Changer un régime ne se décrète pas depuis Los Angeles, Londres ou Tel-Aviv. L’histoire récente du Moyen-Orient est remplie de ces scénarios écrits à distance, dans lesquels un peuple fatigué d’un pouvoir autoritaire serait prêt, le moment venu, à accueillir un visage familier et à restaurer un ordre politique supposé naturel. L’Iran est aujourd’hui au cœur de ce fantasme stratégique.
Par Olivier d’Auzon Consultant en sûreté maritime auprès de l’ Union européenne. A publié notamment Afrique 3.0 et La revanche de Poutine chez Erick Bonnier et Piraterie Maritime d’ Aujourd’hui chez VA éditions
Depuis plusieurs mois, une idée gagne du terrain dans certains cercles occidentaux et israéliens : la chute de la République islamique pourrait ouvrir la voie au retour politique de Reza Pahlavi, fils du dernier shah. Le raisonnement est séduisant. Un prince en exil, laïc, pro-occidental, hostile aux mollahs, parlant parfaitement le langage diplomatique de l’Occident. Le candidat idéal pour incarner un « Iran normalisé ».
Une diaspora n’est pas un appareil politique
Mais ce scénario repose sur une triple illusion : celle du poids réel de la diaspora, celle d’un Iran socialement prêt à restaurer la monarchie, et celle d’une transition politique qui pourrait se produire sans fracture majeure de l’État.
Et c’est précisément pour cette raison que le pari stratégique sur Pahlavi pourrait se retourner contre ceux qui l’encouragent.
L’illusion politique de la diaspora
La diaspora iranienne est visible, active, influente dans certains milieux médiatiques et universitaires. Elle produit des tribunes, organise des conférences, mobilise des réseaux politiques à Washington, Paris ou Berlin. Elle donne l’impression d’une opposition structurée.
Mais une diaspora n’est pas un appareil politique.
Elle ne contrôle ni territoire, ni forces armées, ni structures clandestines capables d’opérer durablement à l’intérieur du pays. Elle ne dispose pas non plus d’un réseau social profond comparable à celui que la République islamique a construit pendant plus de quarante ans.
Or, toute transition politique repose sur ces infrastructures invisibles : relais locaux, capacité d’organisation, loyautés bureaucratiques, contrôle des forces armées. Sans cela, un leader peut incarner un symbole. Il ne peut pas gouverner.
La popularité médiatique d’un opposant en exil n’est pas un indicateur de sa capacité à prendre le pouvoir. C’est une confusion que l’Occident a déjà payée très cher en Irak, en Libye ou en Afghanistan.
La République islamique : un système enraciné
L’erreur la plus fréquente consiste à réduire la République islamique à une simple oligarchie religieuse. En réalité, le régime iranien est devenu au fil du temps un écosystème politique, militaire et social.
Les Gardiens de la Révolution ne sont pas seulement une force armée. Ils constituent un complexe politico-économique qui irrigue une grande partie de l’économie du pays. Les fondations religieuses contrôlent des ressources considérables. Les milices paramilitaires structurent un réseau de loyautés locales.
Ce système n’est pas majoritaire dans la société iranienne. Mais il est suffisamment organisé pour survivre à une crise politique majeure.
Imaginer que cet appareil disparaîtra mécaniquement avec la chute du sommet relève d’un simplisme dangereux. Dans l’histoire contemporaine, l’effondrement brutal d’un régime fortement militarisé produit rarement une transition démocratique rapide. Il produit plus souvent une fragmentation de l’État.
L’Iran n’est pas un bloc homogène
L’un des angles morts les plus préoccupants du discours monarchiste concerne la question nationale.
L’Iran est un pays multiethnique : Kurdes, Azéris, Arabes du Khuzestan, Baloutches, Turkmènes. Ces populations représentent une part significative du pays et certaines disposent déjà de partis politiques structurés ou de capacités armées.
La question centrale n’est donc pas seulement celle du régime. Elle est constitutionnelle.
L’Iran est un pays mutiethnique, composé de plusieurs peuples
Quel type d’État pour l’Iran post-islamique ? Un État centralisé persan ? Un État fédéral ?Une autonomie régionale élargie ?
Reporter ces questions au « lendemain de la révolution » est la meilleure manière de transformer la transition en conflit ouvert. L’expérience irakienne et syrienne l’a montré : lorsque l’État central s’affaiblit, les identités politiques longtemps contenues réapparaissent avec une intensité explosive.
Un projet politique qui ne répond pas clairement à ces questions prépare moins une transition qu’une crise de succession.
Un homme providentiel pour un pays de 85 millions d’habitants ?
Le scénario Pahlavi repose aussi sur une logique classique du Moyen-Orient : celle de l’homme providentiel.
Un visage, une dynastie, une nostalgie impériale.
Mais l’Iran de 2026 n’est plus celui de 1979. La société a profondément changé. Les jeunes générations n’ont aucune mémoire directe de la monarchie. Pour beaucoup d’Iraniens, le shah appartient à une histoire lointaine, associée autant à la modernisation qu’à la répression.
La nostalgie monarchiste existe. Mais elle reste fragmentée et sociologiquement limitée.
Surtout, elle se heurte à une question que Reza Pahlavi n’a jamais réellement tranchée : la reconnaissance claire de la nature autoritaire du régime de son père. Sans cette clarification, toute tentative de restauration monarchique porte en elle le risque d’un retour à un pouvoir centralisé et vertical — exactement ce que beaucoup d’Iraniens rejettent.
Le calcul israélien
Pour Israël, la tentation est compréhensible.
Depuis quarante-cinq ans, la République islamique a construit une architecture régionale de confrontation : Hezbollah au Liban, milices chiites en Irak, soutien au Hamas et aux Houthis. Face à cet adversaire stratégique, toute perspective d’un Iran moins hostile apparaît comme une opportunité.
Reza Pahlavi offre une image rassurante : un interlocuteur pro-occidental, hostile au clergé, favorable à une normalisation régionale.
Mais miser sur un individu plutôt que sur une dynamique politique interne est toujours risqué.
Car si la transition iranienne devait se transformer en fragmentation de l’État, Israël se retrouverait face à une réalité bien plus instable qu’aujourd’hui :milices incontrôlées, rivalités régionales, interventions turques, infiltration de groupes djihadistes dans les zones périphériques.
Autrement dit, un nouveau théâtre de chaos aux portes du Moyen-Orient.
Miser sur un individu plutôt que sur une dynamique politique interne est toujours risqué
L’Iran ne deviendra pas une démocratie libérale du jour au lendemain
L’erreur la plus profonde, partagée par une partie des oppositions en exil et de leurs soutiens occidentaux, est d’imaginer que la chute de la République islamique ouvrirait mécaniquement la voie à une démocratie libérale.
Les transitions politiques dans des États fortement idéologisés et militarisés sont presque toujours longues, conflictuelles et incertaines.
L’Iran n’échappera pas à cette règle.
Le véritable enjeu n’est donc pas de trouver un visage acceptable pour l’Occident, mais de savoir si une coalition politique capable de gérer la transition existe réellement à l’intérieur du pays.
Pour l’instant, la réponse reste incertaine.
Le risque d’un mirage stratégique
Les grandes puissances commettent souvent la même erreur : elles confondent désir et réalité.
L’Occident a voulu croire qu’Ahmad Chalabi pouvait refonder l’Irak. Il a cru que les printemps arabes produiraient spontanément des démocraties libérales. Il a pensé que la chute rapide d’un régime autoritaire suffirait à stabiliser une région.
L’Iran pourrait devenir la prochaine illustration de ce mirage.
Car la chute des mollahs — si elle survient — ne résoudra pas automatiquement les fractures profondes de la société iranienne. Elle les révélera.
Et dans ce moment critique, les selfies diplomatiques de la diaspora pèseront beaucoup moins que les rapports de force sur le terrain











