<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Jean-Baptiste Duroselle. Une pensée française

19 janvier 2020

Temps de lecture : 5 minutes
Photo : L'étude du passé comme base de compréhension du présent, (c) Pixabay.
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Jean-Baptiste Duroselle. Une pensée française

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Célèbre pour son imposante œuvre d’historien des relations internationales, Jean-Baptiste Duroselle (1917-1994) ne s’est pas contenté de scruter le passé avec une acuité peu commune. Préoccupé par l’actualité, il a en effet tenté de tirer de ses analyses historiques des conséquences théoriques et pratiques pour le présent et l’avenir. Un pan de son œuvre moins connu qui mérite d’être redécouvert.

De nos jours, l’œuvre de Jean-Baptiste Duroselle, dont l’essentiel de la carrière de chercheur s’est fait en France, entre Sciences-Po et la Sorbonne, demeure dominée par la classique Introduction à l’histoire des relations internationales qu’il publia en 1964 avec son maître Pierre Renouvin.

Sans cesse réédité depuis cinquante ans, ce brillant essai incarne une rupture historiographique. Il oppose à la classique « histoire diplomatique », jugée dépassée, une nouvelle « histoire des relations internationales » censée la renouveler. Alors que la première se contentait d’étudier l’action des dirigeants (gouvernants, diplomates), la seconde ambitionne de mettre en avant le rôle des « forces profondes » que sont les conditions géographiques, les réalités économiques ou encore les idéologies et les mentalités sur l’action politique internationale. Ce faisant, elle entend dépasser l’histoire événementielle centrée sur les relations entre les seuls États présentés comme tout-puissants, pour aboutir à une histoire plus globale et multidimensionnelle des relations entre les peuples, dans laquelle les États, pour centraux qu’ils demeurent, se trouvent placés au cœur d’un réseau d’interactions dont ils ne peuvent s’abstraire. N’est-ce pas préparer le terrain à la géopolitique ?

 

La décision en politique internationale

Bien qu’influencée par l’école des Annales, la révolution historiographique opérée par Renouvin et Duroselle s’en démarque en ce qu’elle refuse la critique radicale de l’événementiel et du biographique. Certes, on ne peut se contenter d’étudier les relations internationales en se focalisant sur le seul rôle des hommes d’État, mais cela ne signifie pas que ceux-ci n’ont aucune importance. Les « forces profondes » mises à jour par Renouvin et Duroselle ne réduisent pas à néant l’importance des décideurs : elles les influencent.

L’apport majeur de Jean-Baptiste Duroselle qui rédige la deuxième partie de l’Introduction, a priori la moins nouvelle car consacrée à « l’homme d’État », tient précisément à ce qu’il en propose une approche inédite. Il tente d’y montrer en quoi l’action de l’homme d’État ne peut être comprise par la seule analyse de sa personnalité et de ses convictions. Il faut au contraire s’intéresser à l’influence que les « forces profondes » exercent sur lui, ainsi qu’à la manière dont il tente en retour de les orienter à son profit. Duroselle fait ainsi de l’étude du processus de décision et de ses déterminants en politique internationale l’un de ses thèmes de recherche privilégiés, mettant notamment en avant le rôle des groupes intermédiaires qui, par leur action de lobbying, s’imposent comme des médiateurs incontournables entre les décideurs et les forces profondes, influençant réciproquement les deux. Autant de grilles d’analyse historique qui restent opérantes pour comprendre le monde d’aujourd’hui.

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Une théorie empirique

Dans l’élaboration de cette approche historique nouvelle, Jean-Baptiste Duroselle est largement influencé par les travaux de la science politique anglo-saxonne alors en plein renouveau, notamment ceux d’un Hans Morgenthau ou d’un Arnold Wolfers. Mais s’il est convaincu de l’intérêt de ces recherches, il leur reproche néanmoins leur caractère trop souvent abstrait et détaché des réalités empiriques. Un écueil auquel lui pense pouvoir échapper par son approche résolument ancrée dans l’histoire : c’est en partant des faits, des réalités historiques, qu’il entend aboutir à une théorie. Loin de proposer une glose théorique désincarnée, il affirme son ambition d’élaborer une « théorie à base d’histoire », appuyée sur « des événements concrets ». Un projet qui aboutit à la publication en 1981 de Tout empire périra, un riche ouvrage dans lequel, partant de la science historique, il tente d’aboutir à « une vision théorique des relations internationales ».

Il y dégage des constantes qui, par-delà les contingences propres à chaque configuration historique et géopolitique, permettent de démontrer l’existence, si ce n’est de lois universelles et intemporelles, du moins d’un certain nombre de « régularités » qui régissent sur la longue durée les relations internationales : « La régularité, c’est l’existence d’une longue série de ressemblances qui paraissent transcender les époques. » Ainsi, la connaissance du passé permet-elle de mieux comprendre et anticiper les évolutions du présent, non parce que l’histoire se répéterait de façon cyclique, mais parce que les enjeux fondamentaux et les configurations internationales demeurent les mêmes quels que soient les époques concernées et les acteurs appelés à les incarner.

 

De la puissance aux puissances

Dix ans avant que Joseph Nye n’élabore sa théorie du soft power, Duroselle conclut de ses analyses que « la puissance va bien au-delà du militaire, du juridique, de l’exécutif, de l’administration » mais  « se diffuse et se dilue dans une multitude de sous-pouvoirs, l’économique, la culture, les valeurs ». Surtout, il s’intéresse à la manière dont celle-ci s’incarne concrètement dans des puissances : on ne saurait en effet confondre la puissance en général, et les puissances dans lesquelles elle s’incarne en particulier.

Celles-ci sont en premier lieu des États. Mais si tout État est une puissance, tous les États n’ont pas la même puissance : ceux qui en ont le plus finissent par donner naissance à des empires, qui sont cependant toujours voués à disparaître à plus ou moins grande échéance, dès lors que leur « efficacité » – leur capacité à imposer leur domination sur les territoires et les populations qu’ils dominent – est remise en question par le souci de « dignité » des populations qu’ils soumettent.

Le monde occidental n’est ainsi pas assuré de la pérennité de sa domination, et Duroselle conclut son livre de 1981 sur une interrogation inquiète liée à la croissance démographique du Tiers Monde : « Qu’adviendra-t-il de l’Univers si, un jour, de nouveaux conquérants trouvent le moyen de jeter des forces innombrables et exaspérées à l’assaut des possesseurs ? » Ce risque d’une submersion de l’Occident, Jean-Baptiste Duroselle y reviendra quelques années avant sa mort dans un ouvrage intitulé L’Invasion (1992), dans lequel il s’interroge sur les conséquences de l’immigration croissante à destination de l’Europe. Fidèle à sa méthode, il y inscrit le phénomène migratoire dans la longue durée historique et en conclut que celui-ci ne peut être maîtrisé par la société d’accueil qu’au prix d’un vigoureux travail d’assimilation, ce qui le conduit à dénoncer l’utopie d’une « société multiraciale ».

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Un Européen critique

Face au déclin contemporain des puissances européennes, Jean-Baptiste Duroselle fut très tôt un partisan de l’unification du vieux continent. Il y voyait un moyen pour l’Europe de regagner son rang sur la scène internationale, et de réaffirmer ses spécificités de plus en plus diluées dans la notion de monde « occidental ». Il prit cependant tôt ses distances vis-à-vis de la CEE puis de l’Union européenne, notamment à l’occasion du traité de Maastricht auquel il s’opposa. Il appelait de ses vœux « une autre Europe (…) qui, au lieu de règlements rigides portant sur des sujets souvent mineurs, admettrait progressivement toutes les nations véritablement européennes. Elle leur laisserait pour un temps, encore très substantiel, de vastes pouvoirs, et pour toujours, leur culture ».

Jean-Baptiste Duroselle ne fut pas de ces historiens qui, au nom de leur prétention à l’objectivité, refusent de s’engager dans le débat public. Tout au contraire, son œuvre témoigne du souci constant de n’interroger le passé que dans l’intention d’en tirer des leçons profitables pour le présent.

 

 

 

Bibliographie

Introduction à l’histoire des relations internationales (avec Pierre Renouvin), réédition aux éditions Pocket, avec une préface d’Hubert Védrine, 1991.

Tout empire périra : théorie des relations internationales, réédition aux éditions Armand Colin, 1992.

L’Europe : histoire de ses peuples, Perrin, 1990.

À propos de l’auteur
Florian Louis

Florian Louis

Docteur en histoire. Professeur en khâgne. Il a participé à la publication de plusieurs manuels scolaires. Il est l’auteur d’une Géopolitique du Moyen-Orient aux Puf et de livres consacrés aux grands géopolitologues.
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