer » du royaume des Sept Couronnes (royaume imaginaire, faut-il le préciser ?) et les conflits de pouvoir entre clans, puis les invasions de créatures imaginaires, enfin les efforts de la dernière descendante de la dynastie déchue pour reconquérir son royaume.

Derrière ces épisodes d’heroic fantasy, les plus enthousiastes ont cru déceler un véritable traité de géopolitique. Pourquoi pas Sun Tsu ? La géopolitique suppose des stratégies d’acteurs pour des rivalités de pouvoir dans un contexte géographique. Pour qu’il y ait géopolitique, il faut qu’il y ait système stratégique.

Un univers impitoyable

Dominique Moïsi et d’autres soulignent la ressemblance entre la situation politique de la série (une guerre de succession) avec l’Angleterre de la guerre des Deux-Roses (1455-1485) opposant les maisons d’York et de Lancastre. Une analyse plus poussée relativise cette assertion.

Le continent principal du monde du Trône de Fer présente en effet des similitudes frappantes avec la Grande-Bretagne. Mais il s’agit d’une Grande-Bretagne située entre les âges sombres (à la suite du retrait de Rome) et la Renaissance, avec des références évidentes à la geste arthurienne, aux Pictes (les peuples libres ?), le tout mélangé au règne écossais de Robert le Bruce (1306-1329) (le Royaume du Nord), à l’âge des implantations Vikings (les Fer-Nés), lorsque la christianisation de l’île supplante les anciens cultes celtiques (la question religieuse dans la série)…

L’auteur ne s’est pas arrêté là : autour de ce cœur inspiré d’un Moyen Âge conforme à l’imaginaire américain, il a complété son univers avec d’autres archétypes : des cités-États au parfum d’Italie (Bravos entre autres), un empire déchu avec tous les attributs de sociétés orientales « décadentes » (Égypte ancienne et Mésopotamie), une peuplade nomade guerrière évoquant vaguement des Mongols de littérature. Ses modèles sont aussi inspirés des classiques de la littérature fantastique : Conan d’Edgar Rice Burroughs ou la saga des Derynis de Katherine Kurtz pour ne citer que les plus évidents.

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Un univers incohérent

On le voit, les références présentent une absence totale de cohérence. Il en va de même avec la géographie de cet univers. G. Martin trahit dans ce domaine l’absence totale de toute idée de système.

Le climat tout d’abord : sur Westeros, les hivers et les étés durent chacun plusieurs années. L’idée a sans doute été reprise du cycle d’Helliconia de Bryan Aldiss (publié entre 1982 et 1985) qui avait imaginé un monde très incliné sur son axe donnant des saisons de cinq siècles. Ici, les durées sont plus courtes (quelques dizaines d’années au plus) mais le principe semble le même. Cependant, là où Aldiss en avait tiré des conclusions (chaque été voyait renaître des civilisations qui avaient tout oublié de l’été précédent, les vestiges étant détruits par les glaciers en hiver), G. Martin n’en fait pas grand-chose. Les hivers sont dans les mémoires, les signes de l’histoire ancienne sont présents et connus, et les personnages persistent pourtant à ne pas les voir. Un peu frustrant.

La conformation géophysique ensuite. Les terres du continent central sont orientées nord/sud, avec des climats allant du polaire (au-delà du mur) au tropical (Dorne), soit une Grande-Bretagne très étirée. Bizarrerie géographique, l’outre-mer de Westeros, située aux latitudes correspondant plus ou moins à l’Europe continentale, est en fait désertique et chaude. G. Martin ne tire encore une fois aucune conséquence de cet état de fait et des contraintes que cela pose aux acteurs.

Ce continent inhospitalier est anormalement peuplé. Les armées des belligérants peuvent aligner plus de 100 000 hommes, tous en armure et beaucoup à cheval. En admettant que 2 % de la population masculine porte les armes (un chiffre rarement atteint dans cette période de l’histoire réelle), il faudrait des dizaines de millions de paysans et d’artisans pour subvenir à ses besoins. Or tous les paysages non urbains de la saga sont quasiment vides. De plus, les armées en vadrouille détruisent systématiquement tout ce qui n’a pas les moyens de se défendre. Une guerre dans ces conditions est impossible à mener très longtemps.

Autre fiction : les villes d’Essos, l’autre continent. Elles sont énormes et richissimes. Pourtant leur arrière-pays est fait de déserts et de steppes parcourus par des nomades hostiles (et eux aussi beaucoup trop nombreux pour les ressources disponibles). Meereen dispose d’une flotte conséquente, mais il n’y a pas de forêt dans les environs pour construire des navires. Nul indice n’est fourni sur l’origine des populations d’esclaves qui caractérisent ces cités. Quant au grand Nord, des peuples d’au-delà du mur se rassemblent sur une baie arctique en attendant des mois avant de fuir : ils sont des dizaines de milliers. Tant d’hommes et de femmes, sur une banquise ?

Reste l’intrigue donc, et là aussi, toute tentative d’y trouver des clés géopolitiques est décevante. Une guerre de succession, des liens féodaux simplistes et des vendettas confuses, pour des territoires dont on distingue mal l’intérêt stratégique. Et des acteurs qui n’ont comme ambition que la conquête du pouvoir ou le pillage. Il n’y a pas de rationalité stratégique ici.

Un univers irréel

Le Trône de Fer serait-il au moins une allégorie du monde géopolitique actuel ? Foreign Policy l’a suggéré, voyant dans les factions en lutte des images des puissances en conflit au Moyen-Orient. Les marcheurs blancs seraient DAESH, Dorne l’Iran et ainsi de suite.

Sauf que la genèse de la série date des années 1980, et la publication du premier tome, avec le monde déjà complet, de 1991. Autrement dit, cette proposition est anachronique. G. Martin n’est pas fautif dans la construction de son système. Il n’a simplement jamais voulu en construire un. Son œuvre est une saga shakespearienne qui doit être lue pour ce qu’elle est. La fascination qu’elle suscite vient de l’humanité complexe des personnages, du suspense permanent (dès l’origine parfaitement adapté au format d’une série télévisuelle), de la mise en scène de la violence et d’un érotisme latent. C’est tout. L’esthétique de la série et le talent des réalisateurs et acteurs ont fait le reste, mais il n’y a pas de géopolitique dans le Trône de Fer.

Dominique Moïsi a cependant raison sur un point : le Trône de Fer révèle la « crise des mentalités » américaines. Le Trône de Fer est en effet ouvertement transgressif des valeurs traditionnelles de l’Amérique. La justice n’y a pas sa place, ni la morale : l’histoire repose sur un adultère incestueux, les héros meurent tôt, les élites au pouvoir n’ont aucune compassion pour leurs peuples dans cet univers. Seuls survivent pour un temps ceux qui peuvent se défendre. Il y a au moins une institution ancienne des États-Unis qui apprécie, la National Rifle Association, qui défend le droit pour les citoyens de posséder et de porter des armes.

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À propos de l’auteur
Jean-Marc Huissoud

Jean-Marc Huissoud

Directeur du Centre d’études en géopolitique et gouvernance, Grenoble École de management.
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