<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Valmy, l’invention de la bataille décisive

18 décembre 2020

Temps de lecture : 4 minutes
Photo : Battle of Valmy near the town of Sainte Menehould in northeastern France 20th September 1792 Engraved by Maurand after De La Charlerie From Histoire de la Revolution Francaise by Louis Blanc /1916-2667
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Valmy, l’invention de la bataille décisive

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« D’aujourd’hui et de ce lieu date une nouvelle ère de l’histoire du monde ». Sans ce mot célèbre de Goethe, l’affaire du camp de la Lune aurait-elle laissé autant de traces dans l’histoire ? Les contemporains n’y virent pas en tout cas – à part Goethe, et encore… – un événement majeur de cette année 1792, déjà très riche en moments historiques, il faut bien le reconnaître ! Alors, la légende de Valmy est-elle surfaite ?

 

La France qui déclara la guerre à l’empereur d’Autriche en avril 1792 est encore une monarchie, même si Louis XVI semble en sursis depuis sa fuite avortée à Varennes, l’année précédente. L’Autriche reçut le soutien d’une armée prussienne, et la peur de représailles des nouveaux ennemis provoqua une réaction sanglante : assaut sur les Tuileries le 10 août par les Sans-Culottes et les Volontaires venus de tout le pays, massacre des Gardes suisses (à défaut de Prussiens…) et arrestation de la famille royale. La fièvre continua avec les Massacres de septembre, après que l’armée prussienne eut pris Verdun (2 septembre) et forcé les défilés de l’Argonne, s’ouvrant la route vers la capitale.

 

Une fausse manœuvre

 

Pourtant, l’envahisseur n’est pas au mieux. La pluie et l’impéritie logistique de l’armée prussienne provoquent une épidémie de dysenterie qui décime les effectifs combattants. Son commandant, Brunswick, s’est intercalé entre les deux armées françaises du nord-est, ce qui pousse Dumouriez à éviter le contact frontal et à manœuvrer par le sud, pour rallier Kellermann, qui vient de Sedan. Ce faisant, il ouvre encore plus la route vers la Champagne, mais les Prussiens ne peuvent marcher sur Paris avec environ 50 000 ennemis sur leurs arrières ; ils cherchent donc à détruire cette menace, ce qui explique la disposition des armées « à fronts renversés » à Valmy : Brunswick face à l’est, Kellermann et Dumouriez face à l’ouest, comme une armée d’invasion.

Valmy est une bataille de rencontre, non préméditée, et résulte d’une fausse manœuvre : ayant franchi la rivière Auve le 19, Kellermann trouva sa position peu favorable et commençait à se replier quand l’ennemi se présenta, l’obligeant à faire front en occupant les buttes entre Auve et Bionne, dont la célèbre colline du moulin, et en déployant son artillerie. À part une charge de cavalerie au nord, la bataille se résuma à une canonnade de quelques heures (principalement entre 10 et 17 heures) où le matériel français, mis au point et organisé par Gribeauval avant la Révolution, s’avéra plus performant – les 36 canons engagés tirèrent quelque 20 000 boulets, soit plus de 550 par pièce. Le mérite de la victoire revint donc plus au commandant de l’artillerie, d’Aboville, qu’à Kellermann qui se contenta de tenir ses positions, ou qu’au général en chef, Dumouriez, qui resta en réserve assez loin de la ligne de front.

Alors qu’il formait ses troupes en colonnes d’assaut, Brunswick constata en effet que l’infanterie française ne donnait aucun signe de fléchissement – c’est alors qu’elle répond à la harangue de Kellermann par les cris de « Vive la nation ! Vive la France ! Vive notre général ! » – et qu’il risquait de perdre beaucoup de monde rien que dans la marche d’approche sous le feu de canons efficaces et bien servis. Aussi renonça-t-il à l’assaut sans chercher davantage à manœuvrer et sans solliciter le corps autrichien à ses côtés qui resta l’arme au pied toute la bataille. Pour mettre le comble au paradoxe, c’est Kellermann qui se retira du champ de bataille – si l’on peut dire – en repassant l’Auve, comme prévu, le lendemain et le vainqueur eut plus de pertes (environ 300 tués) que le vaincu (180). Mais ce sont bien les Prussiens qui retraitèrent vers le Luxembourg.

 

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Un jeu complexe

 

Une attitude aussi pusillanime de part et d’autre n’a pas manqué d’alimenter les soupçons. On a parlé de corruption, en lien avec le pillage des bijoux de la couronne française début septembre, on a évoqué des liens maçonniques entre Brunswick et Kellermann… Faut-il préciser qu’aucune preuve de tels arrangements n’existe ?

La vérité est comme souvent plus simple et moins univoque. La guerre contre la France n’était pas alors la priorité de la Prusse, plus impliquée dans le deuxième partage de la Pologne. Compte tenu de l’état sanitaire de ses troupes et de ses lignes de communication interrompues, Brunswick n’avait pas intérêt à s’attarder sur un théâtre intéressant surtout l’Autriche. Quant aux Français, ils cherchaient à ménager la Prusse, qui bénéficiait dans les salons de l’image positive d’un pays éclairé, sinon progressiste, depuis le règne de Frédéric II (1740-1786) ; certains révolutionnaires avaient même songé à proposer le trône au duc de Brunswick – l’Angleterre avait bien des rois issus du Hanovre depuis 1713 ! Leur objectif premier était les Pays-Bas autrichiens (la Belgique actuelle) et la Rhénanie, qu’ils s’empressèrent d’envahir dès la menace levée : le 6 novembre, Dumouriez remporte la bataille de Jemmapes, première vraie victoire de la République.

Goethe aurait donc été le seul à voir dans Valmy autre chose qu’un duel d’artillerie incertain entre deux armées peu enclines à s’engager dans une bataille prétendument décisive ? Même pas, puisque les paroles qu’il affirme avoir prononcées le jour de l’engagement n’apparaissent que dans un ouvrage paru trente ans après Valmy… et surtout bien après la fin des guerres révolutionnaires et impériales ! Il est toujours plus facile d’être clairvoyant quand on connaît la fin du film…

 

Le « roman national »

 

Les Français commencent à s’intéresser eux aussi à Valmy sous la Monarchie de Juillet, car Louis-Philippe mit l’accent sur les deux seules batailles qu’il livra dans les armées révolutionnaires en tant que duc de Chartres : Valmy et Jemmapes. Mais c’est évidemment la Troisième République et ses historiens militants qui érigeront Valmy en jalon essentiel de la culture républicaine… non sans approximation voire contresens. Il faut dire que la coïncidence chronologique entre la bataille et la proclamation de la République par la toute nouvelle Convention (le 21) était tentante ! Au point que ce soit la seule bataille qui ait eu les honneurs des commémorations du bicentenaire de la Révolution… On frise l’outrage aux grognards !

Il peut sembler bien pointilleux de s’offusquer pour un jour… Après tout, c’est bien l’armée de la Nation qui défie les Prussiens ! Voir… Bien sûr, l’armée française en ce 20 septembre comprend un fort pourcentage de volontaires, mais ce sont ceux de 1791, pas ceux récemment arrivés à Paris. Il est en revanche avéré que l’armée de Kellermann comprenait une majorité d’anciennes troupes royales – donc des soldats aguerris, ce qui explique sans doute qu’ils ne se soient pas débandés au premier coup de canon. On est encore très loin des « soldats de l’An II » !

Valmy illustre finalement à merveille le processus qui conduit à qualifier une bataille de « décisive » en fonction de la suite des événements. Elle n’a rien tranché, mais parce qu’il y a eu Jemmapes, puis Fleurus, l’occupation des Pays-Bas, de la Suisse, de l’Italie, etc., elle est devenue le symbole de la réussite de la Révolution. Une défaite aurait-elle été plus « décisive », jusqu’à menacer la République ? Probablement pas, car l’armée de Brunswick n’était plus vraiment en état de prendre Paris…

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À propos de l’auteur
Pierre Royer

Pierre Royer

Agrégé d’histoire et diplômé de Sciences-Po Paris, Pierre Royer, 53 ans, enseigne au lycée Claude Monet et en classes préparatoires privées dans le groupe Ipesup-Prepasup à Paris. Ses centres d’intérêt sont l’histoire des conflits, en particulier au xxe siècle, et la géopolitique des océans. Dernier ouvrage paru : Dicoatlas de la Grande Guerre, Belin, 2013.
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