Gree Electric : quand le Parti chinois mange ses propres champions

23 mai 2026

Temps de lecture : 5 minutes

Photo : (260129) -- BEIJING, Jan. 29, 2026 (Xinhua) -- -//CHINENOUVELLE_XxjpbeE000315_20260129_PEPFN0A001/Credit:CHINE NOUVELLE/SIPA/2601291510

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Gree Electric : quand le Parti chinois mange ses propres champions

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  • En 2019, la municipalité de Zhuhai vend sa participation de 15 % dans Gree Electric, premier producteur mondial de climatiseurs, pour près de 6 milliards de dollars. Quelques années plus tard, une enquête anticorruption vise plusieurs responsables liés à cette opération et les fonds réinvestis accumulent pertes et dettes.

  • Derrière ce qui ressemble d’abord à une erreur locale se dessine un problème structurel du modèle économique chinois contemporain : la logique de carrière au sein du Parti communiste n’est pas nécessairement alignée avec la rationalité économique.

  • L’affaire illustre comment la réintégration du Parti au cœur du système économique sous Xi Jinping produit des effets pervers : endettement local, surcapacités industrielles, mauvaise allocation du capital et investissements à faible rendement.

En 2019, à Zhuhai, ville industrielle d’environ 1,7 million d’habitants située dans le delta de la rivière des Perles, à proximité immédiate de Macao et de Hong Kong, les autorités locales prennent une décision stratégique majeure. La municipalité vend pour 41,7 milliards de yuans, soit près de 6 milliards de dollars au taux de change de l’époque, sa participation de 15 % dans Gree Electric, l’un des plus grands fabricants mondiaux d’électroménager et surtout le premier producteur mondial de climatiseurs.

Ce n’est pas un actif ordinaire. Fondée à Zhuhai en 1991, Gree est devenue un géant industriel employant des dizaines de milliers de salariés, réalisant alors plus de 200 milliards de yuans de chiffre d’affaires annuel et figurant parmi les plus importantes sociétés cotées chinoises. Pour la ville, Gree représentait bien davantage qu’une participation financière : c’était une véritable rente industrielle, une « machine à cash » dont les dividendes alimentaient régulièrement les finances locales.

L’opération est alors présentée comme une modernisation de la gestion des actifs publics. Mais quelques années plus tard, le pari apparaît beaucoup plus discutable. Une vaste enquête anticorruption vise désormais plusieurs responsables liés aux structures publiques locales, dont Zhou Lewei, ancien président de Zhuhai Gree Group. Les dizaines de milliards de yuans tirés de la vente auraient été réinvestis dans une mosaïque de projets industriels, immobiliers, touristiques ou d’infrastructures qui accumulent aujourd’hui pertes financières, dettes et difficultés opérationnelles. Ce qui ressemble d’abord à une erreur locale raconte peut-être quelque chose de beaucoup plus profond sur le fonctionnement du modèle économique chinois contemporain.

Les origines : le développementalisme chinois des années 1990

Lorsque la ville de Zhuhai investit dans Gree au début des années 1990, la logique économique chinoise est radicalement différente de celle d’aujourd’hui. Zhuhai n’est alors qu’une jeune zone économique spéciale créée en 1980 dans le cadre des réformes de Deng Xiaoping, au même titre que Shenzhen. Beijing cherche alors à transformer certaines villes côtières en laboratoires du capitalisme chinois naissant, attirer les investissements, développer une base industrielle et créer des champions nationaux capables de soutenir l’industrialisation du pays.

Gree naît en 1991 comme une petite entreprise publique locale fabriquant des climatiseurs dans une Chine encore relativement pauvre mais entrant dans une phase d’urbanisation et d’équipement massif des ménages. Le modèle chinois de l’époque repose précisément sur cette imbrication étroite entre autorités locales, entreprises publiques et développement économique. Les gouvernements municipaux ne se contentent pas d’administrer : ils agissent comme investisseurs, aménageurs, banquiers et parfois entrepreneurs.

La logique est alors celle du « développementalisme » chinois. Les autorités locales sont évaluées en priorité sur leur capacité à produire de la croissance, de l’emploi et de l’industrialisation. Les responsables locaux qui font émerger des entreprises performantes améliorent leurs chances de progression dans la hiérarchie du Parti communiste chinois. Gree s’inscrit parfaitement dans ce modèle. À cette époque, le système fonctionne remarquablement bien. Des villes comme Zhuhai, Shenzhen ou Suzhou deviennent des moteurs de la montée en puissance industrielle chinoise.

« Zhuhai a vendu un actif extrêmement rentable pour financer des investissements qui n’ont jamais retrouvé la capacité de création de valeur de l’entreprise dont elle s’était séparée. »

Le paradoxe de l’affaire actuelle est que quelques décennies plus tard, certains gouvernements locaux semblent avoir conservé le réflexe d’investir massivement, mais sans retrouver la discipline industrielle qui avait rendu le modèle initial si efficace. La Chine des années 1990 et 2000 privilégiait la production, les exportations et l’investissement industriel massif. Le capital public local servait à créer des entreprises.

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Quand la logique de Parti supplante la rationalité économique

L’affaire de Zhuhai met en lumière un problème plus profond du modèle économique chinois contemporain. Derrière les soupçons de corruption et les mauvais choix d’investissement apparaît une logique institutionnelle encouragée par la stratégie poursuivie depuis plusieurs années par Xi Jinping consistant à replacer le Parti communiste chinois au cœur du système économique. Là où les décennies précédentes avaient progressivement laissé davantage d’autonomie aux mécanismes de marché et aux acteurs économiques, le mouvement récent va dans le sens inverse. Les entreprises publiques, les administrations locales et même les entreprises privées évoluent désormais dans un environnement où l’alignement politique devient un critère central.

Dans un tel système, les décideurs locaux ne sont pas seulement incités à rechercher la rentabilité économique. Ils sont poussés à prendre des décisions qui correspondent aux priorités du Parti. Or, dans une économie confrontée au ralentissement de sa croissance structurelle, cela conduit souvent à privilégier les projets d’investissement, les infrastructures, les développements industriels ou immobiliers susceptibles d’alimenter rapidement les statistiques économiques et d’afficher des résultats visibles à court terme.

Le problème est que ce qui est rationnel pour une carrière au sein du Parti communiste chinois n’est pas nécessairement rationnel économiquement. Soutenir de grands projets, lancer de nouvelles zones industrielles, financer des infrastructures parfois surdimensionnées ou multiplier des investissements risqués peut contribuer à démontrer son activisme politique et sa capacité à servir les orientations nationales. Cela peut favoriser une progression dans les hiérarchies du Parti. Mais cette logique produit aussi des effets pervers : endettement local, surcapacités industrielles, mauvaise allocation du capital et investissements à faible rendement.

« Ce qui est rationnel pour une carrière au sein du Parti communiste chinois n’est pas nécessairement rationnel économiquement. La logique de proximité avec les priorités politiques tend progressivement à l’emporter sur la discipline économique. »

L’exemple de Zhuhai illustre précisément ce mécanisme. Plutôt que d’utiliser les revenus tirés de la vente d’un actif performant pour renforcer durablement le patrimoine des ménages ou assainir les finances locales, les ressources ont été redirigées vers une série de projets d’investissement dont plusieurs se révèlent aujourd’hui problématiques. Ce n’est pas uniquement une question de corruption. C’est aussi le produit d’un système où la proximité avec les priorités politiques tend progressivement à l’emporter sur la discipline économique.

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Un révélateur structurel

À court terme, cette mécanique peut soutenir la croissance. À long terme, elle risque de l’affaiblir. C’est peut-être là le vrai enseignement de l’affaire Zhuhai-Gree : non pas un scandale local de plus, mais le révélateur d’une tension structurelle au cœur du modèle économique que Xi Jinping est en train de refaçonner.

« L’affaire Zhuhai-Gree n’est pas seulement un scandale local de plus. C’est le révélateur d’une tension structurelle au cœur du modèle économique que Xi Jinping est en train de refaçonner. »

Le paradoxe est saisissant : le modèle qui avait permis à la Chine de bâtir des champions industriels mondiaux comme Gree contient en lui-même les germes d’une mauvaise allocation durable du capital, dès lors que la logique politique l’emporte sur la logique économique. Et dans la Chine de Xi Jinping, cette bascule semble de plus en plus systématique.

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À propos de l’auteur
Gil Mihaely

Gil Mihaely

Journaliste. Docteur en histoire