Les ambitions impériales de la Turquie

30 mai 2020

Temps de lecture : 5 minutes
Photo : Sommet de l'OTAN à Watford, Royaume-Uni, le 4 décembre 2019. 00935622_000007 Photo : CHRISTIAN HARTMANN-POOL/SIPA
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Les ambitions impériales de la Turquie

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Pendant que le coronavirus monopolise les débats, la nouvelle relation entre le Monténégro et la Turquie est passée inaperçue. En février Ankara et Podgorica établirent que les Monténégrins bénéficieront de l’appui turc dans plusieurs pays où le Monténégro n’a pas de liens diplomatiques. Cette décision nous rappelle que le gouvernement turc a une volonté de retourner aux Balkans, terre perdue, mais jamais oubliée. Dans la division mentale de l’expansionnisme turc en Europe il y a une ligne nette séparant les terres au-delà de Vienne de celles en deçà.


 

La Turquie se rêve balkanique

Cavusoglu, ministre des Affaires étrangères d’Erdogan, a écrit une lettre à Josep Borrell, nouvel homme fort de la diplomatie européenne. La Turquie est décrite comme un pays balkanique grâce à son histoire, sa culture et sa géographie.

Il est vrai que géographiquement parlant une partie de la région de Marmara est en Europe, plus spécifiquement les terres proches de la ville d’Edirne. Nonobstant la vaste majorité du territoire turc n’est pas européen, car l’Anatolie se trouve exactement entre l’Europe et le Levant. Selon l’histoire la Turquie a été effectivement très balkanique. L’est-elle encore ? On peut s’en douter, l’animosité entre l’Empire ottoman et ses vassaux balkaniques éclata précisément parce que des Européens étaient soumis à un joug extra-européen, étranger à la civilisation européenne.

L’élément le plus frappant est l’affirmation que la Turquie serait culturellement balkanique. Il est fort improbable que Borrell et ses mandarins aient compris la portée de ce positionnement. Cavusoglu attache sa nation culturellement à l’Europe, car elle serait romaine. L’un des mythes turcs est qu’ils sont la Troisième Rome. Cette vision décrit les choses ainsi : la Première Rome fut romaine et païenne, la seconde fut grecque et chrétienne, la troisième turque et islamique. Si nous assumons cela comme vrai, la diplomatie turque est en train de dire deux choses : l’Europe n’est pas chrétienne ou les Balkans ne sont pas européens.

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Istanbul, Turquie. Photo: Engin Akyurt/unsplash

Diviser pour régner

La Turquie joue sur les divisions entre Européens et profite également des Balkans sans la Yougoslavie, un État suffisamment grand pour ne pas se soumettre si aisément. Parler de l’Europe laïque, laïcarde dirait quelques-uns, permet à la Turquie de dissocier Europe et Chrétienté. Cela est fait avec une mention constante aux Lumières et au processus rationaliste dans le Vieux Continent. L’objectif est simple, désarmer les Européens d’une des facettes de leur identité et permettre la croissance de la foi mahométane – tâche très importante dans la Turquie actuelle. Jadis ce discours était cohérent avec la réalité turque, on sait bien qu’Atatürk disait des choses dures à l’égard de l’Islam et rêvait d’une Turquie occidentalisée, en grande mesure décalquée sur le modèle révolutionnaire français. Aujourd’hui il y a une contradiction claire, car la Turquie chante les louanges d’une Europe multiculturelle et plurielle tandis qu’elle est de retour à une identité chaque fois plus sunnite et plus fermée.

En Europe il y a un nombre alarmant de citoyens qui se pensent sortis de l’histoire, Lénine dirait qu’ils sont les idiots utiles. Les institutions turques exploitent le sentiment du vide dans les cœurs européens pour suggérer, pour proposer l’option islamique ; souvent présentée comme chaleureuse, cosmopolite, exotique. Peu à peu la prophétie de Chateaubriand se concrétise – « chassez le Christianisme et vous aurez l’Islam. » Et l’armée des tolérants brise continuellement les chaînes chrétiennes, mais adore d’autres, parfois plus lourdes à porter. On oublie très souvent que malgré tout la possibilité de la laïcité fut juste essayée en Europe, terre particulière avec une culture propre. Ailleurs la laïcité ne fut jamais une option. Peut-être le plus dur à avaler pour une certaine sensibilité est que sans Chrétienté point de Laïcité.

Les Balkans et le mépris

Quand Ankara essaie de séduire les Balkans, elle s’appuie sur une phrase de Otto von Bismarck : « Les Balkans ne valent pas les os d’un seul grenadier poméranien. » Les références à une Europe romano-germanique sont fréquentes, évacuant les terres à l’est de l’Adriatique, car majoritairement slaves et orthodoxes. Les habitants des Balkans ne sont pas indifférents à ce récit, beaucoup d’entre eux l’acceptent volontiers. Ils se sentent méprisés par les terres plus occidentales, là où règne le Pape au sud, Luther et Calvin au nord.

La diplomatie d’Erdogan n’hésite pas à désenclaver les Balkans, en affirmant que cette zone géographique a une histoire et une culture plus proches de l’Anatolie que de l’Europe romano-germanique. Nous pouvons sans doute constater que sur ce point spécifique l’ottomanisme s’est approprié de l’architecture impériale byzantine – présence levantine, présence africaine, mais aussi présence balkanique.

N’oublions pas non plus la promesse turque aux fidèles orthodoxes – nous vous ménagerons mieux que les papistes et les protestants. La Turquie utilise son appartenance à l’OTAN pour se faire valoir auprès des petits pays balkaniques, le cas du Monténégro est un parmi d’autres. Les Turcs s’enorgueillissent d’avoir été des alliés fiables des Américains durant la Guerre froide et ils le font savoir à ses partenaires balkaniques. Et ça marche, les Balkans rêvent d’Europe, mais leur Europe n’est rien de plus qu’un pont vers l’Amérique.

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Patrouille turquo-russe sur l’autoroute M4 dans le nord de la Syrie, 00963157_000002 Photo : SIPA

La Turquie n’a pas de rival sunnite…pour l’instant

Il faudrait un jour comprendre pourquoi les Turcs peuvent porter le sunnisme d’une façon plus séduisante que les Arabes. L’état turc peut se vanter d’avoir une structure bien plus performante que le saoudien, partiellement volée aux Byzantins, mais aussi construite par l’Empire ottoman. L’état saoudien est, à beaucoup d’égards, trop jeune, trop désertique, pas assez lié, obtusément archaïque. Ajoutons à cela que les Turcs ont reçu le sunnisme d’abord comme une religion étrangère, le processus d’adaptation a été vif et versatile, ils ont une compréhension plus ouverte du sunnisme. En revanche les Arabes pensent que le sunnisme appartient d’abord à eux et seulement ensuite aux autres, cela coupe un peu l’attraction que le sunnisme peut exercer sur les populations non-arabophones.

Quand l’Empire britannique instrumentalisa les Arabes contre l’Empire ottoman l’idée était que les Turcs n’étaient pas assez islamiques. Contrairement à l’Arabie Saoudite, la Turquie a une marge de manœuvre plus large, elle est souvent du côté américain, mais pas toujours. Des moments dans la guerre civile syrienne l’ont démontré, bien comme une approximation momentanée à la Russie, décision très critiquée à Washington. L’Arabie Saoudite ne peut pas se permettre une chose pareille, elle est trop dépendante des États-Unis. Ainsi les forces qui frappent les imaginaires sunnites attribuent à Erdogan une aura que les meneurs saoudiens ne peuvent pas atteindre.

Géopolitiquement le pays sunnite qui pourra – dans un avenir proche – disputer sa primauté à la Turquie ne se trouve pas dans la péninsule arabique, mais en Afrique. Nous parlons de l’Égypte. L’État profond le sait. La relation ombilicale entre la Turquie et la Somalie découle également de ce constat, fermer une route d’expansion naturelle à l’Égypte.

Que ce soit au Monténégro, en Syrie ou en Somalie les Turcs ne se cachent plus. Ils travaillent méticuleusement et ne le font pas au nom de l’intérêt étroit de leur état, ils le font au nom de l’empire de Mahomet, conçu pour couvrir toute la planète et donner finalement la paix à l’humanité.

À propos de l’auteur
Alphonse Moura

Alphonse Moura

Géopolitologue, Master en sciences politiques et relations internationales.
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