La Géorgie a perdu son patriarche et son père fédérateur

25 mars 2026

Temps de lecture : 4 minutes

Photo :

Abonnement Conflits

La Géorgie a perdu son patriarche et son père fédérateur

par

  • Le décès d’Ilia II ne marque pas seulement la fin d’une vie : c’est la disparition d’une institution à elle seule, qui incarnait depuis plus de quatre décennies la continuité nationale géorgienne face aux ruptures historiques et géopolitiques.

  • Dans un pays façonné par l’effondrement soviétique, les conflits internes et les pressions russes, le patriarche exerçait une autorité fondée non sur le pouvoir politique mais sur la confiance — souvent supérieure à celle accordée aux dirigeants élus.

  • Sa disparition soulève une question stratégique : la Géorgie, toujours prise entre influence russe et orientation occidentale, saura-t-elle préserver sa cohésion interne sans cette figure fédératrice irremplaçable ?

Il est des moments où la réaction d’une nation en dit plus que de longues analyses ou des travaux académiques. La disparition de Sa Sainteté et Béatitude Ilia II, Catholicos-Patriarche de toute la Géorgie, est de ceux-là.

Il s’est éteint et a été rappelé auprès des siens. Mais ce qui se joue aujourd’hui en Géorgie dépasse une simple réaction de deuil. C’est une nation entière qui fait ses adieux à l’une de ses principales forces fédératrices – une figure qui, durant des décennies, a fait office d’institution à elle seule.

Pour comprendre cette réalité, il faut appréhender la Géorgie à la fois comme État et comme civilisation. Ce pays a historiquement évolué dans une zone de tensions entre grandes puissances et a, à maintes reprises, subi des ruptures dans ses structures politiques, ses systèmes économiques et ses frontières territoriales.

La continuité n’y a jamais été acquise. La stabilité a dû être construite – puis reconstruite

Dans de tels contextes, certaines institutions acquièrent un poids bien supérieur à celui que nous connaissons en Occident. Elles ne se limitent pas à des structures organisationnelles : elles deviennent des vecteurs d’identité, d’histoire et de survie. L’Église orthodoxe géorgienne est de celles-ci.

Et pendant plus de quatre décennies, Ilia II en a été l’incarnation la plus centrale.

Il accéda au patriarcat à une époque où la Géorgie était encore soumise aux structures de l’Union soviétique. La religion y était restreinte, et l’identité nationale contenue dans un cadre idéologique dominant. Lorsque l’Union soviétique s’est effondrée, un vide s’est ouvert : l’État était fragile, l’économie s’est effondrée, et des conflits internes ont profondément marqué le pays.

C’est dans ce contexte qu’Ilia II s’est imposé comme bien plus qu’un chef religieux.

Il est devenu une force de stabilisation.

Non par le pouvoir politique, mais par la confiance. Non par le contrôle, mais par la continuité. Il incarnait un point d’ancrage à une époque où presque tout était en mouvement.

Son enseignement, en apparence simple, était d’une portée stratégique considérable. Il avait compris que, en Géorgie, la foi ne pouvait être réduite à une pratique privée. Elle était intrinsèquement liée à la langue, à la culture et à l’identité nationale. En préservant cet ensemble, il a contribué à maintenir la cohésion d’une société autrement exposée au risque de fragmentation.

C’est aussi pourquoi, avec le temps, il est devenu plus qu’un patriarche.

Il est devenu une figure paternelle pour la nation.

Non parce qu’il recherchait le pouvoir, mais parce qu’au fil d’une longue vie, il a su bâtir un niveau de confiance que peu de dirigeants contemporains atteignent. La confiance dont il bénéficiait dépassait souvent celle accordée aux autorités politiques. Cela ne traduit pas uniquement une fragilité institutionnelle, mais aussi la force d’un lien institutionnel profond entre un peuple et son guide.

Mes rencontres avec le patriarche

J’ai moi-même eu le privilège et l’honneur de rencontrer le patriarche à trois reprises – une fois en 2014 et deux fois en 2015 – dans le cadre d’un travail visant à accompagner l’Église géorgienne dans son implantation en Norvège occidentale. En tant que président d’une association de monastères géorgiens en Norvège, j’ai été invité à le rencontrer.

Ce qui rend ces rencontres particulièrement marquantes, c’est qu’elles ne se sont pas limitées à des cadres officiels.

J’ai également été convié dans la partie privée du palais patriarcal, où nous avons partagé un repas en toute intimité. Il ne s’agissait pas seulement d’une audience formelle, mais d’un échange empreint de confiance et d’ouverture. Dans cet espace, à l’écart du cérémonial, une autre dimension s’est révélée.

Je n’y ai pas seulement rencontré un patriarche, mais un homme d’un calme, d’une chaleur et d’une présence remarquables. Son autorité ne tenait pas uniquement à sa fonction, mais à la manière dont il l’incarnait. Il s’en dégageait une gravité qui n’avait pas besoin d’être affirmée.

C’est précisément dans de tels moments que l’on saisit la différence entre une position formelle et une véritable autorité institutionnelle

La fin d’une époque

Lorsque l’on observe aujourd’hui le deuil en Géorgie, c’est cette relation qui s’exprime. Ce deuil n’est pas seulement personnel, ni uniquement religieux. Il est à la fois national et institutionnel.

Les foules ne se rassemblent pas seulement pour dire adieu à un homme. Elles se réunissent pour marquer la fin d’une époque. Pour constater qu’un vecteur de continuité n’est plus présent sous la même forme.

Cette situation revêt également une dimension géopolitique évidente.

La Géorgie évolue toujours dans un environnement complexe, marqué par des conflits territoriaux, l’influence russe et une orientation persistante vers les structures occidentales. Dans un tel contexte, la stabilité interne est cruciale. Les institutions capables de fédérer la population ne sont pas seulement importantes sur le plan culturel : elles sont stratégiquement indispensables.

Ilia II était une telle institution.

Sa disparition soulève ainsi une question qui dépasse largement le cadre ecclésial :

Quelle est la solidité du système en son absence ?

Lorsqu’une figure fédératrice d’une telle ampleur disparaît, un vide se crée inévitablement. Si l’institution reposait trop fortement sur sa personne, cela peut fragiliser la stabilité. Si, en revanche, elle est suffisamment enracinée, elle peut perdurer – mais non sans une phase d’adaptation.

La manière dont la Géorgie gérera cette transition sera déterminante pour son évolution future.

Cela appelle également à une réflexion en Occident.

Alors que la Géorgie pleure la perte d’un pilier institutionnel, nombre de sociétés occidentales ont largement perdu de telles figures. L’autorité y est fragmentée, la confiance envers les institutions s’érode, et le leadership est souvent marqué par le court-termisme.

La vie d’Ilia II rappelle une vérité fondamentale : les institutions ne sont pas seulement des systèmes, mais des relations inscrites dans la durée. Des relations fondées sur la confiance, la continuité et un leadership capable de demeurer stable lorsque l’environnement se transforme.

Sa disparition n’est donc pas seulement une perte nationale pour la Géorgie.

Elle constitue aussi un rappel de ce sur quoi reposent réellement les sociétés solides.

Ilia II n’était pas seulement un patriarche.

Il était un vecteur de continuité, une force fédératrice – et, en pratique, un père pour la nation.

C’est pourquoi le deuil en Géorgie est si profond.

Et c’est pourquoi sa disparition ne marque pas seulement la fin d’une vie, mais la fin d’une époque.

Mots-clefs : ,

Vous venez de lire un article en accès libre

La Revue Conflits ne vit que par ses lecteurs. Pour nous soutenir, achetez la Revue Conflits en kiosque ou abonnez-vous !

Voir aussi

Le Saint-Siège et la Terre sainte

Si la notion de « Lieux saints », désignant les localités de Palestine où le Christ a vécu et, par extension, la terre où ils se situent, a été intimement liée aux croisades, les droits de la papauté à leur égard n’ont été formalisés que tardivement, sous le pontificat d’Innocent IV, régnant de 1243 à 1254.

Grande stratégie du Vatican

Chacun connaît la remarque de Staline « Le Vatican, combien de divisions ? ». Elle est souvent citée pour illustrer les diverses formes de la puissance. L’URSS est disparue depuis des décennies et les grands chefs d’État se sont pressés aux obsèques du pape François : signe que le plus petit État du monde compte encore beaucoup alors qu’il ne contrôle que 0,5 km² et ne recense que 764 habitants. Ce nano-État démontre que l’influence stratégique repose sur des facteurs autres que les ressorts quantitatifs de la puissance, qu’ils soient géographiques, économiques ou militaires.

Le Vatican, une école du réalisme

Sa nature religieuse devrait conduire le Saint-Siège à une diplomatie idéologique faite de principes, de sentiments et d’interdits moraux. Pourtant, son action s’avère souvent très pragmatique, et par là déconcertante. Il convient donc d’en définir la nature exacte.

À propos de l’auteur
Geopolitika

Geopolitika

Fondé et dirigé par Henrik Werenskiold, Geopolitika est le principal média de géopolitique en Norvège.