-
Les médias analysent Trump à travers la grille de la cohérence, de la crédibilité et de la moralité politique — un prisme inadapté à un acteur qui a délibérément construit son autorité sur l’intensité de la parole, non sur sa vraisemblance.
-
Chaque déclaration trumpienne — qu’il s’agisse de « déchaîner les enfers » sur l’Iran ou d’ultimatums géopolitiques — est un acte de performance rhétorique destiné à plusieurs publics simultanément, et non une promesse d’action mesurable.
-
Comprendre Trump impose d’abandonner les critères classiques du fait politique rationnel pour saisir la logique interne d’un acteur qui se sait bouffon tout en jouant les rois.
Pendant plus de 48 heures, certaines chaînes d’information en continu ont structuré la quasi-entièreté de leur analyse autour d’un possible effondrement de Donald Trump… effondrement qui n’est finalement pas advenu ! On aurait pu se dire que ce « non-évènement » allait les inciter à la plus élémentaire prudence, mais que nenni et à l’impossible, nul n’est tenu. À peine finie l’ancienne, une nouvelle séquence embraye immédiatement autour de l’ultimatum lancé à l’Iran. Le « fou » pourrait-il — sans scrupule aucun — rayer du planisphère tout un pays ?
Revenons rapidement sur les évènements. Vendredi 3 avril, deux avions de chasse américains sont abattus et un pilote est porté disparu, égaré quelque part dans les plaines semi-désertiques de l’Iran. L’homme, peut-être blessé, est recherché tout à la fois par l’armée américaine ainsi que par les Gardiens de la Révolution. Pour le régime des Mollahs, cette traque est une aubaine, la capture d’un pilote ennemi serait une véritable humiliation pour l’Amérique.
Et il est vrai qu’on a pu observer une sorte d’hésitation, de flottement, dans la nature des analyses tenues sur les plateaux et parfois même dans la formulation des bandeaux : « Aviateur disparu : une humiliation pour Trump ? » ou encore « Silencieux sur le pilote disparu, Trump menace l’Iran ». Les langues se délient et l’on parle de « première fragilisation » ou « de tournant » dans la guerre. Personne ne dit frontalement que Trump est en train de s’effondrer, mais beaucoup le suggèrent et l’attendent. Ce serait — enfin — la preuve que sa méthode chaotique ne peut fonctionner et que le réel est en train de le rattraper.
La même mascarade se rejoue quasi à l’identique autour de l’ultimatum lancé par Donald Trump autour de la réouverture du détroit d’Ormuz (dernière échéance, le mardi 7 avril, 20 heures à Washington). Le président américain promet de « déchaîner les enfers » et « d’anéantir une civilisation entière » si Téhéran ne cède pas : routes, ponts, aéroports, infrastructures civiles… tout sera détruit. À nouveau, la presse s’emballe et un décompte gourmand de la fin du monde se met en place.
La tragédie n’a finalement pas lieu et on passe rapidement à autre chose. Dès la prochaine alerte, un schéma similaire recommencera.
Cela prouve que l’on ne sait pas « lire » Trump autrement que par le prisme réducteur de la catastrophe à venir. En temps normal, un dirigeant politique est vulnérable sur trois points : la cohérence de son discours, la crédibilité de ses menaces, le décalage entre les promesses d’une part et les résultats d’autre part. Mais ce schéma ne fonctionne que si ce dernier fait le serment d’être crédible. Or, Trump n’a jamais construit son autorité sur la vraisemblance. Depuis le temps, ça se saurait et, de ceci, il n’en a cure.
Il se conçoit plutôt en termes d’intensité, ce qui est très différent.
Quand il affirme qu’il va « déchaîner les enfers » et que, finalement, il ne les déchaîne pas, il ne perd strictement rien en crédibilité
Sa phrase se moque éperdument de la véracité, elle n’a existence qu’en tant que sensation produite au moment où elle fut énoncée. Trump est un acteur dans le sens plein du terme. Et ne nous y trompons pas, les mots suffisent à faire bouger les choses, c’est d’ailleurs pour cela que le terme d’acteur provient d’« ago », celui qui fait en latin. Trump est un impressionniste du verbe comme certains le sont de la toile. Il se moque de la notion de vérité, le monde est changeant, flottant et ses mots ont bien plus de pouvoirs que ceux d’un autre.
Une partie des médias semble attendre de lui qu’il se conforme davantage à l’idée même du fait politique : quelque chose d’argumenté, de rationnel et répondant à des normes logiques. Non seulement ceci n’est pas vrai, mais en plus ne l’a jamais été. Disons qu’on nous a souvent montré une façade ripolinée donnant l’illusion que tout ce qui était imprévisible, mesquin ou irrationnel était absent de l’équation, que la politique suivait des voies cohérentes et que les mots dits correspondaient aux actions envisagées.
C’est comme si une boussole interne s’évertuait à vouloir que la moralité soit toujours respectée, que le mensonge finisse par coûter et que la brutalité se retourne contre celui qui l’emploie. La contradiction répétée devrait aboutir à la dislocation de celui qui use et en abuse. Or c’est le contraire qui semble arriver !
Trump a construit un dispositif qui l’affranchit des règles qu’on souhaiterait lui appliquer. Mentir ne lui coûte rien, se contredire non plus, humilier ses alliés encore moins et repousser sans fin l’échéance n’a aucune incidence. Certains aimeraient lui faire payer cette vulgarité qui nous choque, mais force est de constater qu’il nous glisse toujours entre les doigts et finit par se rétablir là où l’on croyait qu’il allait échouer.
C’est ainsi que chaque nouvel « incident » est envisagé à l’aune de celui qui pourra le détrôner. L’imposteur enfin démasqué, un ordre plus rationnel pourrait enfin reprendre ses droits
La chose à faire serait de ne pas se focaliser uniquement sur ce qu’il dit ou sur ce qu’il tweete, mais d’observer comment il le dit, à quel moment et pour quel public. Trump n’est ni versatile ni incohérent. Ses propos, même les plus déstructurés en apparence, correspondent à une logique interne. S’il dit tout et son contraire dans la même journée, c’est qu’il s’adresse — en même temps et sur plusieurs lignes en parallèle — à différents interlocuteurs : sa base Maga, l’électorat américain au sens large, les nations amies et ennemies. Le président refuse de se limiter à un seul message. Il les multiplie et les superpose à l’infini, l’un d’entre eux finira bien par advenir.
Pour comprendre Trump, il faut oublier les questions de moralité, de savoir et d’élégance et accepter de se pencher sur la démesure d’un roi qui se sait bouffon.










