Ukraine : la guerre de l’alimentation

5 mars 2026

Temps de lecture : 7 minutes

Photo : Sergueï Kourinniy, directeur de KramAgroSvit, tient son téléphone. L'image montre les champs de la ferme en flammes après des frappes de missiles en 2022. Dmytrivka, Ukraine. 20 août 2025 © Kantorowicz Torres/SIPA

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Ukraine : la guerre de l’alimentation

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L’Ukraine est toujours considérée comme l’un des greniers du monde, avec ses capacités productives en matière de colza, de maïs et de tournesol, mais la Russie est redevenue une puissance agricole majeure, ce qu’elle était avant la Première Guerre mondiale, utilisant l’agriculture comme une arme.

À lire également : L’agriculture au service de la puissance russe

Russie – Ukraine : La guerre hybride – Aux racines agricoles d’un bouleversement mondial. Sébastien Abis – Arthur Portier – Thierry Pouch – Armand Colin – Févier 2026.

Cet ouvrage publié au bout de quatre années d’une guerre de haute intensité doit nécessairement susciter l’intérêt. En effet, il faut avoir maintenant un certain âge pour se souvenir des cours de géographie du lycée et de l’étude que l’on pouvait faire de l’agriculture soviétique. On y abordait alors la richesse des terres noires d’Ukraine, alors république soviétique, tout en évoquant les difficultés d’approvisionnement du pays, importateur de céréales depuis 1964, malgré son immense potentiel agricole. L’agriculture soviétique souffrait alors des problèmes liés à la planification impérative, d’une faible motivation de la main-d’œuvre dans les kolkhozes et sovkhozes, de difficultés de stockage, à l’origine d’une perte substantielle des récoltes.

Le contraste est évidemment saisissant, entre cette période et la situation actuelle. L’Ukraine est toujours considérée comme l’un des greniers du monde, avec ses capacités productives en matière de colza, de maïs et de tournesol, mais la Russie est redevenue une puissance agricole majeure, ce qu’elle était avant la Première Guerre mondiale, utilisant l’agriculture comme une arme.

Lorsque l’on a connu la décennie qui a suivi l’implosion de l’Union soviétique, que l’on a vu les rayons des commerces remplis de produits importés, notamment de l’Union européenne, on peut être en effet surpris de voir que la Russie, qui a réduit drastiquement les importations de produits alimentaires depuis août 2014, a été en mesure de mettre en œuvre une politique efficace de substitution d’importation.

Il ne faut pas négliger, dans l’attitude de la Russie aujourd’hui, l’humiliation que la période de décollectivisation et de privatisation, assortie de véritables pénuries alimentaires, a pu représenter pour la population. Il faut attendre l’an 2000 pour que les productions agricoles repartent à la hausse, mais on a du mal à imaginer, encore aujourd’hui, la Russie comme maîtresse du jeu dans ce domaine. Avec la fin de la période Eltsine, la Russie s’engage dans une reconquête de sa souveraineté alimentaire. Les recettes tirées de l’exportation d’hydrocarbures permettent de financer les investissements nécessaires à une stratégie tournée vers l’exportation des surplus agricoles, de plus en plus importants.

L’arme agricole

Parallèlement à cela, et particulièrement à partir de 2014, les infrastructures portuaires, notamment en mer Noire, – et l’annexion de la Crimée n’y est pas étrangère, – sont modernisées, et tournées vers une augmentation des capacités d’exportation. On comprend alors l’intérêt pour la Russie de transformer la mer d’Azov en lac russe, et la poussée vers Odessa, au début de l’opération militaire spéciale. La question serait de savoir si, malgré près de quatre années d’offensive, la Russie pourrait transformer à son profit la façade maritime de l’Ukraine ?

De son côté, l’Ukraine a cherché à valoriser, depuis son indépendance en 1991, son immense potentiel agricole. Il faut attendre, comment Russie d’ailleurs, la toute fin des années 1990, et le début des années 2000, pour voir s’amorcer une dynamique de redressement permettant de propulser, en une décennie, l’Ukraine au rang de grande puissance exportatrice, dans le domaine des grandes cultures, du sucre, mais aussi de la viande de volaille. De ce point de vue, l’Ukraine, comme la Russie, qui entament simultanément les réformes de l’agriculture, ont pour objectif leur souveraineté alimentaire, mais également leur présence à la table des grands exportateurs de produits agricoles. Les terres noires, à cheval entre les deux états, constituent à cet égard un atout essentiel. Pour l’Ukraine, les produits agricoles représentent, avant-guerre, 40 % des exportations. Comme en Russie, des agro-holdings contrôlent la chaîne de valeur agricole, de la production à la commercialisation. En tout état de cause, l’Ukraine est aujourd’hui par sa superficie, le premier pays agricole d’Europe devant la France. Avant 2022, et en 20 ans, la production céréalière de l’Ukraine a atteint les 80 millions de tonnes, soit un doublement de la production.

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Terres noires, terres précieuses

L’importance agricole de l’Ukraine n’est pas une nouveauté. Dans l’histoire de ce que l’historien Timothy Snyder appelle les terres de sang, la convoitise pour les terres agricoles, éminemment favorables, de ce territoire n’a jamais cessé de se manifester. Et peut-être que cela doit être rappelé, 60 % des récoltes de blé d’Ukraine sont situées à l’est du pays, les deux oblast Donetsk et Louhansk représentent 10 % de la production du pays.

Dès lors que les enjeux sont fixés, aussi bien pour la Russie que pour l’Ukraine, qui espère que ces exportations de produits agricoles permettront de financer sa résistance contre l’envahisseur, les auteurs de cet ouvrage dressent un bilan sans concession d’un réarmement agricole général qui semble s’effectuer sans l’Europe. À cet égard cet ouvrage qui paraît, au moment où nous écrivons ces lignes, en pleine crise agricole en France, devrait susciter l’intérêt. Les concurrents de l’Union européenne, la Chine comme les États-Unis, ont parfaitement compris l’importance de leur position dans ce domaine, et que la souveraineté alimentaire, la capacité de peser sur les marchés mondiaux, constitue des atouts de développement aussi importants que les nouvelles technologies. Malgré sa puissance agricole, l’Union européenne n’utilise pas suffisamment cet atout, qui demeure pourtant essentiel sur fond d’augmentation de la population, et donc de la consommation de produits alimentaires. La politique agricole commune qui a été le premier budget de l’Union européenne perd de son importance relative, ce qui suscite évidemment, sur fond d’arrivée massive de produits ukrainiens, la colère du monde agricole polonais, français, entre autres.

Sergueï Kourinniy, directeur de KramAgroSvit, tient son téléphone. L’image montre les champs de la ferme en flammes après des frappes de missiles en 2022. Dmytrivka, Ukraine. 20 août 2025
© Kantorowicz Torres/SIPA

Insécurités alimentaires en cascade

Les plus anciens se souviennent d’ailleurs de la crainte suscitée en 1986, dans le sud de la France, par l’entrée de l’Espagne et du Portugal dans le marché commun. L’entrée de l’Ukraine dans l’Union européenne suscite, cette fois-ci, encore plus d’inquiétude, bien au-delà des producteurs de cultures méditerranéennes.

La période 2022 – 2025, traitée dans cet ouvrage en seconde partie, dresse un inventaire des insécurités alimentaires en cascade qui découlent de la guerre à l’est de l’Europe. La flambée des prix des céréales porte le prix de la tonne de blé à 310 €, et cela se manifeste également dans d’autres productions, comme le colza ou le tournesol. On aurait pu imaginer, du fait de la guerre, un effondrement des capacités productives du pays, mais il n’en est rien. Malgré la flambée du prix des intrants, carburants et engrais, les agriculteurs ukrainiens ont été capables de produire, et de maintenir les tonnages produits. Au-delà de l’agriculture, les terres convoitées par la Russie représentent aussi un enjeu, de par leur capacité productive en matières premières critiques. L’Ukraine recèle dans son sous-sol une richesse minérale considérable, encore largement inexploitée ou sous-exploitée. Et on comprend l’intérêt de l’administration Trump, qui envisage froidement une sorte de partage de gâteau avec la Russie.

Pour ce qui concerne la capacité de l’Ukraine à autofinancer son effort de guerre, au-delà des aides européennes, la logistique lui permettant d’exporter ses produits agricoles a pu jouer un rôle essentiel. L’Ukraine a dû réinventer de nouvelles routes agricoles, bénéficiant également de la suspension des droits de douane aux importations vers l’Union européenne, ce qui lui a permis de continuer à exporter. L’initiative céréalière de la mer Noire qui a été renouvelée à plusieurs reprises, permet également à la Russie d’exporter ses productions vers ceux que l’on peut appeler désormais ses états clients. Aujourd’hui, pour ce qui concerne les exportations ukrainiennes, malgré des attaques régulières de la Russie sur les infrastructures, les obstacles viennent davantage des mesures de contingentement mis en œuvre par Bruxelles, pour calmer les agriculteurs européens, que de la guerre elle-même. Pendant un temps, dans le débat public, le poulet ukrainien a pu se substituer au plombier polonais de la période 2005.

De son côté, la Russie a pu éviter la réclusion diplomatique grâce à sa puissance agricole. Le blé est devenu un outil géopolitique, même s’il n’a jamais cessé de l’être, un instrument de pression surtout. Avec les promesses de livraisons gratuites de blé en direction de certains pays africains, la Russie a pu asseoir son influence, surtout auprès des militaires ayant pris le pouvoir au Mali, au Burkina, au Niger.

L’Algérie, traditionnellement importatrice de blé français, se tourne également, et de plus en plus sur fond de tensions avec Paris, vers la Russie. Vladimir Poutine cultive ainsi la réputation de son pays comme fournisseur majeur et « garants de la sécurité alimentaire dans le monde ». Au passage, la Russie exerce aussi une forte influence dans le domaine de la production d’engrais, et, malgré les mesures prises à son encontre, représente encore 20 % des approvisionnements de l’Union européenne. Différentes mesures de taxation ont été mises en œuvre, ce qui devrait avoir pour conséquence une réorientation des chaînes d’approvisionnement, mais aussi une réindustrialisation du secteur des fertilisants au sein de l’Union européenne.

Ces quelques notes montrent effectivement que la guerre en cours qui se déroule à l’est de l’Europe a un impact qui va très largement au-delà des territoires concernés, directement ou indirectement. Dans un contexte général qui est marqué par l’émergence de ce que l’on appelle désormais « le Sud global », il faut bien comprendre que la recomposition agricole mondiale redistribue les cartes. La mondialisation s’accompagne d’une forme de constitution de blocs régionaux, à la fois géographiques, mais aussi politiques, qui entendent bien régner sur leur zone d’influence, en utilisant tous les attributs de la puissance. Ce scénario est conflictuel à terme, il l’est déjà assurément. Comme un ouvrage récent, Géopolitique du soja, présenter dans ces colonnes l’a montré, les rapports de force entre puissances s’expriment déjà largement autour des enjeux alimentaires. Et comme le rappellent à l’envi les producteurs agricoles périodiquement réunis sur les autoroutes françaises, leur survie, sur le territoire national, représente aussi un enjeu de souveraineté.

À lire également : Géopolitique du soja

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À propos de l’auteur
Bruno Modica

Bruno Modica

Bruno Modica est professeur agrégé d'Histoire. Il est chargé du cours d'histoire des relations internationales Prépa École militaire interarmes (EMIA). Entre 2001 et 2006, il a été chargé du cours de relations internationales à la section préparatoire de l'ENA. Depuis 2019, il est officier d'instruction préparation des concours - 11e BP. Il a été président des Clionautes de 2013 à 2019.