La présence économique française en Italie : au-delà de la seule logique commerciale

13 avril 2026

Temps de lecture : 5 minutes

Photo : La Première ministre italienne Giorgia Meloni écoute le président français Emmanuel Macron lors d'une conférence de presse conjointe au palais de l'Élysée à Paris, mardi 20 juin 2023. Ludovic Marin/AP/SIPA

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La présence économique française en Italie : au-delà de la seule logique commerciale

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  • Avec plus de 110 milliards d’euros d’IDE et 2 500 entreprises implantées, la France est le deuxième investisseur étranger en Italie — mais sa spécificité tient à une logique d’ancrage industriel de long terme, non d’extraction financière.

  • La complémentarité franco-italienne est unique en Europe : aux grands groupes français capitalisés répondent les PME italiennes spécialisées, donnant naissance à des entités binationales de rang mondial (STMicroelectronics, Stellantis, Thales Alenia Space, ATR).

  • Cet axe franco-italien, testé avec succès lors des crises Covid et énergétique, constitue un modèle de souveraineté industrielle européenne — à condition de relever trois défis décisifs : énergie, technologie et capital humain biculturel.

La présence française en Italie s’impose aujourd’hui comme l’un des succès industriels les plus marquants de la France en Europe. L’Hexagone est le deuxième investisseur étranger dans le pays, avec plus de 110 milliards d’euros d’IDE et près de 2 500 entreprises implantées sur le territoire. Mais derrière ces chiffres se cache une réalité bien plus profonde : une intégration industrielle réussie qui dépasse les simples investissements. Comment cette intégration s’organise-t-elle, et que révèle-t-elle sur l’avenir industriel de l’Europe ?

L’ancrage français en Italie n’est pas un phénomène récent. Les premières grandes opérations remontent à la fin des années 1980 : le groupe Saint-Gobain acquiert d’importantes participations dans le secteur du verre et des matériaux, tandis que BNP Paribas prend le contrôle de BNL, marquant le début d’un flux systématique d’investissements français. Cependant, c’est à partir des années 2000 que cet ancrage commence à s’organiser de manière plus structurée, avec l’arrivée significative de grands acteurs industriels et du luxe français.

Dans le secteur du luxe, LVMH acquiert Fendi en 2001, tandis que Kering renforce son contrôle sur Gucci (1999) et Bottega Veneta (2001), consolidant ainsi sa présence dans le marché italien et son influence sur le luxe européen

Un autre tournant majeur des années 2000 est l’entrée d’EDF dans le capital d’Edison S.p.A., l’un des principaux fournisseurs d’énergie en Italie, dont il fait sa filiale en 2012.

Ce processus s’est accéléré à partir de 2014 avec le décret « Sblocca Italia » du gouvernement Renzi, qui a facilité l’entrée des capitaux étrangers. Depuis lors, les groupes français ont effectué 770 acquisitions pour un montant cumulé de 97 milliards d’euros. Aujourd’hui, environ 2 500 entreprises françaises opèrent en Italie, générant 180 milliards d’euros de chiffre d’affaires et représentant près de 22 % du stock total d’investissements étrangers.

La stratégie d’investissement : l’exception française

La clé de lecture n’est pas financière, elle est industrielle. Dans le paysage des investissements étrangers en Italie, les groupes français se distinguent par leur approche. Contrairement à d’autres investisseurs internationaux, souvent orientés vers des stratégies sectorielles ciblées ou opportunistes, les acteurs français privilégient une approche intégrée, fondée sur des acquisitions stratégiques et une présence structurée dans le système productif local.

Cette orientation s’inscrit dans une perspective de long terme, favorisant l’ancrage territorial et la stabilité des relations économiques entre les deux pays. Ce qui différencie les investisseurs français des autres acteurs étrangers, c’est précisément qu’ils ne cherchent pas à extraire de la valeur, mais à s’ancrer.

Une complémentarité unique en Europe

La France dispose de grands groupes fortement capitalisés, de capacités de gouvernance et d’une tradition de contrôle stratégique. Deuxième puissance manufacturière d’Europe, l’Italie se distingue par une spécialisation industrielle étendue qui la place au rang de leader mondial dans plus de 200 niches de marché à très haute valeur ajoutée. Ce savoir-faire manufacturier, sans équivalent sur le continent, repose sur un tissu de PME difficilement reproductible ailleurs.

Cette complémentarité se décline en deux formes. D’un côté, les grands groupes français intègrent des entreprises italiennes au sein de leurs chaînes de valeur, en acquérant et en valorisant un savoir-faire d’exception (comme LVMH et Kering dans le luxe). De l’autre, des entités franco-italiennes véritablement binationales ont été créées, combinant les forces des deux pays : STMicroelectronics dans les semi-conducteurs, Stellantis dans l’automobile, ATR dans l’aviation ou encore Thales Alenia Space dans l’aérospatial.

La capacité de ces acteurs à s’adapter au contexte local illustre pleinement la profondeur de cette complémentarité économique et culturelle

En valorisant la gouvernance structurée de leurs organisations, tout en intégrant la culture d’entreprise italienne et ses spécificités, ils ont su conjuguer excellence technique et efficacité. Par ailleurs, l’accès de nombreux dirigeants italiens à des fonctions de haut niveau au sein de ces groupes contribue à l’émergence d’un véritable écosystème binational, structuré et compétitif à l’échelle mondiale.

Effets sur la filière productive locale

L’un des effets les plus marquants de cette intégration est la montée en gamme de nombreuses PME italiennes. Intégrées aux chaînes de valeur des grands groupes, elles bénéficient souvent d’un transfert de technologies, de normes de qualité plus exigeantes et d’un accompagnement qui les pousse vers l’excellence. Beaucoup ont ainsi modernisé leurs processus et accru leur capacité d’innovation, accédé à des marchés auxquels elles n’auraient pu accéder seules.

C’est particulièrement vrai dans le secteur du luxe (maroquinerie, chaussures, accessoires, textiles de prestige), où de nombreuses entreprises italiennes sont devenues des fournisseurs officiels de LVMH ou Kering. Il en va de même dans l’automobile, où les sous-traitants italiens de Stellantis ou d’équipementiers français ont vu leurs exportations augmenter. Grâce à l’appui de ces grands groupes, de nombreuses PME ont pu développer leurs flux exportateurs, tant vers la France qu’à l’étranger. Ce type de partenariat transforme un sous-traitant local en fournisseur compétitif au niveau international.

La résilience et les champions industriels au service de la souveraineté

Au-delà de la performance financière, l’intégration franco-italienne a prouvé sa valeur lors des récentes crises mondiales. Durant la pandémie de Covid-19 et la crise énergétique qui a suivi, les chaînes de valeur intégrées entre les deux pays ont manifesté une résilience bien supérieure à celles dépendantes de l’Asie. La proximité géographique, alliée à une agilité productive unique, a permis de maintenir les flux d’approvisionnement là où les logistiques lointaines s’effondraient.

Pour les grands groupes français, la base industrielle italienne ne représente plus seulement un réservoir de savoir-faire, mais une garantie de continuité. Dans un monde marqué par l’incertitude géopolitique, ce « circuit court » franco-italien s’impose comme un pilier de souveraineté industrielle et de continuité des chaînes de valeur en Europe. L’exemple de STMicroelectronics illustre cette symbiose : en unissant recherche française et production à Catane et Agrate, le groupe a garanti une indépendance critique dans le domaine des semi-conducteurs lorsque les chaînes asiatiques étaient à l’arrêt.

De même, la stratégie de LVMH et Kering en Toscane ne se limite plus à l’acquisition de marques, mais à la structuration d’un écosystème de fournisseurs artisanaux devenus des plateformes industrielles. Ces modèles ne sont plus isolés : ils prouvent qu’un actif industriel partagé entre Paris et Rome est aujourd’hui plus robuste que toute délocalisation.

Un moteur industriel de l’Europe ?

L’axe économique franco-italien constitue l’un des exemples les plus aboutis d’intégration entre deux grandes nations européennes. Il dispose déjà de facto de l’un des écosystèmes industriels les plus intégrés, compétitifs et résilients du continent. La vraie question est désormais celle-ci : le binôme franco-italien parviendra-t-il à franchir un cap décisif pour s’imposer comme le pilier d’une souveraineté européenne autonome ?

Trois défis seront déterminants. Le premier est énergétique : France et Italie peuvent construire ensemble une industrie commune autour du nucléaire de nouvelle génération et des SMR, renforçant l’autonomie énergétique du continent. Le deuxième est technologique : dans l’IA et les semi-conducteurs, la France apporte ses champions numériques, l’Italie sa base solide en robotique et manufacturing 4.0 — une masse critique capable de rivaliser au niveau mondial est à portée.

Le troisième défi est humain : former, avec le soutien coordonné des deux États, une nouvelle génération de dirigeants biculturels — capables de faire dialoguer les deux modèles économiques et de porter ensemble une vision industrielle commune — sera la condition sine qua non de tout le reste. Si ces défis sont relevés, la complémentarité franco-italienne pourra dépasser le cadre bilatéral pour devenir le modèle d’une réindustrialisation européenne crédible et durable.

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À propos de l’auteur
Edoardo Secchi

Edoardo Secchi

Président du Club Italie France et Conseiller économique France Italie