Vieilles bombes, nouvelles ailes. La Russie domine l’attrition en Ukraine avec ses bombes planantes

13 août 2026

Temps de lecture : 8 minutes

Photo : Bombardements russes à Sloviansk, août 2026. c Murray Wegeler

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Vieilles bombes, nouvelles ailes. La Russie domine l’attrition en Ukraine avec ses bombes planantes

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L’Ukraine domine la guerre des drones, la Russie celle de l’attrition. Avec 8 300 bombes planantes larguées en juillet 2026, l’arsenal soviétique recyclé détruit les défenses ukrainiennes et les villes.

En juillet 2026, l’aviation russe a largué plus de 8 300 bombes planantes sur l’Ukraine, selon les chiffres de l’état-major ukrainien relayés par le ministère de la Défense. C’est un record mensuel depuis février 2022, qui succède immédiatement au précédent, établi en juin (8 266). Sur le premier semestre, la progression atteint environ 45 %, pour une moyenne proche de 250 largages par jour[1].

Ces chiffres, publiés par une partie belligérante et donc à manier avec la prudence d’usage, décrivent néanmoins une réalité que confirment l’imagerie satellitaire, les cartographies indépendantes de cratères et les rapports onusiens : la munition la plus structurante du champ de bataille ukrainien est une bombe soviétique des années 1950 à laquelle on a boulonné des ailes et un récepteur satellitaire.

Bombardements russes à Sloviansk, août 2026. c Murray Wegeler

KAB, FAB, UMPK

Le débat public confond trois objets distincts.

FAB (fougasnaïa aviatsionnaïa bomba, « bombe aérienne à charge explosive ») est une désignation générique soviétique, suivie de la masse nominale en kilogrammes : FAB-250, FAB-500, FAB-1500, FAB-3000. Il s’agit de bombes lisses, non guidées, produites en très grandes séries pendant la guerre froide et stockées en très grand nombre.

KAB (korrektirouïemaïa aviatsionnaïa bomba en russe, kerovana aviabomba en ukrainien) désigne une bombe corrigée, c’est-à-dire guidée. Le terme existait déjà pour des munitions soviétiques à guidage télévisuel ou laser (KAB-500Kr, KAB-1500L). Dans l’usage ukrainien courant, « KAB » est devenu le mot générique pour toute bombe guidée larguée par avion, quelle qu’en soit la filière technique.

UMPK (module universel de planement et de correction) est le maillon qui relie les deux : un kit de conversion greffé sur une FAB existante, associant des ailes déployables, une centrale inertielle et un récepteur GLONASS/GPS. C’est l’équivalent conceptuel du JDAM-ER américain, en plus rustique et beaucoup moins cher. Le kit est estimé autour de 20 000 à 25 000 dollars pièce.

Autrement dit, ce que les Ukrainiens appellent « KAB » est, dans l’immense majorité des cas, une FAB équipée d’un UMPK. À cette famille s’est ajoutée une munition conçue d’emblée comme telle, l’UMPB D-30SN, plus profilée, comparable dans son principe à la GBU-39 américaine.

En résumé, l’innovation russe a mis le cap sur la conversion industrielle d’un stock dormant et ancien pour l’adapter aux besoins de la guerre moderne.

Bombe planante tombée sur Sloviansk en août 2026. 

L’économie d’un kit à 20 000 dollars

L’intérêt du dispositif tient à un rapport de coûts. Un missile de croisière Kh-101 se compte en millions de dollars et en semaines de production. Le kit UMPK coûte le prix d’une voiture de milieu de gamme et se visse simplement sur une bombe existante. Le RUSI évaluait en février 2025 à environ 75 000 le nombre de kits UMPK que la Russie prévoyait de produire sur l’année, contre quelque 50 000 en 2024[2]. Le chiffre est à manier avec précaution, certaines lectures du même rapport avancent 70 000 et suggèrent qu’il englobe UMPK et UMPB[3].

La courbe d’emploi traduit cette montée en cadence : usage massif à partir du printemps 2023, environ 5 300 bombes en octobre 2025, plus de 5 700 en janvier 2026 (+26 % sur un mois), 8 266 en juin, plus de 8 300 en juillet. Le 13 juin 2026, près de 400 bombes ont été larguées en vingt-quatre heures[4].

L’effet tactique : détruire le terrain défensif

Les charges en jeu sont sans équivalent dans les pratiques occidentales récentes. Une FAB-500 emporte environ 200 kg d’explosif ; une FAB-1500, près de 670 kg, pour percer plusieurs mètres de béton armé. Une FAB-3000 en porte plus de 1 200 kg, avec une zone de destruction se comptant en centaines de mètres. Rostec présente désormais publiquement la FAB-3000 dotée d’un module de planement comme un moyen « stratégique » destiné à raser les fortifications permanentes et les postes de commandement enterrés[5].

L’effet opératif est double.

Sur la défense statique, la bombe planante annule la valeur du retranchement. Aucune position d’infanterie, aucun bâtiment, aucun réseau de tranchées ne survit à un impact direct. Dès la bataille d’Avdiïvka (2023-2024), les unités ukrainiennes décrivaient des salves quotidiennes de plusieurs dizaines de largages et un sentiment d’impuissance : on peut se protéger contre l’artillerie, on peut brouiller des drones, mais on ne peut rien faire contre la bombe planante.

Sur la manœuvre, elle rend possible une progression lente mais continue, en substituant la destruction préalable à l’assaut coûteux. Le schéma observé en 2026 autour de Kostiantynivka, de Pokrovsk-Dobropillia ou de Houliaïpolé associe trois strates : les bombes planantes détruisent les points d’appui et les nœuds urbains, les drones FPV et les munitions rôdeuses menacent une bande logistique pouvant atteindre 25 km en profondeur, l’infanterie infiltre ensuite en petits groupes et étend ce qu’on appelle la « grey zone ».

Sur les villes, enfin, l’effet est démographique avant d’être militaire. Le bombardement systématique des agglomérations proches du front (Zaporijjia, Kharkiv, Kostiantynivka, Sloviansk, Kramatorsk) vide les localités de leur population civile avant même que la question de leur prise ne se pose. C’est un point central de la stratégie d’attrition et d’isolement des villes ukrainiennes, pour les cueillir plus facilement.

Bombardements russes à Sloviansk, août 2026. c Murray Wegeler

L’allonge : du soutien rapproché à la frappe en profondeur

C’est probablement l’évolution la plus lourde de conséquences.

Les premiers UMPK offraient 60 à 70 km de portée depuis un largage à haute altitude[6]. Les versions améliorées apparues en 2025 (UMPK-PD, à voilure allongée et à antennes de navigation renforcées) sont créditées de 95 à 100 km[7]. Depuis l’automne 2025, une variante propulsée par un petit turboréacteur (désignée UMPK-PD ou UMPB-5R selon les sources) est apparue sur des cellules FAB-500T, avec des portées revendiquées de 150 à 200 km[8].

Ces chiffres appellent une double réserve : ils proviennent de canaux russes et d’analyses d’épaves, non de fiches techniques vérifiables, et l’ajout d’un moteur se paie mécaniquement par une charge militaire réduite. Mais les indices matériels convergent. Une munition propulsée quasi intacte a été retrouvée dans l’oblast de Poltava le 20 octobre 2025 ; le parquet régional de Kharkiv avait signalé deux jours plus tôt un premier emploi contre Lozova, avec un point de largage estimé à environ 130 km. Depuis, des frappes de ce type ont été signalées dans les régions de Mykolaïv et d’Odessa, certains porteurs opérant depuis l’espace aérien occupé ou au-dessus de la mer Noire.

La conséquence stratégique est nette : les zones « arrière » reculent. Une munition à quelques dizaines de milliers de dollars acquiert une allonge de croisière, sans le coût, sans la contrainte industrielle, et dans des volumes qu’aucun arsenal de missiles ne peut égaler. Des villes considérées comme relativement sûres basculent dans l’enveloppe de la frappe quotidienne. C’est aussi ce qui explique la hausse continue des pertes civiles loin de la ligne de contact.

Les tentatives ukrainiennes de brouillage

Le guidage étant satellitaire, la contre-mesure naturelle est le brouillage. En 2024, les brouilleurs ukrainiens dégradaient sensiblement la précision des UMPK et provoquaient des écarts de plusieurs centaines de mètres. Les Russes ont opposé une riposte électronique : ils ont mis au point des réseaux adaptatifs, permettant de discriminer les signaux utiles des brouillages directionnels.

À leur tour, au printemps 2026, les Ukrainiens ont affirmé à la presse spécialisée avoir de nouveau annulé l’efficacité des KAB sur un secteur d’environ 700 km de front, avec des bilans humains dérisoires pour plusieurs centaines de largages[9]. Le même témoignage révèle aussi la limite de la solution : le brouillage ne distingue pas ami et ennemi. Il aveugle en même temps les drones ukrainiens. Des chefs de brigade ont d’ailleurs interdit l’emploi de ce brouillage sur leur secteur.

« Tuer l’archer » : l’impasse capacitaire ukrainienne

Face à une munition planante, trois options existent mais il y a toujours une contrainte de coût ou de temps.

Intercepter la bombe est possible mais économiquement absurde à grande échelle : l’intercepteur coûte davantage que la cible, et la densité radar requise pour détecter et engager des milliers de vecteurs rapides et peu réfléchissants n’existe pas sur 1 000 km de front. Le conseiller technique Serhii Beskrestnov place d’ailleurs l’absence de solution anti-KAB produite en série en tête des lacunes critiques ukrainiennes. Des pistes existent, comme le déploiement de « murs de drones » intercepteurs (la société Atreyd figurait parmi les trois solutions anti-KAB retenues par une consultation de l’OTAN). Mais aucune solution ne semble encore trouvée à grande échelle.

Intercepter le porteur est la voie décisive et la plus lointaine. Elle suppose des chasseurs modernes et des missiles air-air de longue portée capables de contraindre les Su-34 à larguer plus loin, donc moins précisément. C’est explicitement l’objectif assigné aux Gripen suédois nouvellement achetés. Entre-temps, les F-16 ukrainiens sont largement absorbés par des missions anti-drones.

Frapper les bases reste, dans l’immédiat, l’option au meilleur rapport coût-efficacité, comme l’ont montré les raids de drones ukrainiens contre l’aviation russe.

Kiev a par ailleurs choisi la réponse symétrique. L’Ukraine a développé son propre kit (KB Medoid), puis une bombe planante nationale, Vyrivniouvatch (« l’Égaliseur »), munition de 250 kg déclarée opérationnelle en mai 2026 après dix-sept mois de développement. Mais cela ne permet pas d’équilibrer les capacités de bombardement, qui, dans ce domaine, sont largement dominées par la Russie.

Bombardements russes à Sloviansk, août 2026. c Murray Wegeler

Le coût civil

Les civils sont en grand nombre victimes de cette stratégie de destruction. Le suivi de la mission onusienne de surveillance des droits de l’homme en Ukraine (HRMMU) fournit ici la série la plus fiable. Dès janvier 2025, la mission attribuait aux bombes planantes une part déterminante de la hausse de 30 % des pertes civiles enregistrée en 2024. Au premier semestre 2026, elle a vérifié 1 396 civils tués et 7 978 blessés, soit une progression de 37 % sur un an et un quasi-doublement par rapport à 2024. Juin 2026 constitue le mois le plus meurtrier depuis avril 2022.

La mission identifie deux moteurs : les frappes de longue portée (missiles et drones) sur les centres urbains de l’arrière, et, dans la zone de front, la combinaison des drones FPV et des bombes planantes.

Dans cette guerre, la Russie est largement dominatrice dans les capacités d’attrition, par l’utilisation de bombes planantes. Avec un kit à 20 000 dollars pièce, elle recycle l’inépuisable arsenal soviétique pour des résultats terribles sur le terrain en Ukraine.

[1] Stefan Korshak, « Russian Aerospace Force Loves Glide Bombs It Drops on Ukraine With Impunity », Kyiv Post, 31 juillet 2026

[2] Royal United Services Institute, rapport de février 2025 de Jack Watling et Nick Reynolds, fondé sur des entretiens conduits entre novembre 2024 et février 2025 avec des unités ukrainiennes. Voir « RUSI Reports That Russia Plans to Produce 75,000 Guided Bombs in 2025 »

[3] RUSI, via Defense Express, février 2025 ; SPAS Consulting, septembre 2025.

[4] Defense Express, cité par United24 Media, 1er décembre 2025 (octobre 2025) ; Euromaidan Press / B4Ukraine, 11 mars 2026 (janvier 2026) ; état-major ukrainien, communiqué du 8 juillet 2026, reproduit par GlobalSecurity.org (juin 2026) ; ministère ukrainien de la Défense, communiqué du 4 août 2026, repris par The Kyiv Independent et United24 Media (juillet 2026)

[5] Rostec, déclaration reprise par Sputnik et reproduite par GlobalSecurity.org, 29 juillet 2026

[6] Malo Le Bihen, « Amélioration des bombes planantes russes (UMPK-PD & Kometa-24) », note de recherche, Centre d’études stratégiques de l’armée de Terre / Observatoire des conflits, octobre 2025

[7] Kommersant, octobre 2025, cité par « Russia Shows Su-34s Carrying Four Jet-Capable UMPK Glide Bombs », The Aviationist, 25 juillet 2026

[8] « Russia’s New Jet-Powered Glide Bomb Emerges in Ukraine », The Aviationist, 25 octobre 2025

[9] David Hambling, « New Ukrainian Jammer Makes Russia’s Latest Glide Bombs Useless (Again) », Forbes, 3 avril 2026. 869 bombes larguées sur un secteur d’environ 700 km de front n’ayant causé que des blessures légères à huit militaires, la perte de navigation intervenant selon eux jusqu’à 100 km avant la ligne de contact

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