L’Iran à l’heure des choix

16 janvier 2026

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L’Iran à l’heure des choix

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L’actualité éditoriale, et l’activité qui en découle pour un chroniqueur se télescopent souvent avec le cours des événements. C’est le cas ici avec cette présentation de l’histoire de l’Iran à l’époque contemporaine. Un historien spécialiste du pays, Yves Bomati, a fait appel au petit-neveu du dernier Shah d’Iran, fils de celui qui a été pendant un temps le prince héritier, pour brosser ce tableau d’un pays à l’histoire millénaire qui est devenu au XXe siècle un enjeu géopolitique majeur.

À lire également : Géopolitique de l’Iran. Ardavan Amir-Aslani, Gil Mihaely

L’Iran à l’heure des choix. 1925 – 2025. Armand Colin éditeur, février 2026.

Au moment où ces lignes sont écrites, il semble difficile d’émettre le moindre pronostic sur l’évolution de la situation actuelle. La crise économique qui s’est aggravée avec l’hyperinflation en 2025 suscite des réactions de plusieurs secteurs de la société iranienne, à commencer par les commerçants du bazar, mais très rapidement, la contestation s’est étendue sur le terrain politique. Il est difficile de ne pas faire le rapprochement avec la situation de la Russie en février – mars 1917, avec des revendications alimentaires, sur fond d’effondrement militaire, se traduisant par l’abdication du tsar auquel certains secteurs de l’armée n’obéissent plus.
Il ne faut pas pousser la comparaison plus loin, même si l’on retrouve dans les deux situations les ingrédients qui composent les révolutions.

Cet ouvrage qui paraît donc dans un contexte très particulier présente deux avantages :

La mise en perspective par un historien, spécialiste de l’Iran, qui a toujours veillé à inscrire son sujet dans une histoire longue. C’est d’ailleurs l’histoire du pouvoir, puisqu’en une centaine d’années, il n’y a eu que trois pouvoirs qui se sont exercés sur le pays, du fondateur de la dynastie des Pahlavi, son fils, à partir de 1941, et, depuis 1979, la République islamique.

Le récit commenté d’une histoire familiale, celle du petit-neveu du dernier Shah d’Iran, dont le père a été pendant un temps héritier du trône, en attendant la naissance d’un héritier mâle. Le prince Davoud Pahlavi est né en 1972. Sa famille a connu les règnes successifs des deux Shah d’Iran, mais également, de l’intérieur, les débuts de la révolution islamique. Le père de Davoud, Patrick Ali, a été pendant un temps favorable au nouveau régime, avant de quitter l’Iran en 1982.

Contrairement à ce que l’on peut souvent imaginer, la vie politique iranienne ne peut pas se résumer en une succession de régimes autoritaires. Dans les différents cercles de pouvoir, et à toutes les époques, des oppositions se manifestent, à des degrés variables, mais posent toujours la même question, celle de la construction d’une nation, de son environnement régional, et de ses évolutions internes.

L’ouvrage s’organise en trois périodes. La première, 1925 – 1954, montre comment Reza Shah, officier de l’armée des empereurs Qadjar, à une époque où l’empire russe faisait reculer la Perse dans le Caucase, a su s’emparer du pouvoir pour fonder une monarchie moderne. Déjà à cette époque, la question du voile pour les femmes se posait, et Reza Shah, largement inspiré par Mustafa Kemal Atatürk, avait tranché le sujet avec une certaine vigueur. De même il avait imposé aux mollahs l’alphabétisation des femmes.

Pour autant, le régime n’est pas exempt les limites, en termes d’autoritarisme. Parmi les éléments qui doivent être pris en compte, et que la mémoire de Davoud Pahlavi nous rappelle avec beaucoup de pertinence, la volonté de limiter au maximum l’influence des Britanniques dans le pays. Il est vrai que le Shah de la dynastie Qadjar avait littéralement livré les richesses pétrolières du pays à la compagnie anglo-iranienne des pétroles.

Les soviétiques ont également manifesté, quelques années à peine après la révolution d’Octobre, un appétit clairement affirmé pour exercer un contrôle territorial sur le nord du pays. Le soutien à un parti communiste (Tudeh), influent, l’instrumentalisation des mouvements kurdes, a fait partie de la panoplie utilisée par les services soviétiques sur le pays.

Cette première période, qui précède la Seconde Guerre mondiale, est déjà marquée par une forme de confrontation entre les nationalistes, et déjà le Docteur Mossadegh manifeste ses ambitions politiques, et les communistes. Reza Shah doit se livrer à un jeu d’équilibre, sur fond de convoitises pour les pétroles iraniens. Il s’agit également de composer avec le puissant clergé chiite, parfois au détriment de la minorité religieuse des Bahaïs, cette communauté syncrétiste, apparue en Iran en 1844, considérée comme païenne par les ayatollahs. Ils ont été persécutés par le régime de la République islamique.

Reza Shah, recherchait sur le plan international une forme d’équilibre, en étant conscient qu’il y avait 2500 km de frontière commune avec Union soviétique. De multiples accords ont pu être signés, avec la Turquie, le royaume d’Afghanistan, le royaume d’Irak. L’obsession antibritannique a conduit à un rapprochement avec l’Allemagne qu’il faut, pour reprendre les arguments de Davoud Pahlavi, envisager sous l’angle économique. La volonté, surtout avec la guerre, des alliés, de contrôler l’Iran, a été sans doute déterminante dans l’utilisation de cette accusation de germanophilie à l’encontre de Reza Shah. L’intervention soviéto-britannique en 1941 conduit à l’abdication de Reza Shah, qui finira ses jours en Afrique du Sud en 1944. Le fils du Shah, Mohamed Reza, se retrouve héritier du trône, et le grand-père de Davoud Pahlavi, Ali Reza, premier dans la ligne de succession. Né en 1919, le nouveau Shah d’Iran, qui a suivi l’essentiel de sa scolarité et de sa formation en Suisse, est seulement âgé de 22 ans lorsqu’il monte sur le trône.

À cet égard, l’intérêt de l’ouvrage est de montrer les dessous du processus qui a pu conduire Reza Shah, ainsi que son fils d’ailleurs, à composer avec le clergé chiite, même s’il ne faut pas non plus le considérer comme un bloc homogène. Plusieurs courants existent en son sein, même si les plus radicaux ont toujours pu l’emporter, sous l’impulsion de l’ayatollah Khomeiny.
L’actuelle évocation, dans le cadre des événements actuels, d’un retour possible du prince héritier, fils du dernier Shah, dans son pays, a laissé place à de nombreuses approximations, notamment sur les réseaux sociaux ou sur les chaînes d’information en continu.

Le chapitre consacré aux années Mossadegh, avec l’événement majeur qu’a pu constituer la nationalisation du pétrole, permet de décrypter cette histoire, « de l’intérieur ».

En 1950, du fait des différents accords passés entre l’État iranien et les compagnies pétrolières, le pays ne reçoit que 9 % des bénéfices issus de l’extraction de l’or noir. Cela handicape très clairement le développement du pays, d’autant plus que le temps de la renégociation de la concession attribuée à l’époque de la dynastie précédente était venu. Au sein du parlement iranien, le majlis, la voie de Mossadegh, revenu en politique après une traversée du désert de ces années, se fait entendre. Son parti, le Front national, se prononce pour la nationalisation pure et simple des industries pétrolifères. Le général Ali Ramzara, Premier ministre hostile à cette mesure, est assassiné par un fondamentaliste chiite, mais le parlement approuve la mesure de nationalisation à l’unanimité. Mossadegh finit par s’imposer, malgré les fortes réserves du Shah d’Iran. D’après le témoignage de Davoud Pahlavi, son grand-père aurait poussé le Shah d’Iran à faire appel à Mossadegh avant de signer le 1er mai 1951 la loi sur la nationalisation du pétrole. On a pu lire sur certaines publications, remettant en cause les prétentions du fils du Shah d’Iran à jouer un rôle politique, que Mossadegh avait été « démocratiquement élu ». Rien n’est plus faux, d’autant plus que pendant le bras de fer entre le gouvernement iranien, le Palais Royal et les Britanniques, Mossadegh, même s’il a été victime d’un coup d’État, n’a pas hésité à employer la manipulation électorale, avec un référendum truqué, et la force, pour faire prévaloir son point de vue.

En tout état de cause, Mossadegh a pu porter les espoirs de la population, surtout lorsque des ingénieurs iraniens ont pu remettre en route la raffinerie d’Abadan. Mais très rapidement, la politique de Mossadegh trouve ses limites, avec de fortes pressions britanniques et un embargo sur le pétrole. Craignant que le pays ne bascule dans le camp soviétique, et malgré l’incontestable sens tactique de Mossadegh, qui a pu déjouer une première tentative de coup d’État en 1952, la pression occidentale et le départ du Shah d’Iran, aboutit un retournement de la situation. Partisan de la monarchie, le général Zahedi, avec un soutien des États-Unis, et d’une partie du clergé chiite, fait basculer l’armée et destitue Mossadegh.

Le général Zahedi aurait bien vu son pouvoir perdurer, en limitant celui du Shah à une monarchie d’opérette, mais son retour triomphal a très vite réduit ses prétentions.

Davoud Pahlavi rappelle le destin brisé de son grand-père, héritier du trône, tant que Mohamed Reza n’a pas d’enfant mâle, avec sa disparition dans un accident d’avion en 1954. Il ne peut d’ailleurs s’empêcher d’évoquer d’autres accidents d’avion, qui ont pu susciter des interrogations. On aurait pu évoquer également l’accident d’hélicoptère qui voit la disparition du président iranien Ebrahim Raïssi le 19 mai 2024.

Parmi les « révélations » de cet ouvrage, on notera l’évocation du trafic de drogue et d’armes, avec l’Iran comme pays de transit. D’après son petit-fils, Ali Reza aurait été en pointe pour lutter contre ce fléau, ce qui peut-être expliquerait sa disparition « accidentelle » en 1954.

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Indépendance nationale et coopérations internationales

La disparition du prince héritier, frère du Shah et fils de Reza Shah, et toujours en l’absence d’un héritier de sexe masculin, a porté pendant un temps, au premier rang de la ligne de succession, Patrick Ali Pahlavi, père de Davoud. La veuve d’Ali Reza a longtemps résisté, jusqu’en 1956, à la volonté de voir revenir son fils aîné à Téhéran. Le problème successoral est réglé par le divorce entre le Shah d’Iran et Soraya en 1958, et son remariage, à 41 ans, avec une jeune femme de 21 ans, Farah Dibah. Le 31 octobre 1960, l’héritier du trône voit le jour et la succession directe assurée.

À partir de 1954 un fossé se creuse entre le Shah d’Iran et son Premier ministre, le général Zahedi, dont le départ permet au souverain de mettre en œuvre ses propres choix politiques, résolument pro-américains, dans le contexte de la guerre froide. Très rapidement le régime se durcit contre ses opposants, et le régime a tendance à fermer les yeux sur le niveau de corruption des élites.

À cet égard le prince Davoud Pahlavi manifeste une certaine « indulgence » que Yves Bomati tempère largement, à propos des multiples manquements aux droits de l’homme qui caractérisent le pouvoir du Shah d’Iran. Cela ne remet pas en cause pour autant ce que l’on a pu appeler la révolution blanche, c’est-à-dire la modernisation à marche forcée du pays. Cette révolution blanche qui est lancée le 11 janvier 1963 avec le Premier ministre Ali Amini, a été d’ailleurs validée par un référendum le 26 janvier 1963.

Certaines mesures, comme l’égalité entre les hommes et femmes, la redistribution des terres aux paysans producteurs, la lutte contre l’analphabétisme, ont pu représenter une remise en cause de l’autorité du clergé chiite sur les populations. C’est d’ailleurs à cette époque que l’ayatollah Khomeiny manifeste son opposition au Shah d’Iran en l’accusant d’être un agent d’Israël. L’ayatollah Khomeiny est arrêté le 15 juin 1963 et il prend le chemin de l’exil, en Irak dans un premier temps, en 1964.

L’Iran connaît alors une embellie économique, surtout après le premier choc pétrolier qui voit les entreprises occidentales, y compris françaises, transformer la capitale en un vaste chantier architectural. La création d’universités, d’instituts scientifiques, de musées, a été présentée comme une avancée à marche forcée du pays vers la modernité. Si la réforme agraire a pu être présentée comme un progrès, et remettre en cause les privilèges des grands propriétaires, auxquels il faut rajouter les dignitaires religieux, celle-ci n’a pas permis d’éviter un exode rural massif qui est venu grossir la foule des laissés-pour-compte de la modernisation du pays. La vision que l’on pouvait avoir, surtout à partir de l’Occident, de l’Iran sur la voie de la modernisation, était celle d’un pays dynamique, très largement ouvert, dont le caractère musulman semblait anecdotique. Le prince Pahlavi évoque d’ailleurs une jeunesse dorée, des jeunes femmes « libérées », et une atmosphère de fête « yéyé », qui rappelle à l’auteur de ces lignes les seventies et le temps du disco.

L’euphorie économique des élites iraniennes a pu masquer les profondes fractures qui minaient le pays. Les services de la SAVAK, la police politique, se sont d’ailleurs renforcés, avec comme argument la lutte contre les extrémistes.

Les fastes de Persépolis, avec l’ouverture des fêtes le 12 octobre 1971, ont été présentés par la monarchie comme la volonté de renouer avec l’histoire antéislamique du pays, ce qui, forcément a pu servir d’argument aux mollahs conservateurs. Le prix de ces cérémonies a été évidemment l’objet de polémiques, sur fond de creusement des inégalités entre les bénéficiaires de la croissance économique et la masse de la population. La presse occidentale, et pas seulement celle de gauche, a d’ailleurs fustigé ses dépenses. De son exil en Irak, l’ayatollah Khomeiny dénonce l’indécence du gaspillage et absence de l’islam lors des célébrations.

Comme en Europe, le « vieux » parti communiste, largement démantelé et contraint à la clandestinité, est débordé sur sa gauche. Deux mouvements, l’organisation des Feydayin du peuple, d’inspiration maoïste, celle des moudjahidines du peuple, islamo-marxiste, se développent surtout dans la jeunesse étudiante, sur fond de mouvements de protestation. Le port du vêtement islamique devient alors un signe de ralliement des jeunes qui s’opposent au régime et à ses dépenses somptuaires.

Sans que l’on ne voie venir la menace, la diffusion d’une critique du mode de vie occidental, qualifiée de maladie avec le terme d’ « occidentalite », constitue le terreau sur lequel le clergé chiite radical a pu semer les graines de la contestation qui aboutit à l’effondrement du régime en 1979.

Le sceptre et le turban

Il faut prendre le témoignage du prince Pahlavi comme une source parmi d’autres sur les ressorts de cette révolution islamique. Celle-ci est la conséquence d’une distorsion entre la vision que les élites pouvaient avoir de la société iranienne et la réalité vécue par la masse de la population. Le régime a voulu régler avec une certaine brutalité le phénomène de la contestation, avec la création d’un parti unique qui limiterait le débat politique en son sein.

C’est dans ce contexte que le père de Davoud Pahlavi, Patrick Ali Pahlavi, qui revendique toujours un statut d’héritier du trône, dans la ligne de succession, a pu commencer un cheminement vers l’islam radical. Cela s’est traduit par un déchirement familial que le coauteur de cet ouvrage raconte toujours avec beaucoup d’émotion. Surtout lorsqu’il parle de sa mère, contrainte désormais de porter le voile, de ne plus regarder la télévision, et de vivre dans une cage dorée au nom de l’islam.

Le prince Patrick Ali Pahlavi a même été incarcéré pendant deux semaines, avant d’être libéré sur décision du Shah d’Iran, en raison de sa proximité avec un islamiste radical, Bahman Hojjat Kashani, tué par la police en 1975.

Dans l’analyse qui a pu être faite des raisons de la chute de la dynastie des Pahlavi, le témoignage de Davoud mérite d’être entendu, même s’il doit être pris avec précaution. Dans l’interprétation qu’il peut faire de la révolution islamique, il voit dans le Shah d’Iran une sorte de « révolutionnaire empêché », voulant échapper à la domination occidentale en s’appuyant sur la richesse pétrolière, en essayant de jouer un jeu égal entre l’Union soviétique et les États-Unis, et en modernisant de façon résolue et forcément autoritaire le pays. Il est vrai que, depuis les accords de Téhéran en 1970, le Shah d’Iran, avant même le choc pétrolier, avait très clairement montré que la richesse pétrolière devait d’abord profiter à son pays. Une volonté d’échapper à la domination des grandes compagnies pétrolières s’était traduite par des achats de pétroliers et l’installation d’un réseau de distribution et de raffineries de pétrole en Afrique du Sud. Des accords économiques avec l’Union soviétique ont même été initiés.

La révolution islamique

Le 8 janvier 1978, un des grands quotidiens du soir de Téhéran publie un article intitulé « l’Iran et le colonialisme rouge et noir ». Cet article avait pour but de dénoncer les turpitudes de l’ayatollah Khomeiny, présenté comme d’origine indienne, homosexuelle dans sa jeunesse, inculte et traître inféodé aux services secrets britanniques, avec une épouse de mœurs légères. Le lendemain, la ville de Qom connaît sa première manifestation, la police ouvre le feu, un manifestant au moins est tué, et commence alors le cycle de la quarantaine, c’est-à-dire l’organisation de rassemblements tous les 40 jours qui suivent le deuil du martyre. Les manifestations, de plus en plus massives, souvent violentes, est fortement réprimées ne cessent pas, et le 19 août 1978, l’incendie du cinéma Rex, et ses 417 victimes, imputé à la police politique aggrave la situation. Un nouveau seuil est franchi le 8 septembre 1978, avec la proclamation de la loi martiale, l’ouverture du feu sur les manifestants et un bilan en termes de victimes qui reste toujours inconnus.

Le 6 octobre 1978, l’ayatollah Khomeiny atterrit en France, s’installe à Neauphle le château et devient d’ailleurs la coqueluche des médias. L’auteur évoque d’ailleurs l’aveuglement d’une partie des intellectuels à propos de Khomeiny qui a été présenté comme le Gandhi iranien. Même le Time fait de l’ayatollah Khomeiny l’homme de l’année. Force est de constater, a posteriori, que l’exception de l’islamologue Maxime Rodinson et de quelques journalistes plutôt conservateurs, la révolution islamique a été vue dans l’intelligentsia progressiste comme l’incarnation d’un processus révolutionnaire qui augurerait de lendemains qui chantent.

Le 16 janvier 1979, le Shah d’Iran quitte son pays et, le 1er février, l’ayatollah Khomeiny retrouve son pays.

Collaborer, se taire ou contester dans la République islamique ? (1979-2025)

Lorsque l’on a suivi l’actualité dans la première période des années 80, et que l’on prend en compte ce qu’on a pu lire à propos de la révolution islamique, il est difficile de ne pas ressentir une certaine amertume. L’aveuglement dont on a pu pour beaucoup faire preuve à propos de l’installation du régime des mollahs était probablement lié à un aspect repoussoir de l’administration américaine, avec l’installation à la Maison-Blanche de Ronald Reagan. Ce dernier avait quand même pu largement bénéficier de la libération des otages de l’ambassade iranienne, ce qui avait largement hypothéqué la fin de mandat du président Jimmy Carter.

Les fondamentaux de la République islamique se sont mis en place progressivement, avec une certaine brutalité interne, une épuration de la haute administration, mais également des cadres de l’armée, et l’installation, au cœur du dispositif de sécurité iranien, d’une nouvelle police politique et de la milice armée des pasdaran, les gardiens de la révolution. Comptant 5000 membres en 1979, les pasdaran comptent près de 180 000 hommes, avec un équipement supérieur à celui de l’armée régulière qui a été d’ailleurs largement émoussé par la participation à la guerre contre l’Irak. Cette dernière a été déclenchée par Saddam Hussein, qui a bénéficié du soutien des Occidentaux. On notera d’ailleurs que l’ambiguïté d’Israël est une partie de l’administration américaine à propos de certaines livraisons d’armes à l’Iran n’est absolument pas abordée dans cet ouvrage.

Pour la famille du prince Davoud, la situation a été particulièrement difficile, et, comme membres de la famille royale, ils ont été contraints de vivre dans la clandestinité. Malgré sa conversion à l’islam, Patrick Ali Pahlavi, qui avait pu accueillir avec une certaine illusion la révolution islamique, a fait le choix de quitter l’Iran en 1982 et d’installer sa famille en France.

Accueillie par une tante, la princesse Azadeh Pahlavi, la famille a pu connaître une vie globalement normale, même si Patrick Ali Pahlavi est resté fidèle à une conception dure de l’islam, avant de quitter ses enfants, son épouse, pour s’installer en Angleterre. Davoud Pahlavi raconte cette vie avec beaucoup de sincérité, celle d’un homme qui a dépassé la cinquantaine, et qui est toujours blessé par cet abandon de celui qui aurait pu lui servir de guide et de soutien, lors de sa formation en tant qu’homme. Il a dû assumer la fonction de chef de famille, à son corps défendant, avant que sa mère, qui a obtenu le divorce, ne parte s’installer en Suisse, son pays d’origine.

Yves Bomati examine successivement tous les aspects de l’évolution de l’Iran, avant et après la mort de l’ayatollah Khomeiny en 1989. La nomination de l’ayatollah Khamenei comme guide suprême a eu pour conséquence une militarisation du régime. La fin de la guerre contre l’Irak en 1988, au prix de 500 000 morts, a eu pour conséquence le renforcement des gardiens de la révolution, et une extension des services de répression. L’ancienne police politique du Shah d’Iran, la SAVAK a été remplacée par la SAVAMA. Les méthodes n’ont pas changé, et encore une fois, il est difficile de ne pas faire le rapprochement avec la révolution russe, lorsque la Tchéka a remplacé l’Okhrana, la police politique du Tsar.

Contrairement aux principes de la constitution, qui, dès 1906, confirmé en 1979, prévoyait la liberté religieuse, les minorités chrétiennes, juives, zoroastriennes ont toute subi à des degrés divers des persécutions, des mesures discriminatoires, ce qui a réduit drastiquement leur nombre de fidèles. La foi Bahaï n’est pas reconnue comme « religion du livre », ce qui justifie les persécutions à l’encontre des pratiquants qui sont en situation de mort sociale.

L’auteur revient également, avec évidemment l’éclairage qu’apporte le prince Davoud Pahlavi, sur la diaspora iranienne, qui s’est très largement insérée dans les pays d’accueil, les États-Unis, la France et bien d’autres pays. Pour d’évidentes raisons, ce sont les familles aisées qui ont pu quitter le pays précocement, et elles ont pu faire souche et socialement réussir. Elles restent pourtant attachées à leur pays d’origine, même si elles ne contribuent pas forcément, de façon massive, à structurer une opposition au régime iranien.

Cela pose d’ailleurs la question de l’avenir du prince héritier, qui a essentiellement vécu aux États-Unis, et qui s’exprime en ce moment en se posant comme un recours. Le prince Davoud Pahlavi affirme se rallier à sa personne, mais la question de sa représentativité en Iran même se pose. Encore une fois, comparaison historique n’est pas raison, et il pourrait se retrouver dans la situation de Louis XVIII, revenu en France pour régner, « dans les fourgons de l’étranger ».

47 ans après l’installation du régime de la République islamique, la société iranienne a été profondément transformée. La population aura été multipliée par plus de deux et demi, avec 90 millions d’habitants aujourd’hui, elle reste globalement jeune. C’est d’ailleurs cette jeunesse qui a pu, à différents moments, notamment en 2022, descendre dans la rue et contester le régime des mollahs. Celui-ci a pu supporter différentes vagues de contestations sociales et politiques. La défaite militaire lors de la guerre des 12 jours en 2025 a montré les limites de la capacité du régime à se défendre face aux attaques d’Israël et des États-Unis. Pour autant, à l’heure où nous écrivons ces lignes, le régime dispose toujours de capacités de nuisance et de répression. La coupure d’Internet peut, pour l’instant, limiter les capacités de mobilisation de la population. Le bilan de la répression n’est pas véritablement connu, même s’il se compte probablement en milliers de morts. Les forces de l’ordre n’ont pas hésité à ouvrir le feu à balles réelles sur la population.
Contrairement aux autres mouvements de contestations qui ont marqué l’histoire de l’Iran, la possibilité d’une intervention étrangère, américaine, est envisagée. Cela semble pourtant, en toute logique, peu probable, surtout lorsque l’on tire les conséquences des actions en Irak et en Afghanistan. Mais en la matière, faire appel à la logique, lorsque l’on prend en compte la politique étrangère de

Donald Trump, peut sembler difficile.

Au bilan, cet ouvrage qui associe la mise en perspective historique et la vision, dans la longue durée, d’un observateur comme le prince Davoud Pahlavi, doit susciter l’intérêt. Les hypothèses avancées ne font pas forcément consensus, mais l’analyse que l’on peut y trouver de la société iranienne et de ses évolutions, de sa capacité d’adaptation à un régime intrinsèquement répressif, doit être prise en considération.

À lire également : L’iran face à ses défis. Entretien avec maître Ardavan Amin-Aslani

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À propos de l’auteur
Bruno Modica

Bruno Modica

Bruno Modica est professeur agrégé d'Histoire. Il est chargé du cours d'histoire des relations internationales Prépa École militaire interarmes (EMIA). Entre 2001 et 2006, il a été chargé du cours de relations internationales à la section préparatoire de l'ENA. Depuis 2019, il est officier d'instruction préparation des concours - 11e BP. Il a été président des Clionautes de 2013 à 2019.

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