<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Guerre d’Iran : premiers enseignements

21 mai 2026

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Photo : Priorité américaine au Moyen-Orient

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Guerre d’Iran : premiers enseignements

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Depuis le déclenchement des frappes américano-israéliennes, la guerre d’Iran révèle une logique stratégique que les commentateurs peinent à nommer correctement. Ni asymétrique ni véritablement de haute intensité, ce conflit dissymétrique met aux prises une coalition cherchant la décapitation rapide du régime et un Iran qui a fait de la survie son seul objectif, et donc sa victoire.


Un article à retrouver dans le N63. Golfe : qui sera le maître ?


1/ De quelle forme de guerre s’agit-il ?

Les commentateurs peu avertis désignent la 4e guerre du Golfe, ou guerre d’Iran, comme une guerre asymétrique. L’expression est inappropriée, car elle assimile ce qui se passe à ce qu’ont rencontré les Américains en Afghanistan contre les talibans ou en Irak contre l’État islamique. Rappelons qu’une guerre symétrique désigne des puissances similaires utilisant à peu près les mêmes méthodes de combat, comme celle entre les Alliés et les puissances de l’Axe au cours de la Seconde Guerre mondiale. Une guerre asymétrique désigne des adversaires de puissance très inégale et utilisant des méthodes très différentes : c’est le cas de la résistance des talibans ou de l’État islamique, victorieuse dans un cas, perdante dans l’autre (bien que l’EI ne soit pas totalement éliminé). Une guerre dissymétrique voit des adversaires de puissance différentes s’affronter, mais ayant des méthodes similaires : les Vietnamiens contre les Américains ou les Russes contre les Ukrainiens.

Selon cette grille, la guerre d’Iran constitue une guerre dissymétrique.

Pareillement, des journalistes utilisent le mot de guerre de Haute intensité (HI). Observons tout d’abord que cette haute intensité n’a jamais été définie. Elle se caractérise difficilement par la qualité des matériels employés. Partons de la « basse intensité » qui serait proche de la guerre asymétrique, utilisant des moyens détournés, comme les attentats, les embuscades, l’influence et la conflictualité cognitive : au fond, toutes les opérations se passant sous un seuil de violence qui ne choquerait pas l’opinion publique. Par contraste, la haute intensité réunirait plusieurs des critères suivants : des masses qui se font face (avec des dizaines de milliers d’hommes sur le terrain), une longue durée, des fronts assez étendus et surtout un volume de pertes conséquent (plus de 50 morts par jour), l’emploi massif de matériels et de munitions (guerre industrielle). La guerre d’Ukraine vient immédiatement à l’esprit, mais la guerre de Gaza ou l’actuelle guerre des Grands Lacs répondent pour partie à ces critères. Le dernier exemple est d’ailleurs éclairant, car point n’est besoin d’armements sophistiqués.

À observer la guerre d’Iran, le niveau de pertes est très en dessous de ces jauges et, surtout, aucun affrontement terrestre n’a encore eu lieu à l’heure où ces lignes sont écrites.

Malgré la coercition imposée au Liban avec des déplacements forcés de population, malgré l’emploi de moyens techniques importants, la guerre d’Iran n’est pas exactement une guerre de « haute intensité »

S’agissant de la guerre d’Iran, deux objectifs stratégiques s’affrontent. Ceux de la coalition ont évolué au cours du temps. Washington pensait que la décapitation des dirigeants iraniens suffirait à désorganiser le pouvoir et susciter une révolte populaire qui le ferait tomber. Il s’agissait ensuite de désarmer l’Iran, tout d’abord ses capacités de lancement de missiles et, idéalement, de démanteler son programme de recherche nucléaire (centres de recherche, stock d’uranium enrichi). La durée du pouvoir à Téhéran et sa résistance militaire ont fait peu à peu évoluer ces objectifs qui semblent (si l’on réussit à comprendre la ligne de D. Trump à travers ses déclarations contradictoires qui se succèdent) vouloir réduire la capacité militaire iranienne de nuisance et de rouvrir le détroit d’Ormuz (qui, faut-il le rappeler, était ouvert avant le déclenchement de la guerre !). Pour Israël, outre la neutralisation des capacités militaires iraniennes et l’affaiblissement du pouvoir, il s’agissait de faire capoter le cycle de négociations entre Américains et Iraniens, mais aussi de lancer une opération pour contrôler (annexer ?) une partie du Liban du Sud. Les objectifs des deux partenaires divergent donc au cours du temps.

Quant à l’Iran, il s’agit de tenir assez longtemps pour forcer l’adversaire (américain) à composer. Pour Téhéran, survivre, c’est gagner. Cet objectif n’a pas évolué au cours des opérations, ce qui explique d’ailleurs la continuité stratégique mise en œuvre, beaucoup plus visible que la ligne de la coalition qui ne cesse d’évoluer de semaine en semaine.

Pour atteindre ces objectifs stratégiques, les deux adversaires ont suivi des lignes stratégiques (voies et moyens) dont la mise en œuvre fut distincte, même si tous deux ont utilisé le même milieu.

La coalition a opéré une coercition par le feu à distance, par des avions ou par des missiles (balistiques ou de croisière). Cependant, malgré la première frappe qui a tué les têtes du régime (mort de l’ayatollah Khamenei et d’un certain nombre de dirigeants), le système iranien tient politiquement et militairement le choc. Sa capacité de défense aérienne (DCA) bien que très dégradée, persiste suffisamment pour forcer la coalition à exercer sa réelle domination aérienne à distance : ainsi, les avions coalisés hésitent à survoler le territoire iranien, sauf peut-être un couloir dégagé jusqu’à Téhéran. Nous sommes très loin de ce qui avait été observé lors de la 2e guerre du Golfe (1991).

2/ La guerre oblique de l’Iran

L’Iran a, quant à lui, utilisé une stratégie oblique, qui consiste à compenser la dissymétrie (qui n’est pas refusée) par des manœuvres indirectes complémentaires qui ont désarçonné la coalition. Ainsi, l’Iran a tiré profit de sa collaboration opérationnelle avec la Russie (fourniture industrielle de drones Shahed, améliorés techniquement au cours de quatre ans de guerre en Ukraine).

Ainsi, il a tiré profit de sa géographie : un territoire grand comme trois fois la France, peuplé de 90 millions d’habitants, au relief escarpé, notamment sur les côtes. Cette profondeur stratégique est telle qu’elle a rarement été bousculée au cours de l’histoire. Les Romains se sont heurtés aux Parthes pendant des siècles, et les Irakiens se sont épuisés pendant huit ans à tenter de percer les lignes iraniennes (dans une région pourtant assez plate). Ceci explique que les Américains n’ont pas tenté une invasion terrestre et que même la prise d’îles ou d’îlots iraniens du golfe Persique constituent des défis militaires réels. Dès lors, la coalition ne peut lancer que des feux à distance, ce qui constitue une certaine garantie à l’Iran, assuré de ne devoir combattre que dans le milieu aérien, tout en conservant des capacités de nuisance en mer.

L’Iran s’est par ailleurs préparé depuis des années à ce type d’affrontement, d’autant plus qu’il a subi des raids aériens et missiles récurrents au cours des trois dernières années, le dernier se terminant par la guerre des Douze jours. Malgré ces attaques, il a démontré une capacité de reconstitution de l’arsenal qui a surpris les observateurs (il en est d’ailleurs de même du Hezbollah au Liban du Sud). Téhéran a ainsi constitué depuis au moins une décennie un arsenal qui se caractérise à la fois par sa masse et sa dissémination. Les experts estiment que l’Iran dispose de 2 000 MRBM (missiles balistiques à moyenne portée) et près de 10 000 SRBM (missiles à courte portée), les premiers pouvant atteindre Israël, les seconds tous les États riverains du golfe Persique. Téhéran a par ailleurs surpris en engageant des missiles dotés d’innovations, comme des missiles à sous-munitions ou des missiles manœuvrant en phase terminale, ce qui complique encore plus les défenses anti-missiles de la coalition. Ajoutons enfin à cette panoplie plusieurs dizaines de milliers de drones à longue portée (Shahed) qui permettent de saturer les défenses sol-air.

Après avoir tiré de grosses salves les trois premiers jours, les Iraniens ont baissé pendant une vingtaine de jours leurs tirs (une quinzaine de missiles, une trentaine de drones) : la coalition a cru avoir sérieusement amoindri la résistance iranienne

Mais au bout de la quatrième semaine, Téhéran a réaugmenté ses volumes de tir (environ 40 missiles et 80 drones chaque jour), profitant de plus d’un taux d’interception plus faible des défenses de la coalition : l’efficacité était donc accrue. Quelques cibles à haute valeur ont été atteintes : des radars de surveillance aérienne ou un avion E3 AWACS de détection avancée. Simultanément, les Américains et les Israéliens n’ont cessé de frapper l’Iran et les infrastructures du pays sont durement touchées.

Plusieurs questions se posent : celle des stocks est centrale. Comme on le voit, l’Iran semble avoir un arsenal assez conséquent pour tenir plusieurs semaines. Son architecture de commandement, après avoir vraisemblablement plié les premiers jours, paraît s’être reprise et mieux coordonner les ripostes. Du côté de la coalition, si les munitions tirées d’avion semblent exister en volumes suffisants, on commence à s’interroger sur le nombre de missiles de croisière (Tomahawk) et surtout sur les munitions de défense anti-missile et défense sol-air. Leur nombre diminue, ce qui explique les choix d’interception opérés, notamment par les Israéliens, qui décident apparemment de laisser passer certaines salves. Les taux d’interception ont ainsi baissé très vite, au bout de la quatrième semaine de guerre.

Cette question des stocks (donc de la profondeur industrielle) et de la durée reprend des paramètres que l’on a déjà observés dans d’autres conflits. Cependant, ils se posent particulièrement vite dans cette quatrième guerre du Golfe.

L’Iran a par ailleurs élargi le conflit à des dimensions annexes, reprenant ainsi les méthodes de la guerre indirecte bien connue des stratèges. Il a ainsi décidé de bloquer le détroit d’Ormuz, à peu de frais : quelques tankers ont été visés, ce qui a suffi pour que les armateurs et les assureurs interdisent à tous leurs bateaux de franchir le détroit. Cela a immédiatement enflammé les marchés des hydrocarbures, mais aussi d’autres matières premières ou semi-transformées (GNL, hélium, engrais, soufre, etc.).

La crise économique s’annonce, qui va toucher notamment les opinions publiques occidentales et accroître la pression, intérieure et extérieure, sur Washington

Pour appuyer cette pression, l’Iran n’a pas hésité à frapper les monarchies du Golfe qui faisaient confiance à la garantie de sécurité américaine. Si des cibles américaines ont notamment été visées, des installations nationales l’ont été également (notamment les infrastructures pétrochimiques). Le dilemme des capitales régionales est dès lors le suivant : soit riposter directement contre l’Iran (qui peut lui-même favoriser l’escalade en frappant durement les usines de dessalement d’eau, vitale pour les populations qui en dépendent largement : Arabie à 70%, EAU à 42%, Koweït à 90%, Qatar à 99%) soit se retourner contre les États-Unis pour faire cesser le conflit.

Survivre, c’est gagner

Dans les conflits opposant des puissances inégales, si la plus faible survit, elle considère qu’elle a gagné. Ce fut le cas des Vietnamiens ou des Afghans et, avec ses armes, Téhéran cherche à reproduire ce succès. Il n’est pas assuré pour plusieurs raisons : les frappes de la coalition font mal et affaiblissent réellement l’Iran. Ce pays souffre lui-même économiquement du conflit et rien ne dit qu’il pourra poursuivre très longtemps. Le système politique paraît avoir surmonté la frappe initiale, mais il est également affaibli, d’autant qu’une majorité de la population le hait. Cependant, il ne faut pas espérer une révolte en temps de guerre. La coalition peut donc encore espérer l’emporter, mais plus le temps passe, plus la résistance iranienne constitue un défi à sa propre résolution. Le temps joue pour Téhéran.

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À propos de l’auteur
Olivier Kempf

Olivier Kempf

Le général (2S) Olivier Kempf est docteur en science politique et chercheur associé à la FRS. Il est directeur associé du cabinet stratégique La Vigie. Il travaille notamment sur les questions de sécurité en Europe et en Afrique du Nord et sur les questions de stratégie cyber et digitale.