L’Iran peut-il encore tenir face à une guerre prolongée ? Alors que son « axe de la résistance » s’effrite, Clément Therme analyse les ressorts — et les limites — de la résilience stratégique, économique et sociale du régime de Téhéran.
Clément Therme, spécialiste du monde iranien, est chercheur associé au CETOBAC (EHESS), à l’Institut français des relations internationales (Ifri) et au laboratoire CRISES de l’Université de Montpellier Paul-Valéry. Il est également non-resident fellow à l’Institut international d’études iraniennes (Rasanah). Il est l’auteur des ouvrages « Idées reçues sur l’Iran. Un pouvoir à bout de souffle ? » (Le Cavalier Bleu, 2025 et « Téhéran-Washington 1979-2025 : Le Grand Satan à l’épreuve de la Révolution islamique » (Hémisphères, 2025).
L’Iran dispose-t-il encore d’une véritable « profondeur stratégique » régionale — Irak, Liban, Yémen — lui permettant d’absorber des frappes directes tout en externalisant le coût du conflit, ou cette architecture est-elle aujourd’hui fragilisée ?
Depuis les années 1980, la stratégie régionale iranienne repose sur un réseau de groupes armés non étatiques — en Irak, au Liban, en Syrie jusqu’en décembre 2024, et au Yémen — qui permet à Téhéran de projeter sa puissance tout en faisant porter une partie des coûts militaires et politiques à d’autres. Cette architecture a longtemps servi à dissuader toute attaque directe contre l’Iran. Depuis le 28 février 2026, cette stratégie a été remplacée par ce qui apparaît comme l’ultime argument du régime : exploiter la position géographique de l’Iran comme État pivot pour faire peser sur l’ensemble de la région le coût d’un conflit militaire avec Israël et les États-Unis.
Cette stratégie repose sur deux leviers : d’un côté, l’activation de ses capacités balistiques et de drones, avec des frappes de représailles contre des bases militaires, des ambassades américaines et des infrastructures civiles dans les pays de la péninsule Arabique ; de l’autre, la menace de fermeture du détroit d’Hormuz.
« On parle désormais d’une résistance sans axe pour l’Iran au Moyen-Orient »
Cette évolution s’explique par les limites de ses réseaux d’influence, mis à mal après les défaites militaires qui ont suivi le 7 octobre : on parle désormais d’une résistance sans axe pour l’Iran au Moyen-Orient.
Cette profondeur stratégique existe encore, mais sa capacité d’absorption s’est réduite. Les partenaires régionaux de l’Iran font face à des contraintes internes qui limitent leur marge de manœuvre. Le Hezbollah libanais reste la force non étatique la plus puissante du Moyen-Orient, mais son engagement dans un conflit prolongé expose directement le Liban à des destructions massives et aggrave les tensions politiques internes. Les intérêts libanais ou irakiens peuvent ainsi entrer en contradiction avec les priorités de Téhéran.
En Irak, les milices proches de l’Iran ont une réelle capacité de nuisance, mais elles opèrent dans un contexte où l’État irakien cherche à éviter que son territoire devienne un théâtre direct de confrontation régionale. Les Houthis au Yémen constituent quant à eux un levier de pression indirect utile — notamment contre les voies maritimes — mais leur rôle reste celui d’un instrument de diversion et d’usure, pas d’un véritable bouclier pour l’Iran.
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La profondeur stratégique iranienne conserve donc une utilité réelle, mais elle fonctionne davantage comme un facteur d’incertitude pour l’adversaire que comme une garantie de protection pour Téhéran.
Les Gardiens de la Révolution peuvent-ils financer une guerre longue par eux-mêmes, sans dépendre d’une économie civile étranglée par les sanctions ?
Le second pilier de la résilience iranienne tient au rôle des Gardiens de la Révolution (pasdaran), qui sont à la fois une force militaire, sécuritaire et de renseignement, un acteur politique central et un empire économique. Depuis les années 1990, ils ont construit une économie parallèle fondée sur le contrôle d’entreprises stratégiques, de circuits logistiques et de réseaux permettant de contourner les sanctions.
Cette organisation leur donne une capacité notable à soutenir l’effort militaire, même dans un environnement économique difficile. Ils peuvent mobiliser des ressources financières, industrielles et technologiques en dehors des circuits économiques civils. En cas de conflit prolongé, cette économie de guerre leur permet de concentrer les moyens sur les programmes militaires — notamment balistiques et drones — au détriment d’autres secteurs.
L’économie de guerre iranienne dépend toujours de flux extérieurs, notamment des revenus pétroliers et des circuits d’importation clandestins
Cette autonomie reste cependant relative. L’économie de guerre iranienne dépend toujours de flux extérieurs, notamment des revenus pétroliers et des circuits d’importation clandestins. Plus les sanctions se durcissent et plus les ressources se concentrent dans les structures militaro-économiques liées aux pasdaran, plus l’économie civile s’affaiblit. Ce mécanisme renforce la capacité coercitive de l’État, mais fragilise à moyen terme la base productive et fiscale du pays.
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La résilience stratégique de l’Iran repose donc sur un paradoxe : une militarisation croissante de l’économie qui permet de tenir l’effort de défense, mais au prix d’un affaiblissement structurel du tissu économique et social.
La société iranienne — traversée par les tensions sociales, la crise économique et le fossé entre les générations — permet-elle encore au régime de maintenir le soutien de sa population sur la durée d’un conflit long ?
Toute stratégie de guerre prolongée suppose une capacité à mobiliser la population. Or la société iranienne traverse depuis plusieurs années une crise économique et sociale profonde.
Les sanctions internationales et l’érosion du pouvoir d’achat ont fragilisé une large partie de la classe moyenne. Les mouvements de protestation récents ont par ailleurs mis en évidence une rupture générationnelle et culturelle importante entre la majorité de la population et le pouvoir.
Le régime dispose encore d’importants instruments de contrôle — sécuritaires, judiciaires et informationnels — qui lui permettent de contenir les contestations. Mais sa capacité à rallier l’opinion autour d’un conflit long reste faible. Une confrontation prolongée pourrait aggraver les tensions sociales à moyen terme et fragiliser la capacité de l’État à maintenir son monopole de la violence à l’intérieur du pays. La République islamique peut probablement imposer la guerre, mais difficilement créer un consensus durable autour d’elle.
Comment évaluez-vous la capacité des réseaux diasporiques iraniens qui soutiennent Reza Pahlavi à peser réellement sur la situation ? A-t-il des chances de s’imposer ou la communication l’emporte-t-elle sur le réel ?
La diaspora iranienne joue aujourd’hui un rôle important dans la production de discours, la mobilisation internationale et la médiatisation de la contestation contre la République islamique. Elle contribue aussi à briser le monopole du régime sur l’information à l’intérieur du pays et porte une offre politique en phase avec les aspirations d’une majorité de l’opinion publique iranienne. Dans cet espace transnational, Reza Pahlavi bénéficie d’une visibilité importante et d’une capacité réelle de communication politique. Pour une grande partie de la diaspora, il incarne une figure susceptible de fédérer les oppositions ; il est aussi le principal opposant reconnu par les Iraniens à l’intérieur du pays.
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Cependant, la capacité de ces réseaux à se traduire en force politique concrète à l’intérieur de l’Iran reste limitée. L’opposition en exil souffre de divisions idéologiques profondes — héritage de la période révolutionnaire de 1979 à 1983 — et d’une absence d’organisation solide sur le terrain, malgré un socle de popularité réel.
Pour représenter une alternative politique crédible à court terme, ce courant d’opposition — le premier parmi les mouvements d’opposition — devra parvenir à rassembler plusieurs forces pour renverser la République islamique. Son atout principal réside finalement dans le fait de n’avoir jamais eu à travailler dans le cadre du système politique de la République islamique.
L’Iran préfère-t-il désormais user son ennemi à coups de missiles et de drones plutôt que de l’affronter directement sur le champ de bataille ?
Sur le plan militaire, la doctrine iranienne privilégie des moyens destinés à imposer des coûts élevés à l’adversaire. Dans ce cadre, les missiles balistiques et les drones occupent une place centrale. L’objectif n’est pas nécessairement la précision ou la destruction massive immédiate, mais la saturation des systèmes de défense adverses et l’entretien d’une pression permanente.
L’emploi coordonné de drones, de missiles de croisière et de missiles balistiques multiplie les vecteurs d’attaque et augmente les chances de pénétrer les défenses. Cette logique est celle d’une guerre d’usure : imposer à l’adversaire des coûts de défense élevés, maintenir une capacité de représailles crédible et prolonger le conflit dans la durée.
La survie des lanceurs et la capacité à reconstituer les stocks sur le plan industriel deviennent alors des facteurs décisifs. L’Iran semble ainsi privilégier une guerre prolongée à faible intensité plutôt qu’un affrontement conventionnel direct qu’il ne serait pas en mesure de soutenir durablement. En revanche, sans intervention terrestre, les forces américaines auraient du mal à neutraliser complètement les capacités balistiques iraniennes, et plus encore à éliminer la menace des drones, en raison de la dispersion des lanceurs et de l’existence de sites souterrains de stockage de missiles.
La stratégie nucléaire iranienne relève-t-elle d’une logique de dissuasion pure ou d’une « dissuasion ambiguë » destinée à créer une zone grise favorable à une guerre d’usure ?
La stratégie nucléaire iranienne s’inscrit dans une logique de zone grise. Depuis plusieurs années, Téhéran semble privilégier une posture de « seuil nucléaire » : accumuler des capacités techniques — enrichissement avancé, savoir-faire industriel, stocks d’uranium — sans franchir officiellement le pas de l’armement.
Cette ambiguïté produit plusieurs effets stratégiques. Elle entretient une incertitude permanente dans le calcul de l’adversaire, complique toute tentative de neutralisation définitive du programme nucléaire et offre à l’Iran un levier dans les négociations diplomatiques. Mais cette stratégie a finalement échoué : Téhéran a été la cible de frappes conventionnelles israéliennes depuis 2024 et américaines depuis 2025, sans bénéficier de la protection que confère le statut de puissance nucléaire militaire.
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