Malgré un arsenal de sanctions parmi les plus sévères au monde, le pétrole iranien continue de circuler à grande échelle. Son principal — et quasi unique — débouché est la Chine. Un système clandestin, sophistiqué et en constante évolution permet à Téhéran de maintenir ses exportations, vitales pour son économie.
Depuis le retrait américain de l’accord nucléaire en 2018 et le rétablissement des sanctions, Pékin s’est imposé comme le principal, et désormais quasi unique, acheteur du brut iranien. Selon les données 2025 de la société d’analyse Kpler, la Chine achète plus de 80 % du pétrole exporté par l’Iran — soit en moyenne 1,38 million de barils par jour en 2024, représentant environ 13,4 % de toutes les importations chinoises de brut.
Les principaux acheteurs chinois ne sont pas les grandes compagnies d’État, qui évitent le pétrole iranien depuis 2018-2019, mais des raffineurs indépendants appelés teapots (« raffineries théières », en référence à la forme arrondie de leurs cuves), principalement regroupés dans la province du Shandong. Ils sont attirés par une décote significative par rapport au pétrole non sanctionné — estimée entre 10 et 14 dollars le baril — ce qui leur permet de fonctionner malgré des marges très étroites.
Les autorités chinoises n’ont officiellement déclaré aucune importation de pétrole iranien depuis 2023. Les flux réels se poursuivent néanmoins via des circuits indirects, soigneusement dissimulés.
La « flotte fantôme » : le cœur du dispositif
Le transport repose sur ce que les analystes appellent la « flotte fantôme » ou « flotte noire » : des pétroliers qui désactivent leurs systèmes d’identification automatique (AIS), rendant leur localisation invisible aux satellites et aux autorités maritimes. Ces navires opèrent en marge complète du droit international des transports.
La technique clé est le transfert de navire à navire en haute mer (ship-to-ship transfer). Le pétrole iranien est transbordé d’un tanker à un autre dans les eaux internationales, les transpondeurs étant désactivés, ce qui efface toute traçabilité de l’origine de la cargaison. Le supertanker Skipper, saisi par les États-Unis, avait ainsi chargé du brut à l’île iranienne de Kharg avant de l’acheminer vers la Chine via ce mécanisme.
Une fois le transbordement effectué, le pétrole est généralement déclaré comme provenant d’autres pays — la Malaisie, hub de transbordement majeur, ou l’Indonésie — afin de masquer son origine iranienne lors de l’entrée dans les ports chinois.
Des circuits financiers hors du système international
Le contournement des sanctions ne se limite pas au transport maritime. Le règlement des cargaisons s’effectue lui aussi en dehors du système financier international dominé par le dollar. L’argent ne transite jamais directement vers Téhéran : il passe par une entité financière peu connue, « Chuxin », qui sert à rémunérer des entreprises chinoises en charge de projets de construction et d’infrastructures en Iran. L’ensemble des opérations bénéficie de la couverture de l’assureur public chinois Sinosure, qui protège les acteurs chinois des sanctions américaines. Ce mécanisme aurait permis de transférer environ 8,4 milliards de dollars en 2024.
Pékin rejette officiellement les sanctions unilatérales américaines et défend la légitimité de ses échanges avec l’Iran. Les autorités chinoises affirment ne pas être au courant de tous les détails de ces opérations — une position qui leur permet d’équilibrer deux objectifs : sécuriser leurs importations d’énergie et soutenir l’économie iranienne, tout en évitant une confrontation directe avec Washington.
Les « raffineries théières » du Shandong : destination finale
Une fois arrivé sur le sol chinois, le brut est traité dans un réseau de petites raffineries indépendantes qui fonctionnent en dehors des circuits financiers internationaux. Ces teapots, qui représentent environ un quart de la capacité de raffinage chinoise, n’exportent pas à l’international, ce qui les rend moins exposées aux sanctions américaines. Elles forment un écosystème opaque, concentré dans la province du Shandong, au nord-est de la Chine.
La discrétion de ce système est jalousement gardée. Lors d’un reportage de France Info sur place en mars 2026, l’équipe de journalistes a été contrôlée par la police, forcée d’effacer photos et vidéos au nom, selon les autorités, « de la lutte antiterroriste et de la sécurité d’État ».
Un système sous pression croissante
Ce dispositif fonctionne, mais à un coût de plus en plus élevé pour Téhéran. Les intermédiaires, transporteurs, assureurs informels et acheteurs finaux exigent désormais des commissions plus élevées, conscients de la dépendance quasi totale de l’Iran. L’écart entre le prix du brut iranien et le Brent est ainsi passé d’un dollar début 2025 à près de huit dollars en fin d’année — une saignée considérable pour les finances de Téhéran.
Du côté américain, la pression s’intensifie également. L’administration Trump a imposé des sanctions ciblant directement plusieurs teapots chinois, et Washington envisage d’intercepter davantage de tankers de la flotte fantôme iranienne, s’inspirant du modèle du blocus naval déployé contre le Venezuela fin 2025. Les deux pays utilisent en effet les mêmes réseaux de navires fantômes, parfois les mêmes pétroliers.
Résultat : même les circuits d’approvisionnement « gris » tendent à devenir plus coûteux et plus risqués. Si l’Iran a démontré une capacité d’adaptation remarquable face aux sanctions, la combinaison de pressions économiques, de saisies de navires et d’un éventuel blocus maritime pourrait rendre le pétrole iranien une ressource de plus en plus difficile — et de moins en moins rentable — à exporter.
Sources
- Zonebourse — « La forte dépendance de la Chine aux importations de pétrole iranien »
- Ici Beyrouth — « Le pétrole iranien, l’art de la route invisible »
- Ici Beyrouth — « Le pétrole iranien confronté aux turbulences géopolitiques »
- La Nouvelle Tribune — « Comment la Chine soutient l’Iran malgré les sanctions américaines »
- Pravda France / CBS News — « La Chine utilise sa flotte noire pour acheter du pétrole iranien »
- France Info — Reportage dans les raffineries du Shandong (mars 2026)
- IFRI — « L’Iran face aux sanctions internationales »
- Bon Pote — « Iran : comment le détroit d’Ormuz peut bloquer l’économie mondiale »










