Doctrine africaine du Maroc : du Sahel à l’Atlantique

3 avril 2026

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Doctrine africaine du Maroc : du Sahel à l’Atlantique

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  • Le Maroc a bâti depuis le début du règne de Mohammed VI une stratégie africaine de long terme, combinant présence économique, levier religieux et coopération sécuritaire, qui le positionne aujourd’hui comme acteur incontournable au Sahel.

  • L’Initiative royale de désenclavement du Sahel et le projet de Gazoduc Afrique-Atlantique traduisent une doctrine géoéconomique cohérente : contrôler les flux d’échange pour structurer les rapports de puissance à l’échelle continentale.

  • Dans un Sahel fracturé entre l’AES et la CEDEAO, Rabat pratique une neutralité active qui lui confère une crédibilité rare, en s’engageant avec tous les acteurs sans conditionnalité politique.

Il y a un an, en avril 2025, une image circulait dans les cercles diplomatiques : le Roi Mohammed VI accueillait au Palais Royal de Rabat les ministres des Affaires étrangères des trois membres de l’Alliance des États du Sahel. Ils réaffirmaient leur adhésion totale à l’Initiative royale de désenclavement du Sahel et s’engageaient à en accélérer la mise en œuvre. Cette séquence a pu surprendre certaines chancelleries peu attentives à la trajectoire africaine du Royaume, sans étonner ceux qui en suivent la cohérence.

Ces trois pays, dont les pouvoirs militaires ont refusé la présence des forces françaises sur leur territoire, claqué la porte de la CEDEAO et accueilli les conseillers de l’Africa Corps russe, dans un contexte de recomposition de leurs équilibres régionaux, se trouvaient à Rabat pour coconstruire avec le Royaume un cadre de coopération durable. Le ministre burkinabè l’avait dit sans détour à l’issue des échanges : l’Initiative marocaine intervenait à un moment où chacun de leurs pays subissait la pression de l’enclavement politique et économique.

La rencontre était l’aboutissement d’une stratégie construite bien avant que les drapeaux français ne soient abaissés à Bamako, Ouagadougou et Niamey, bien avant que l’Afrique de l’Ouest ne bascule dans la séquence que l’on sait. Dans un Sahel fracturé où s’activent de nombreuses puissances, de la Russie à la Turquie en passant par la Chine et les anciennes puissances coloniales, le Maroc s’est imposé comme l’acteur dont personne ne conteste la présence. Cette singularité mérite qu’on en comprenne les fondements réels.

Une stratégie africaine inscrite dans le temps

La stratégie africaine du Maroc procède d’une décision politique de fond engagée dès le début du règne du Roi Mohammed VI : faire de l’Afrique l’horizon prioritaire de la projection extérieure du Royaume, à un moment où le continent n’occupait pas encore la centralité qu’il a acquise depuis dans les calculs des grandes puissances.

Les tournées royales en Afrique sont la manifestation la plus visible et structurante de cette orientation. Entre 2013 et 2019, le souverain effectue plusieurs dizaines de visites d’État sur le continent, signant à chaque étape des centaines d’accords sectoriels dans les domaines agricoles, financiers, énergétiques et sécuritaires. Ces déplacements fonctionnent comme des opérations d’engagement intégré, mobilisant simultanément l’appareil d’État, les opérateurs privés — dont les banques — et les instances religieuses du Royaume.

Le retour à l’Union africaine en janvier 2017, après trente-trois ans d’absence, marque le couronnement institutionnel de cette stratégie. Le Maroc y est revenu en position de force, soutenu par une majorité écrasante d’États membres, après avoir cultivé pendant trois décennies des partenariats qui n’avaient pas attendu le cadre institutionnel pour exister.

Sur le plan économique, la présence marocaine en Afrique a une profondeur que peu de puissances régionales peuvent revendiquer

Les groupes bancaires Attijariwafa Bank, BMCE Bank of Africa et Banque Populaire opèrent dans plus de vingt-cinq pays africains. Maroc Telecom est un opérateur structurant dans plusieurs économies sahéliennes. L’OCP, dont la transformation en acteur de diplomatie agroéconomique constitue une mutation stratégique majeure, déploie au Sahel et en Afrique de l’Ouest des programmes de fertilisation adaptée qui transforment une ressource minière en contribution durable à la sécurité alimentaire régionale.

Ce passage d’une logique extractive à une logique systémique irrigue toute la stratégie africaine du Royaume. C’est sur cette base que la coopération Sud-Sud marocaine prend son sens réel : non pas une rhétorique de solidarité, mais une architecture de partenariats mutuellement bénéfiques, construite secteur par secteur, pays par pays.

Face à cette présence construite dans le temps long, la concurrence est réelle, qu’il s’agisse de la Turquie, de la Chine ou d’autres puissances actives sur le continent. Le Maroc s’inscrit dans un registre différent, celui de la coopération Sud-Sud à légitimité endogène, construite dans la durée et sans agenda idéologique extérieur.

Le pari atlantique

Comprendre la stratégie sahélienne du Maroc exige de la replacer dans son cadre géographique et doctrinal d’ensemble : la façade atlantique africaine. Depuis l’Initiative Atlantique Africaine lancée en 2023, qui fédère vingt-trois États bordant l’Atlantique autour d’une vision commune de coopération et de développement, Rabat se positionne comme la tête d’un espace atlantique africain cohérent, doté de sa propre logique géoéconomique et de ses propres mécanismes de valorisation.

La clef de cette doctrine tient dans une intuition que Friedrich List avait formulée au XIXe siècle pour l’Allemagne industrielle et que le Maroc applique à l’échelle continentale : celui qui contrôle les flux d’échange structure les rapports de puissance. Le Royaume sait par ailleurs que, face aux défis de ce siècle, la coopération Sud-Sud n’est pas une option, mais un levier structurant, et que la valeur d’un espace commun se construit en le partageant.

Dans un Sahel privé de façade maritime, où l’enclavement impose des coûts de transport représentant parfois trente à quarante pour cent de la valeur des importations, l’accès aux voies maritimes atlantiques est une question de souveraineté économique. En proposant cet accès, le Maroc renoue d’une certaine façon avec la vocation atlantique que le Sultan Mohammed III avait tracée au XVIIIe siècle, lorsque le souverain fit d’Essaouira la porte ouverte du Royaume sur le large et reconnut le premier l’indépendance des États-Unis. C’est sur cette continuité historique autant que sur cette réalité structurelle que le Maroc a bâti la valeur de son offre régionale.

L’Initiative royale de désenclavement du Sahel, annoncée le 6 novembre 2023, matérialise cette intuition doctrinale. En offrant aux États enclavés, Mali, Niger, Burkina Faso et Tchad en premier lieu, un accès privilégié aux ports marocains, Rabat résout un problème structurel que trois décennies d’aide internationale et d’ingénierie institutionnelle n’avaient pas adressé sérieusement.

L’architecture portuaire marocaine donne toute son amplitude à cette initiative

Tanger Med, premier port de Méditerranée et d’Afrique, traite un trafic de conteneurs qui le place parmi les vingt premiers mondiaux et constitue déjà une porte d’entrée vers l’Europe pour les économies d’Afrique de l’Ouest. Nador West Med, dont la mise en service est attendue à court terme, viendra compléter Tanger Med sur la Méditerranée occidentale en ajoutant une dimension énergétique décisive : conçu comme un hub d’hydrocarbures, il positionnera à terme le Maroc comme plateforme énergétique régionale et maillon stratégique des corridors entre l’Atlantique et la Méditerranée. Mais c’est Dakhla qui cristallise la dimension sahélienne de cette stratégie : le méga-port atlantique en construction, dont l’achèvement est prévu pour 2029, est conçu précisément pour devenir le débouché maritime naturel des corridors terrestres reliant le Sahel à l’Atlantique.

Le Gazoduc Afrique-Atlantique, projet phare de cette doctrine, en est l’expression la plus ambitieuse. Longtemps qualifié de techniquement contraint en raison de son tracé côtier offshore, il avance aujourd’hui à une cadence soutenue, au-delà des anticipations initiales.

Les études de faisabilité et l’ingénierie d’avant-projet détaillé ont été finalisées en 2024, confirmant la viabilité économique du projet. L’Accord intergouvernemental a été entériné en décembre 2024 lors du 66e Sommet de la CEDEAO, et sa signature par l’ensemble des États partenaires est attendue courant 2026, année qui devrait également voir aboutir la décision finale d’investissement. La structuration de la société de projet et la mise en place d’une Haute Autorité de gouvernance sont parallèlement en cours.

Ce projet doit être lu d’abord sous l’angle de la souveraineté énergétique marocaine : le Royaume bascule vers une économie industrielle qui exige une énergie abondante, stable et pilotable, et le gazoduc répond à cette contrainte structurelle. Ce tracé côtier, que certains jugeaient désavantageux, se révèle en réalité le plus pertinent : les découvertes gazières se multiplient précisément là où il passe. Le gisement offshore Grand Tortue Ahmeyim, exploité conjointement par la Mauritanie et le Sénégal, est déjà en production et se trouve directement sur le tracé.

Les premières livraisons de gaz au Maroc via le tronçon nord sont attendues aux alentours de 2031. Il est conçu selon une mise en œuvre progressive par phases, permettant de développer le corridor par segments (indépendant et économiquement viable par lui-même), de sécuriser la demande et de faciliter la mobilisation des financements.

La réunion d’avril 2025 à Rabat traduit une rupture supplémentaire : le Maroc est désormais l’un des seuls acteurs qui parle officiellement aux deux blocs rivaux, AES et CEDEAO, sans appartenir à aucun. Dans un espace fracturé, cette neutralité active constitue un levier de premier rang. Les pays de l’AES, dont on analyse à tort le souverainisme uniquement sous l’angle du rejet de l’Occident, ont accueilli cette initiative parce que Rabat n’impose aucune conditionnalité politique. La coopération Sud-Sud sans ingérence est précisément le registre que les pouvoirs en place appellent de leurs vœux, et que le Maroc est en mesure de proposer avec une crédibilité que peu d’acteurs peuvent revendiquer dans la région.

Les leviers de l’influence marocaine

Le levier spirituel est le plus ancien et le moins bien appréhendé par les chancelleries occidentales. Le Commandeur des Croyants n’est pas un titre honorifique figé dans le protocole : c’est une institution vivante, singulière dans le monde musulman contemporain, qui confère au Roi du Maroc une autorité religieuse reconnue bien au-delà des frontières du Royaume. Les confréries soufies marocaines, Tijaniyya et Qadiriyya en tête, ont tissé depuis des siècles des réseaux transsahariens dont la vitalité précède et transcende toutes les frontières coloniales.

Lorsque la Fondation Mohammed VI des Oulémas africains forme des imams maliens, burkinabés ou nigériens à l’islam du juste milieu, de tradition malékite, de théologie ashaarite et de spiritualité soufie d’Al Junaid, elle réactive une infrastructure préexistante dont la légitimité aux yeux des populations sahéliennes est d’une nature radicalement différente de celle que peuvent revendiquer les émissaires wahhabites ou les missionnaires évangéliques venus d’Amérique. Dans des sociétés où le jihadisme prospère en exploitant le vide laissé par l’effondrement des autorités religieuses traditionnelles, ce levier acquiert une valeur opérationnelle encore insuffisamment intégrée dans les cadres d’analyse.

Le levier sécuritaire opère discrètement, loin des déclarations officielles. Les académies militaires marocaines, Académie Royale Militaire de Meknès en tête, forment depuis des décennies des centaines d’officiers sahéliens et ouest-africains. Cette formation produit des loyautés professionnelles durables qui survivent aux changements de régime et créent des réseaux de confiance interpersonnels que nulle coopération institutionnelle ne génère avec la même intensité.

La coopération en matière de renseignement sur les filières jihadistes, les réseaux de trafic trans-sahariens et les flux irréguliers a fait du Maroc l’un des acteurs les plus fiables dans une zone d’une complexité extrême. La Direction Générale des Études et de la Documentation (DGED) y joue un rôle opérationnel reconnu. Son intervention a notamment permis la libération de l’humanitaire allemand Jörg Lange au Mali en 2022, puis celle du ressortissant roumain Iulian Ghergut en août 2023, après huit années de détention au Burkina Faso.

Elle a également contribué à la libération de quatre agents de la DGSE française arrêtés à Ouagadougou fin 2023, à la suite d’une intervention directe du Roi Mohammed VI auprès d’Emmanuel Macron. Ces opérations illustrent la profondeur d’un réseau que le Maroc a patiemment construit au Sahel, et que ses partenaires savent désormais solliciter. C’est ce qui explique la constance avec laquelle Washington, Paris et Madrid entretiennent leurs relations avec Rabat indépendamment des tensions diplomatiques périodiques.

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Un partenaire que les grandes puissances ont choisi de garder

Les États-Unis voient dans le Maroc un partenaire cohérent sur trois dimensions simultanées : la lutte antiterroriste, la stabilité du flanc sud de l’espace euro-atlantique et la gestion des flux migratoires vers l’Europe. L’exercice militaire African Lion, le plus grand exercice américain annuel en Afrique, se déroule sur le sol marocain depuis vingt ans. Son format a progressivement intégré des partenaires africains, dont des armées sahéliennes, faisant du Maroc la porte d’entrée du dispositif sécuritaire américain en Afrique de l’Ouest.

L’Union européenne a progressivement consolidé avec le Maroc un partenariat substantiel, articulé autour de la sécurité, de la gestion migratoire et des échanges économiques, inscrit dans une relation de long terme qui a su traverser les turbulences diplomatiques conjoncturelles. La Chine et la Russie, de leur côté, maintiennent avec Rabat des relations pragmatiques qui témoignent de la capacité du Royaume à entretenir des partenariats utiles avec des puissances aux agendas pourtant divergents.

Les Émirats arabes unis représentent, dans ce tableau, un signal d’une autre nature. Leurs investissements croissants dans l’économie marocaine, notamment dans les infrastructures énergétiques et les zones industrielles, traduisent un jugement sur la qualité des institutions du Royaume et sa capacité à délivrer des projets complexes dans un espace régional instable. Ce type de confiance, de la part d’acteurs dont l’analyse des risques est parmi les plus rigoureuses au monde, alimente naturellement la crédibilité du Maroc auprès de l’ensemble de ses partenaires internationaux.

Une doctrine sans déclaration

La cohérence de la stratégie marocaine au Sahel tient à une logique que l’histoire diplomatique du Royaume a forgée dans la durée. Depuis les Saadiens du XVIe siècle, qui naviguaient entre Constantinople et les monarchies ibériques pour préserver leur liberté d’action, le Maroc a intériorisé un principe fondamental : la souveraineté décisionnelle est la condition de toute action extérieure durable.

Cette logique se lit dans les choix concrets du Royaume. Le Maroc s’engage avec l’AES sans rompre avec la CEDEAO. Il coopère avec Washington sans se fermer à Moscou. Il approfondit ses liens avec les monarchies du Golfe tout en préservant ses partenariats européens. Il dialogue avec les pouvoirs militaires sahéliens en maintenant sa propre ligne. Dans un environnement multipolaire qui presse chaque acteur de choisir son camp, cette posture de neutralité active est en elle-même un positionnement stratégique, précieux précisément parce qu’il est rare.

La doctrine sahélienne du Maroc repose sur trois principes qui se renforcent mutuellement. La présence économique, bancaire, portuaire et la formation des cadres précèdent toujours les demandes diplomatiques : elles créent les conditions de l’utilité réciproque. Ensuite, la continuité dynastique et la Commanderie des Croyants offrent une profondeur temporelle et spirituelle que les sociétés sahéliennes, dont les temporalités excèdent les cycles électoraux, reconnaissent et respectent. Enfin, la coopération Sud-Sud sans conditionnalité politique est une offre que le Maroc formule avec une crédibilité qui tient à la nature même de ce qu’il est : un royaume africain et musulman qui ne se présente pas en donneur de leçons, mais en partenaire de long terme.

Ali Moutaïb est analyste en intelligence stratégique, président de la Global Governance and Sovereignty Foundation (GGSF) et fondateur du Groupe d’affaires publiques et de stratégie HALMO. Il est aussi animateur du podcast The Strategic Mindset.

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À propos de l’auteur
Ali Moutaib

Ali Moutaib

Ali Moutaïb est formateur, éditeur et expert en intelligence stratégique. Il est directeur des programmes de l’Ecole de Guerre Economique au Maroc et dirigeant du cabinet d’intelligence stratégique Hyperboree Advisors.