Une histoire des bourdes de la CIA

13 juin 2022

Temps de lecture : 4 minutes
Photo : C: Rex Features
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Une histoire des bourdes de la CIA

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La CIA fait rêver et fantasmer. On lui prête beaucoup : des coups d’Etat, des renversements de dirigeants, des assassinats. Pourtant, son histoire est surtout celle de ses bourdes et de ses échecs. Mais avoir fait croire qu’elle était redoutable et efficace contribue à sa puissance et est probablement son plus grand succès. Toutefois, en dépit de son titre, il ne s’agit pas d’une histoire de la CIA mais d’un récit des errements successifs de l’Agence à partir de quelques-unes de ses figures. L’ouvrage est plus un travail militant qu’un travail d’historien.  

 « La maison bâtie par Allen Dulles est pleine de secrets. Des esprits peuplent ses couloirs. Des fantômes — de celui du cavalier sans tête à celui du Hollandais volant — vont façonner son futur. » Dans le dédale des bureaux de Langley, John Prados suit le cheminement des spectres et de leurs serviteurs. Ce n’est pas un roman d’heroic fantasy, c’est une histoire de la CIA, de 1947 à nos jours.

Ce livre publié en 2017 vient de paraître en français. Le volume est dense, fourmillant de détails brossés avec la familiarité d’un auteur qui connaît bien les dossiers de la maison. On peut donc s’étonner que cette proximité s’exprime en des tournures indigentes. Un dirigeant « en a soupé », un autre « est aux abonnés absents ». Si un agent ne sait que faire, on dira que « le serpent se mord la queue », et d’un amiral obtus qu’il « en rajoute une couche ». Plus étonnant, un « Hollandais volant est en approche » dont on se demande où il va atterrir. Faut-il incriminer des maladresses de traduction ou le style même de l’auteur ?

On restera perplexe.

John Prados, Histoire de la CIA, Paris, Perrin, Tempus, 2022, 750 p.

La CIA à travers ses agents

En dépit de son titre, il ne s’agit pas d’une histoire de la CIA mais d’un récit des errements successifs de l’Agence à partir de quelques-unes de ses figures. Le titre de l’édition américaine, The Ghosts of Langley. Into the CIA’s Heart of Darkness, était plus explicite. Le fil conducteur du livre est celui de la trace imprimée à l’institution par le souvenir de ces hommes (et de quelques femmes) qui flotte encore dans les étages. Des responsables, évincés l’un après l’autre, sont devenus des ombres maléfiques qui n’inspirent plus que des faux-pas à leurs anciens collègues. Et les initiatives de ces spectres, regroupés selon des types étranges (les zélateurs et les intrigants, les étoiles et les météorites, les conseillers et l’exorciste, les porte-flingues et les shérifs ; il se trouve même une Batwoman) flirtent avec des méthodes que la loi et la morale réprouvent.

Le plan de l’ouvrage, qui suit chaque personnage le temps de sa carrière, oblige à des redites quand les destinées s’entrecroisent, empêchant de saisir les évolutions de l’institution et les changements de contexte.

Le souci du petit détail vrai, ce que les journalistes appellent la « couleur », est poussé assez loin. Si deux agents « engloutissent leur nourriture en mettant des miettes partout », cela nous apprend-il quelque chose sur leur façon d’agir et les effets de leur mission ?

Un dossier à charge

Dans le domaine du renseignement comme dans celui de l’action clandestine, il est de règle de mettre en avant les réussites et de dissimuler ou de minimiser les échecs. John Prados rompt donc avec l’usage et s’intéresse d’abord aux insuccès et aux naufrages. Le récit des abus, des erreurs, des fiascos et des scandales qu’a connus la CIA depuis des décennies est clair et très documenté, souvent même savoureux, mais les agents ne sont jamais appréhendés qu’à travers leur trajectoire professionnelle, le contexte politique national et international est rarement détaillé, et les motivations de chacun des échelons responsables apparaissent sommaires. Ambition, goût du pouvoir, aveuglement idéologique, incompétence ? Qu’est-ce qui peut bien animer cette maison que l’auteur présente comme procédurière et trompeuse ? Et comment un État lui accorderait-il tant de licence ?

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Au service d’une politique qui prône la démocratie pour seul modèle planétaire, les interventions de la CIA se sont montrées contreproductives. Des « coups » tels que ceux de l’Iran en 1953 et du Guatemala en 1954 ont abouti à confier le pouvoir à des régimes dictatoriaux. Plus récemment, les interventions en Irak et en Afghanistan ont semé la désolation sans avancée démocratique pérenne. Et la principale charge à laquelle se livre John Prados, appelée tantôt « torture » et tantôt « méthodes d’interrogatoire hostiles », ramène une grande partie du livre aux errements connus qui ont suivi le 11 Septembre 2001.

On retire de cette lecture l’impression que l’énergie des membres de l’agence passe à contrer des manœuvres entre collègues, entourlouper des commissions parlementaires, détruire des preuves, nier des évidences. Quel temps, quelle énergie leur reste-t-il pour assurer le renseignement, monter des opérations, recruter et former des agents ?

Quel avenir ?

Au moment où le livre s’achève, la cause est entendue. « La CIA s’est mise à comploter et est passée maîtresse dans l’art de l’obstruction à la justice, du parjure, de la manipulation des règles du secret, des assignations bidon, de la surveillance des superviseurs au Congrès, etc. ». Et la présidence Trump a poussé l’agence sur sa pente en exigeant des résultats sans regarder aux moyens[1]. Cependant, depuis 2001, la CIA doublée par le Pentagone et son Joint Special Operations Command n’est plus l’acteur principal des guerres secrètes ; n’aurait-il pas fallu le dire[2] ? Et les pronostics alarmants concernant la fin du mandat de Trump ne se sont pas vérifiés : cette édition aurait pu en tenir compte. L’ouvrage s’achève par ces mots : « La catastrophe paraît inévitable. Il ne reste peut-être plus qu’à s’y préparer ». Catastrophe pour l’institution ou pour le pays qu’elle doit servir ? Il nous convient d’attendre pour savoir le dénouement.

À lire également

[1] « Une CIA dirigée par des cadres expérimentés mais peu regardants sur la morale, chargés d’exécuter les demandes d’un président qui a l’habitude qu’on lui serve des miracles sur un plateau au petit déjeuner. » (Histoire de la CIA, p. 682.)

[2]https://www.revueconflits.com/guerres-secretes-unites-clandestines-et-guerres-de-lombre/

À propos de l’auteur
Marie-Danielle Demélas

Marie-Danielle Demélas

Docteur d’État en histoire et professeur honoraire de l'université de Paris III.
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