Vers la fin de l’entité kurde en Syrie ?

17 janvier 2026

Temps de lecture : 4 minutes

Photo : (c) Fabrice Balanche

Abonnement Conflits

Vers la fin de l’entité kurde en Syrie ?

par

La reconnaissance des Kurdes comme citoyen syrien n’est qu’une mesure cosmétique visant à rassurer l’Occident quant au sort qui leur sera réservé dans la nouvelle Syrie. Le risque d’une épuration ethnique et d’une expulsion du territoire syrien est réel.

Le 16 janvier, le président syrien, Ahmad al-Sharaa, a reconnu officiellement les Kurdes comme des citoyens syriens à part entière. Ils ont également le droit de parler leur langue et le Nawroz (21 mars) sera désormais une fête nationale en Syrie. Cette déclaration a été faite après les combats sanglants qui se sont déroulés dans le quartier kurde d’Alep, ce qui a poussé une partie de la population, estimée à 150 000, à fuir vers le nord-est, qui reste sous le contrôle des Forces Démocratiques Syriennes, dominées par les Kurdes. Il semblerait que le Vice-Président américain, James Vance, ait fait part du fort mécontentement du gouvernement américain, le menaçant de rétablir le Cesar Act. Ce qui expliquerait la diligence d’Ahmad al-Sharaa a reconnaître les droits naturels des Kurdes en Syrie. Quelques jours avant sa visite officielle en Allemagne, il lui fallait également faire un geste d’apaisement.

Les Kurdes : des citoyens comme les autres ?

Il ne faut donc pas se laisser abuser. La reconnaissance des Kurdes comme citoyen syrien n’est qu’une mesure cosmétique visant à rassurer l’Occident quant au sort qui leur sera réservé dans la nouvelle Syrie.

(c) Fabrice Balanche

Déjà, l’accord du 10 mars 2025 entre Mazloum Abdi, le chef des FDS, et Ahmad al-Sharaa sur l’intégration des FDS intervenait après le massacre des alaouites. Il était crucial de montrer aux États-Unis et à l’Union européenne que le nouveau régime syrien était capable d’unifier la Syrie de manière pacifique. Une semaine avant la conférence annuelle sur la Syrie, prévue à Bruxelles le 17 mars 2025, il fallait aussi donner le change. Cela n’a pas empêché ensuite le massacre des Druzes en juillet, la poursuite de la répression contre les alaouites et désormais l’attaque de Cheikh Maqsoud et des FDS aujourd’hui. Le but du nouveau régime syrien est le démantèlement de l’Administration Autonome du Nord et de l’est de la Syrie (AANES) et des FDS car aucune autonomie locale ne sera tolérée. Depuis mars 2025, Damas s’est appliqué à faire échouer les négociations avec les Kurdes pour les accuser ensuite d’obstruction à la réunification du pays.

Prendre le contrôle de toute la Syrie

Le retrait des FDS à l’est de l’Euphrate, après l’évacuation de Deir al-Hafar, une bourgade sur la rive occidentale du lac Assad, ne constitue qu’une étape. Demain, Ahmad al-Sharaa exigera le départ des FDS de Raqqa, Deir al-Zor et de toute la vallée de l’Euphrate. Deir al-Zor constitue la priorité d’al-Sharaa, car c’est là que se trouvent 70 % du pétrole syrien, et il veut y attirer de nouveau les compagnies étrangères, sources de revenus pour son régime. Raqqa est la capitale officielle de l’AANES, consacrant son caractère de fédération arabo-kurde. La ville est peuplée à plus de 80% par des Arabes, quant à la vallée de l’Euphrate, entre le lac Assad et la frontière irakienne, elle est totalement arabe. Les forces kurdes y sont présentes, mais elles ne s’y maintiennent qu’en laissant une large autonomie aux tribus arabes pour éviter les conflits. Cependant, ces dernières aspirent à un régime arabe plutôt qu’à un gouvernement kurde, en particulier depuis la chute de Bachar al-Assad.

Quel sera l’avenir de Kobané, Hassakeh et Qamechli ?

Kobané, ville symbole de la résistance kurde contre l’État islamique, est encerclée par la Turquie au nord, par les territoires contrôlés par l’armée turque à l’est (Tel Abyad) et à l’ouest (Jerablos), et par une campagne arabe hostile au sud. Un siège similaire à celui imposé à Afrin, en 2018, ne peut que conduire à sa chute et au départ de la majorité des habitants kurdes. C’est le cas à Afrin, où les miliciens arabes règnent en maître, après s’être emparés des biens des Kurdes.

À Hassakeh, agglomération de 500 000 habitants, la population est principalement arabe et se montre profondément hostile envers les Kurdes. La ville fait face à une pénurie d’eau potable depuis l’invasion turque de Ras al-Aïn, en octobre 2019. Cette situation tendue fragilise le tissu social et renforce le rejet des Kurdes par la population arabe, qui les tient responsables du blocus orchestré par la Turquie.

Finalement, il reste Qamechli et le « bec de canard », une région où les Kurdes sont majoritaires. Mais les tribus arabes locales y nourrissent aussi de la rancune à leur égard et la Turquie n’est pas loin. Cependant, les Kurdes pourraient y trouver un dernier refuge grâce à la présence de bases américaines, à condition que les États-Unis ne retirent pas leurs troupes. Toutefois, tant que des milliers d’anciens jihadistes de Daech sont détenus dans la région, il est crucial de maintenir une surveillance occidentale. Car il est difficile d’imaginer que les milices islamistes d’al-Sharaa soient aussi efficaces.

(c) Fabrice Balanche

Le démantèlement de l’AANES a commencé. Les Occidentaux ont abandonné les Kurdes, qui leur ont été si fidèles et efficaces durant la guerre contre l’État islamique. Cependant, ils voudraient éviter que la conquête du Nord-Est par les forces d’al-Sharaa ne conduise à leur massacre. L’exemple des alaouites et des druzes montre qu’il ne faut pas s’attendre à beaucoup de mansuétude de la part des anciens jihadistes reconvertis dans la nouvelle armée syrienne.  L’AANES a perdu depuis décembre 2024, date de l’arrivée au pouvoir d’Ahmad al-Sharaa, Tel Rifaat (au nord d’Alep), Manbej, Cheikh Maqsoud et Deir Hafar. Elle doit donc se résoudre à abandonner ces territoires et faire face à l’afflux de réfugiés kurdes à chaque nouvelle crise. Sa situation économique devient insoutenable, d’autant plus que l’aide humanitaire se déplace désormais vers la Syrie al-Sharaa. Pour al­-Sharaa, l’élimination de l’AANES est devenue la priorité, car c’est le meilleur moyen d’unifier la population arabe derrière lui, tant le racisme à l’égard des Kurdes est puissant en Syrie. Après la chute de Cheikh Maqsoud, les célébrations à Alep étaient malheureusement sincères. Quant à ses combattants, ils aiment écraser les alliés des Américains et piller leurs maisons. Rien n’est plus efficace pour forger la nouvelle armée syrienne et venger l’humiliation subie face aux druzes et à Israël, en juillet 2025, qu’une victoire contre les combattants kurdes.

Mots-clefs :

Vous venez de lire un article en accès libre

La Revue Conflits ne vit que par ses lecteurs. Pour nous soutenir, achetez la Revue Conflits en kiosque ou abonnez-vous !
À propos de l’auteur
Fabrice Balanche

Fabrice Balanche

Docteur en géographie politique, HDR, spécialiste de la Syrie et du Liban.

Voir aussi

Yaffa Yarkoni, icône israélienne entre guerre et paix

Cent ans après sa naissance, l’héritage de cette diva, morte en 2012, continue de diviser. Récupérée à des fins diplomatiques, celle qui avait chanté sur le front auprès de l’armée avait été mise au ban pour ses prises de position pro-palestiniennes.  L’allure fière, les cheveux...

Le Saint-Siège et la Terre sainte

Si la notion de « Lieux saints », désignant les localités de Palestine où le Christ a vécu et, par extension, la terre où ils se situent, a été intimement liée aux croisades, les droits de la papauté à leur égard n’ont été formalisés que tardivement, sous le pontificat d’Innocent IV, régnant de 1243 à 1254.

L’Iran externalise la violence politique

De Téhéran à Moscou en passant par les filières jihadistes, se dessine une nouvelle dimension de la confrontation contemporaine entre puissances. Le recours aux réseaux criminels comme sous-traitants brouille les catégories classiques. C’est une composante désormais centrale de la...