Empire bicéphale, la Sublime Porte reposait sur deux poumons, l’un asiatique, l’autre européen. Si le second a disparu, il demeure une référence dans la politique et l’imaginaire collectif.
Un article à retrouver dans le N62. Corée du Nord : La forteresse nucléaire.
Quiconque a déjà contemplé une vieille carte ottomane est d’emblée frappé par la sensation d’unité qui s’en dégage. À première vue, il n’y a pas de césure entre l’Europe (Rumeli) et l’Anatolie (Anadolu). Un axe balkano-anatolien traverse l’Égée de part en part. Successeur de Byzance, l’Empire ottoman a toujours considéré cette mer non comme une barrière, mais plutôt comme un trait d’union.
Le poète turc Yahya Kemal (1884-1958), originaire de Skopje, ne s’est pas trompé : « S’il y a une montagne au cœur des Turcs, ce sont les Balkans, et s’il y a un fleuve, c’est le Danube ». Lorsqu’aux lendemains de la Première Guerre mondiale, la Sublime Porte disparaît, la Turquie se rétracte à l’échelle de l’État-nation. Durant près d’un siècle, les Turcs vivent à l’abri du bastion anatolien, reléguant le passé impérial aux oubliettes. Mais à partir de 2002, tout change : Recep Tayyip Erdoğan accède au pouvoir. Points d’appui de la nouvelle puissance turque, les Balkans deviennent désormais l’expression ultime de la projection de l’idée impériale vers l’ouest.
Le couple balkano-anatolien
Dès 1350, le Sultan Orhan (1281-1362) traverse le Bosphore et subjugue la péninsule balkanique. Au gré des campagnes militaires, ses successeurs franchissent l’Égée, vagues après vagues. Dans l’imaginaire turc, la rive balkanique, ou Roumélie, représente la moitié de l’Empire : elle est l’une des plus anciennes conquêtes turques. À côté des Balkans, les provinces arabes ajoutées au début du XVIe siècle font figure d’annexions tardives. En Europe, les Ottomans coiffent la Thrace, la Macédoine, la Thessalie, la Bulgarie, auxquelles s’ajoutent l’Albanie, la Valachie, et une portion de la Serbie.
C’est d’ailleurs Andrinople, en Thrace, que les Ottomans choisissent comme première capitale jusqu’à la chute de Constantinople (1453). La prise de la ville sanctionne le passage de flambeau du byzantinisme à l’ottomanisme. Et c’est un Grec, Georges de Trébizonde (1396-1472), qui, dans une lettre au Sultan, exprime le mieux cette vérité : « Personne ne doute que, de plein droit, tu es empereur des Romains. Car, est empereur celui qui légalement détient le siège de l’empire ». Plus que tout autre, se détache le règne du sultan Beyazit (1389-1402). Véritable unificateur de cet empire des deux rives, il est le fils d’une princesse grecque et l’époux de la fille de Lazare Ier, roi de Serbie, défait à la bataille du champ des Merles (1389).
Sous Beyazit commence le ramassage des enfants chrétiens (devchirme). Véritable impôt du sang, tous les cinq ans, les garçons de 8 à 18 ans sont cueillis d’office afin d’être islamisés. Suivant leurs compétences, ils sont orientés vers le service de l’État ou le métier des armes. Les premiers reçoivent une formation poussée qui permet d’alimenter la machine bureaucratique impériale. Les seconds, entraînés à la dure, forment les Janissaires, infanterie d’élite de l’armée ottomane. Ce système a pour avantage de raviver sans cesse la circulation des élites tout en favorisant l’émergence de nouveaux talents. Surtout, grâce à lui, l’Empire dispose d’une caste de nouveaux convertis zélés acquis au Sultan auquel ils doivent tout.
Outre Venise, Beyazit affronte les Hongrois. En 1396, une croisade dirigée par Sigismond Ier (1368-1437) traverse le Danube avant d’être écrasée à Nicopolis. Un demi-siècle plus tard, son successeur, Jean Hunyadi (1387-1456) est défait une nouvelle fois à Varna (1444). Les Hongrois dès lors reculent sans cesse jusqu’à leur incorporation dans l’Empire.
Mais c’est Soliman le Magnifique (1494-1566) qui porte l’estocade finale au XVIe siècle. Ses armées prennent Belgrade (1521), Buda (1526), mais se fracassent sur les murailles de Vienne (1529). Phénomène consubstantiel à tous les grands ensembles, la Sublime Porte succombe à la surextension impériale. L’Empire ottoman se heurte à ses propres limites, à commencer par la logistique.
L’armée de Soliman, encombrée de ses bagages, met deux mois à la belle saison pour parcourir 1 500 kilomètres des rives du Bosphore au Danube. Le charroi de munitions, de canons et de vivres s’allonge sur des dizaines de kilomètres. Et une fois devant Vienne, les Ottomans ne disposent que d’une vingtaine de jours avant l’arrivée de la mauvaise saison. Les chemins convertis en fondrières, les ponts emportés, risquent de transformer toutes velléités de poursuivre le siège en désastre. La mort dans l’âme, Soliman doit donner l’ordre de retraite, au risque de voir son armée, ses 120 000 hommes et 20 000 chameaux, périr corps et bien sur la route du retour.
Entrés en Europe à la pointe de l’épée, les Ottomans soumettent les peuples conquis. Les vainqueurs invoquent « l’État de justice » : le pouvoir souverain est l’expression du divin ; il lui revient de sauver l’Empire du chaos dont il est menacé du fait de sa diversité. Le Sultan aplanit les conflits et fait cohabiter les communautés. Aujourd’hui encore, ce triptyque justice, éthique, ordre (adalet, ahlak, nizam) scande la doxa de l’islamo-conservatisme. La référence perce sans ambiguïté à travers le nom du parti de Tayyip Erdoğan : Parti de la Justice et du Développement (Adalet ve Kalkınma Partisi-AKP).
Le reflux
Les écrits d’Ahmet Davutoğlu (1954-), éminence grise d’Erdoğan, Premier ministre et surtout principal acteur du renouveau de la politique étrangère turque avant sa brutale disgrâce, résument bien l’ambivalence d’Ankara face à l’héritage ottoman, et plus particulièrement envers les Balkans.
À ses yeux, trois raisons expliquent le recul impérial dans les Balkans à partir du XVIIIe siècle. Tout d’abord, il reproche aux autorités ottomanes, puis turques, d’avoir repris à leur compte le vocabulaire de l’adversaire, c’est-à-dire de l’Occident. La Turquie aurait perdu la bataille sémantique avant la bataille politique. En effet, jusqu’au début du XIXe siècle, les chancelleries occidentales désignent le sud-est de l’Europe sous le nom de Turquie d’Europe ou Roumélie (Rumeli). Mais, à partir de 1850, des géographes, des diplomates allemands ou autrichiens popularisent les termes de « Balkans », « péninsule grecque » ou « d’Europe du sud-est ».
Ce n’est pas une « coïncidence » au moment où l’appétit des puissances européennes s’aiguise. Ces désignations gomment le fait turc, qu’il soit politique ou ethnique, au profit de la géographie pure. Le Turc, l’Ottoman, seraient synonymes d’arriération : « Le fait que les Turcs puissent donner leur nom à cette région faisait figure de « diplôme d’infamie », il fallait donc changer de « certificat » », écrit Davutoğlu. Les appellations de Proche et de Moyen-Orient épousent la même logique. Elles sous-tendent une rupture géoculturelle qui renvoie à un eurocentrisme transposé sous l’angle géographique. La science devient une arme au service d’un objectif politique clair : « achever la division de l’Empire ottoman ».
Entre abandon irrémédiable et souveraineté absolue, il y avait peut-être une voie médiane. Sans nécessairement maintenir une emprise totale, l’Empire aurait pu conserver un minimum d’influence
Cependant, d’autres raisons expliquent la déconfiture. Davutoğlu met en cause l’incapacité de la Sublime Porte à s’extraire d’une stratégie passive. Le traité de Karlowitz (1699) marque le début du reflux. Pour la première fois, l’Empire cède une part de ses conquêtes européennes. Dès lors, les guerres coûtent de plus en cher, l’assiette territoriale des Ottomans se rétrécit et les rentrées fiscales gagées sur leurs possessions s’amenuisent. Tandis que le reflux territorial s’accentue, deux solutions s’offrent à l’Empire : soit tout conserver, soit tout abandonner. Ce dilemme, juge Davutoğlu, a un impact catastrophique. Entre abandon irrémédiable et souveraineté absolue, il y avait peut-être une voie médiane. Sans nécessairement maintenir une emprise totale, l’Empire aurait pu conserver un minimum d’influence.
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La débâcle des guerres balkaniques (1912-1913) achève une rupture irréversible. In extremis, les Ottomans parviennent à conserver l’extrémité orientale de la Thrace. Mais l’Empire a cessé pour toujours d’être une puissance européenne.
L’oubli
Aux confins de la Thrace, la nouvelle frontière de la Maritza n’a aucune signification ethnique particulière. Elle est juste le fruit des combats acharnés des guerres balkaniques ; de l’énergie du désespoir avec laquelle les Turcs s’accrochèrent à Andrinople, ultime obstacle avant Constantinople. Sans ces combats, la Thrace, et même la capitale impériale, alors largement peuplées de Grecs et de Bulgares, auraient pu verser du côté d’Athènes ou de Sofia.
La proclamation de la République turque (1923), sous le triptyque État-nation, État laïc, État unitaire, clôt l’horizon impérial et islamique. Ankara remplace Constantinople, trop cosmopolite, comme capitale d’un pays qui se veut résolument turc. Enserrée dans un lacis étroit de frontières, la ville des Sultans perd son rôle de carrefour de l’axe balkano-anatolien qui a de toute manière explosé.
Paradoxalement, les hommes de la Turquie nouvelle sont souvent originaires des Balkans : Mustafa Kemal est né à Salonique, son successeur, Ismet Inönü a des ascendances bulgares. Quant à l’auteur des paroles de l’hymne national, La Marche de l’Indépendance (İstiklâl Marşı), Mehmet Âkif Ersoy, sa famille vient d’Albanie. Ces « Turcs blancs », Slaves islamisés, prennent les rênes d’une terre, l’Anatolie, à laquelle ils sont étrangers. Ils se heurtent avec d’autant plus de violences aux « Turcs noirs » d’Anatolie, humbles et dévots.
Dans l’imaginaire national, les guerres balkaniques ont achevé de muer les populations minoritaires de l’ancien empire en traîtres naturels. Ce qui est arrivé dans les Balkans, l’expulsion des musulmans, c’est ce qu’il faut à tout prix éviter en Anatolie. Avec les ans, le voile de l’oubli tombe sur l’héritage ottoman. À l’imaginaire de la Roumélie, terre d’Empire, succède la réalité des nouveaux États-nations balkaniques. Devenu le flanc sud-est de l’Alliance atlantique au cours de la Guerre froide (1947-1991), Ankara fige sa politique étrangère dans un référentiel occidental.
Retrouver l’Empire
Avec la fin de la Guerre froide et la montée en puissance de la mondialisation, les frontières s’estompent. Mais, martèle Davutoğlu, la Turquie ne peut faire comme si elle était l’héritière de rien. Les six siècles d’histoire ottomane dépassent largement les barrières étroites de l’État républicain.
À ce stade, Ahmet Davutoğlu introduit son concept clé de « Profondeur stratégique ». Cette profondeur combine l’histoire et la géographie. La Turquie « est à elle seule les Balkans, le Moyen-Orient et le Caucase… Que l’on aille de Bagdad en Morée, de Morée au Caire ou au Yémen, c’était la même gouvernance. Imaginez un Bosniaque gouverneur au Yémen et vous comprenez la différence avec aujourd’hui. De cette expérience est sorti un creuset unique. L’axe de l’État turc s’est recomposé sur ce brassage… ».
Davutoğlu vante les mérites du vivre-ensemble ottoman qu’il oppose à la rigide uniformité des États-nations modernes. Derrière cette exaltation du multiculturalisme affleure une référence historique précise : le système des Millet.
Pour Davutoğlu, la puissance repose autant sur la force que sur la capacité à influencer l’opinion publique : langue, croyance, culture, loisirs dessinent les contours d’un soft power néo-ottoman
À l’époque ottomane, chaque culte (juif, chrétien, musulman) formait un millet, une communauté légale organisée sous l’autorité du sultan. Jusqu’à la conquête de la péninsule arabique (1517), le millet orthodoxe était dominant, c’est-à-dire durant toute la période de la montée en puissance ottomane. Après cette date, le millet sunnite devient hégémonique. Le millet chrétien orthodoxe englobait, sous son autorité, les Slaves, Roumains, Grecs, Albanais. Assumer ce passé impérial, revivifier cette grammaire civilisationnelle, c’est replacer la Turquie en position d’État pivot au cœur de « l’Afroeurasie ».
Du fait de son histoire, c’est le bassin des terres proches qui est le plus important. La longue présence ottomane, l’empreinte de l’islam, l’existence de populations d’ascendance balkanique en Turquie actuelle nourrissent des attaches fortes entre cet espace et les Turcs.
Davutoğlu lui-même a raconté son premier contact avec la Bosnie. Jeune professeur de sciences politiques détaché en Malaisie, il accepte, à la demande du Président Alija Izetbegović (1925-2003), la charge de consul honoraire de Bosnie. Cette requête est toute sauf fortuite : derrière les deux hommes se profile l’ombre des Frères musulmans.
Alors que la guerre de Bosnie fait rage, Davutoğlu, penché chaque soir sur une carte, note les reculs et les avancées des uns et des autres. Sans doute se remémore-t-il les soirées de sa jeunesse militante au sein de l’Union Nationale des Étudiants turcs (MTTB- Millî Türk Talebe Birliği), vieille institution de la droite turque. Au détour de conversations enflammées, des paysages, des visages surgissent. Les arches de pierre qui bondissent d’une rive à l’autre, de la Neretva à Mostar, témoignent d’une conquête bienveillante qui aurait fait le bonheur de tous. C’est notamment Mehmet Sokullu (1505-1579), Serbe converti à l’islam, Grand Vizir de Soliman le Magnifique, qui porta l’Empire à son zénith.
La poussée turque à l’ouest de l’Égée marque la première étape de la route de Vienne et donc de l’Europe. Toutefois, considérer l’Union européenne comme l’horizon ultime de toute politique étrangère turque serait une faute aux yeux de Davutoğlu. Surtout, le diplomate turc raisonne en termes de puissance.
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Dans son esprit, la démographie, c’est la destinée. Véritable baromètre des nations, elle jauge la force de croissance ou de décroissance, d’expansion, de prospérité ou d’abandon de tout peuple, de toute civilisation. Trop souvent, se lamente le ministre turc, la Turquie a eu tendance à faire le vide et à encourager le retour vers la mère patrie. Or, sans populations musulmanes hors de Turquie, l’héritage ottoman n’a plus de sens. Les vieilles pierres seules n’apportent nul surcroît d’énergie.
Pour Davutoğlu, la puissance repose autant sur la force que sur la capacité à influencer l’opinion publique : langue, croyance, culture, loisirs dessinent les contours d’un soft power néo-ottoman. Calqués sur le modèle des instituts Confucius, les centres Yunus Emre essaiment à travers les Balkans. Leur répartition géographique révèle les pays cibles d’Ankara (deux en Albanie, trois en Bosnie, un en Serbie, trois au Kosovo, trois en Macédoine).
Malgré tous ces efforts, le bilan Davutoğlu demeure mitigé. Certes, le pays a repris confiance en lui. En revanche, l’hégémon d’Ankara peine à s’imposer. Plusieurs facteurs expliquent ces déboires. Davutoğlu pensait que le rappel d’un âge d’or ottoman idéalisé allait de soi. En fait, il heurtait des États qui avaient construit toute leur légitimité et leur droit à exister sur le rejet des Ottomans. D’autre part, les pays musulmans sur lesquels s’appuie Ankara pèsent peu sur l’architecture régionale. En outre, leur islam sécularisé et souvent syncrétiste entre en collision avec l’islamo-conservatisme de l’AKP.
Mais la politique, ce sont aussi les sentiments. Interrogé sur le sens de la visite d’Ahmet Davutoğlu au Monténégro, le leader du parti bosniaque et Vice-Premier ministre Rafet Husoviç confie : « Nos pères nous le disaient, « les Turcs reviendront, mais nous ne les verrons pas ». Eux n’ont pas pu les voir, mais nous, nous les avons vus ».
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