Reportage – Sur les routes du Sud Liban

28 novembre 2025

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Photo : (c) AFP

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Reportage – Sur les routes du Sud Liban

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Des villages détruits et vidés de leurs habitants, des églises en ruine… Un an après le cessez-le-feu du 27 novembre 2024, les bombardements n’ont pas cessé. Le Sud Liban ne peut pas se relever de la guerre

Un reportage de Jean Vallier

Il s’appelle Fadi. Ce Libanais grec, melkite catholique, est originaire de Yaroun, une petite commune du sud du pays, à quelques centaines de mètres de la frontière avec Israël. En arrivant dans son village, on aperçoit au loin le mur de béton qui sépare les deux pays. Et, juste de l’autre côté, le kibboutz de Yiron. Comme tous ses voisins, à la fin de l’été 2024, Fadi a dû fuir le village pour échapper aux bombardements. Beaucoup d’habitants se sont réfugiés dans les villes voisines, plus éloignées de la frontière et moins exposées. Fadi, lui, est à Beyrouth, avec sa famille. Mais, très attaché à sa terre natale, il fait partie de ces quelques villageois qui, le plus souvent possibles, descendent dans le sud et font revivre Yaroun, le temps d’un week-end. Il s’agit de montrer que le village vit encore.

Un an après, peu de perspective

En réalité, Yaroun ne vit plus et ne survit qu’à peine. Parce que ce petit village agricole, peuplé autrefois de chrétiens et de musulmans chiites, n’est désormais plus qu’un champ de ruines. Sur les 172 maisons chrétiennes, 56 ne sont plus que des monceaux de gravats. Difficile même de s’y retrouver. Certaines rues ont presque disparu tant les bâtiments ont été détruits. Avec de la peinture rouge, des numéros ont été tracés, pour distinguer les parcelles, afin que chacun puisse retrouver son bien – ou du moins son terrain – au milieu du chaos.

(c) AFP

De l’église, seuls trois pans de murs tiennent encore, ainsi que le clocher qui menace chaque jour de tomber. L’intérieur de l’édifice est un amas de pierres blanches d’où ressortent quelques débris de bancs, d’un lustre, ou encore des morceaux de verre brisés. L’iconostase – il s’agit d’une paroisse grecque catholique – est brisée également. La dernière bombe est tombée sur l’église le 24 décembre 2024 au soir, un mois après le cessez-le-feu. C’était la nuit de Noël. Heureusement, le village était déjà vidé de ses habitants.

Aujourd’hui, seules quatorze familles y sont revenues vivre à l’année, dans des conditions plus que précaires. Pour eux, deux associations humanitaires françaises, SOS Chrétiens d’Orient et Urgence humanitaire, ont installé des panneaux solaires qui fournissent quelques heures d’électricité par jour.

À Yaroun, il n’y a plus d’électricité, plus d’eau courante, plus rien. Le spectacle est terrible ! Tout comme le silence qui règne, contrastant avec le vacarme habituel des villages orientaux. Difficile d’imaginer qu’ici, il y a encore quelques mois, il y avait de la vie, des enfants qui jouaient, des anciens qui fumaient le narguilé au pas des portes, des voitures qui klaxonnaient. Même l’agriculture n’y est plus possible. Il y a quelques jours, L’Orient le Jour annonçait que l’artillerie israélienne avait tiré des obus au phosphore.

Rien n’est reconstruit

Le père Marios Khairallah est le curé de la paroisse voisine de Tibnine. C’est l’un des rares ecclésiastiques à être resté pendant toute la guerre dans le sud du Liban. Depuis le cessez-le-feu du 27 novembre 2024, le prêtre grec melkite parcourt les routes de la région, cumulant ses fonctions de curé avec la coordination des œuvres de charité de l’archidiocèse de Tyr. Il ne manque pas de travail.

Yaroun (c) Jean Vallier

Il nous sert de guide, et durant ce périple au Sud Liban, le père Khairallah multiplie les arrêts. À Safad el Battikh, un village chiite, qui compte une petite minorité chrétienne, l’église a été légèrement touchée, mais une quinzaine de maisons situées juste à côté ont été détruites. À Derdghaya, la moitié de l’église Saint-Georges est à terre. La salle paroissiale et le presbytère ne sont plus que ruines. Dans la nuit du 9 au 10 octobre 2024, l’aviation israélienne a bombardé le quartier, faisant cinq morts. Parmi eux, un chrétien, Joseph Baddaoui, père de trois enfants, membre de la Défense civile, l’équivalent libanais des sapeurs-pompiers ou de la sécurité civile en France. Son portrait est désormais affiché dans les rues aux côtés de celui des autres « martyrs » du village. « Les secouristes étaient rassemblés dans la salle paroissiale pour répondre aux appels d’urgence, dans le cadre de leurs fonctions humanitaires et de leurs devoirs nationaux, afin de secourir les civils et d’éteindre les incendies causés par les bombardements incessants dans la région » avait alors rappelé la Direction Générale de la Défense Civile dans un communiqué. Dans les ruines de l’église – là non plus, rien n’a été reconstruit – chaque dimanche, une quinzaine de fidèles assiste encore aux offices.

Le drone au-dessus de nos têtes

Dernier arrêt à Tibnine, la paroisse du père Khairallah. Cette commune d’environ 5 000 habitants ne compte qu’une cinquantaine de familles chrétiennes. Pendant la guerre, l’église Saint-Georges a vu ses vitraux soufflés. Peu de dégâts cette fois-ci, mais quelques jours avant notre venue, un drone armé a fait une dizaine de blessés. En montant sur les hauteurs de la petite ville, nous rejoignons la citadelle de Toron. Construite par les Croisés, elle aussi a subi les bombardements israéliens. Un mur entier a été abattu. De là-haut, nous voyons toute la région : les villages, les cultures, mais aussi les camps militaires de la FINUL, la force des Nations Unies, présente au Liban depuis 1978. Le matin même, d’ailleurs, à la sortie de Rmeich, nous avions croisé des blindés blancs siglés UN. Mais, surtout, nous entendons, au-dessus de nos têtes, le bruit d’un drone. Une sorte de bourdonnement continu, comme un rappel sonore de la présence israélienne au pays du Cèdre.

Derdghaya (c) Jean Vallier

Parce qu’un an après le cessez-le-feu, Israël n’a pas quitté le Liban. Cinq postes militaires sont encore actifs et les bombardements et frappes ciblées sont nombreux, visant avant tout le Hezbollah, ses dirigeants et ses combattants. Dimanche 23 novembre, un responsable du mouvement chiite et cinq de ses proches ont été tués à Beyrouth.

Permanence du Hezbollah

Certes, le Hezbollah a beaucoup perdu depuis un an. Son appareil militaire a été décapité, mais le mouvement semble rester populaire dans toute une partie de la population libanaise. Dans le sud et dans la plaine de la Bekaa, où nous nous sommes rendus quelques jours plus tard, les drapeaux du Hezbollah sont partout, entourant les portraits des « martyrs », ces combattants du parti, tombés en Syrie ces dernières années ou face à Israël ces derniers mois. Encore une fois, la situation du Liban semble inextricable. Le gouvernement est coincé, subissant des pressions internationales contradictoires des États-Unis, de l’Arabie Saoudite et de l’Iran, contraint de mettre en œuvre l’impossible – du moins pour le moment – désarmement du Hezbollah, le tout sous les bombes israéliennes.

Autant dire que, dans tout ce tourbillon international, la reconstruction de Yaroun et des villages détruits du Sud Liban ainsi que le retour de tous les déplacés ne sont pas pour demain.

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