S’il avait fallu écrire, il y a dix ans, un article sur la marine nord-coréenne, l’exercice aurait été relativement bref, par manque d’informations précises, mais également par la modestie du sujet lui-même. La « marine populaire de Corée » était alors une flotte (ou une flottille) à vocation côtière. Pour une première raison, moins politique que géographique, car le régime ermite est enclavé, bordé à l’ouest par la mer Jaune, dont le débouché vers la mer de Chine orientale est verrouillé par la Corée du Sud, et par la mer du Japon à l’est, séparée de l’océan Pacifique par l’archipel nippon.
Un article à retrouver dans le N62. Corée du Nord : La forteresse nucléaire.
Dès lors, la stratégie navale de Pyongyang consistait à construire un bastion défensif, conçu dans une logique asymétrique face à une marine sud-coréenne puissante et moderne, disposant d’excellents sous-marins et de destroyers équipés du système de combat américain Aegis. En matière navale, Séoul lorgne moins vers le nord que vers son puissant voisin chinois, dont l’armada croît à une vitesse telle qu’elle pousse les Sud-Coréens à d’immenses efforts. À titre d’exemple, la marine sud-coréenne compte 30 frégates et destroyers quand la marine française n’aligne que 15 frégates.
Ainsi, la Corée du Nord, puissance avant tout terrestre et balistique, privilégiait une très classique logique d’interdiction fondée sur une vingtaine de surannés sous-marins de Type 33 chinois (dérivés des Romeo construits en URSS de 1957 à 1961) achetés en kit et montés sur place
De taille modeste (76 mètres pour 1500 tonnes), ces vieux bâtiments étaient secondés par deux classes indigènes de sous-marins beaucoup plus modestes, les « Sang-O » (34 mètres) et les « Yono » (20 mètres), portant le nombre total de submersibles nord-coréens à près d’une centaine. C’est l’un des 36 « Yono » qui a coulé en 2010 une corvette sud-coréenne en mer Jaune.
Dans cette même logique de guérilla navale, la « marine populaire de Corée » possédait une centaine de vedettes lance-missiles et lance-torpilles pensées pour harceler la flotte sud-coréenne en cas de conflit. Les « gros » navires de surface ressemblaient davantage à un musée qu’à une flotte de guerre : une poignée de frégates légères Najjin fabriquées de manière indigène dans les années 1970 et autant de corvettes Sariwon construites dix ans plus tôt en Corée du Nord, mais basées sur des dragueurs de mines soviétiques Fugas des années 1930.
Une flotte qui se modernise
Pour modeste et hétéroclite qu’elle fût, une telle stratégie asymétrique, qui inspire depuis des décennies la République islamique d’Iran, laquelle prévoit par les mêmes moyens de bloquer le détroit d’Ormuz en cas de montée des tensions, pouvait s’avérer redoutable. Ce que l’on observe en mer Noire dans le cadre de la guerre d’Ukraine est une version 2.0 de cette guérilla, où les vedettes, pour certaines semi-submersibles, sont remplacées par des drones navals de surface. Les drones sous-marins, déjà en développement, y compris en Corée du Nord, seront la prochaine étape de cette « petite guerre » qui peut forcer une marine bien plus puissante à rester au port, ce qui est le cas de la flotte russe de la mer Noire, qui s’est réfugiée à Novorossiïsk.
Comme un mouvement de balancier, la « Jeune école », née dans le sillage de la torpille dans la seconde moitié du XIXe siècle, reprend du service.
Mais il ne faudrait pas oublier qu’au début du XXe, c’est la Vieille école, rangée derrière le cuirassé, qui l’emporte, avec une course au gigantisme qui redémarre
Et, aujourd’hui en Asie, et au-delà de la seule Chine, qui a certes lancé le mouvement comme naguère l’Allemagne, l’on retrouve cette même course à la mer avec la construction de destroyers toujours plus imposants et nombreux, dépassant les 10 000 tonnes et comptant plus de 100 missiles à leur bord — soit deux fois plus que les frégates européennes.
C’est là qu’un article écrit aujourd’hui sur la marine populaire de Corée change d’allure. Apparaît en germe une vraie flotte qui n’est plus la flottille côtière d’il y a encore dix ans. En 2025, la Corée du Nord a mis à l’eau — on le verra, avec difficulté — deux destroyers de 5 000 tonnes, de classe Choe-Hyon, dont la silhouette moderne aurait paru invraisemblable il y a quelques années au sein de l’antique inventaire nord-coréen. La même année, Kim Jong-un s’est esbaudi devant la coque d’un nouveau sous-marin qui, selon le dictateur communiste, serait à propulsion nucléaire, tout en étant capable de tirer des missiles balistiques à têtes nucléaires.
La Corée du Nord réalise ainsi en même temps l’ébauche d’une flotte hauturière tout en avançant dans son programme de dissuasion nucléaire, en allant chercher le Saint-Graal, la garantie d’une capacité de seconde frappe que seuls des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE) peuvent apporter. Vingt ans après son premier essai nucléaire, les progrès de Pyongyang sont notables : fabrication d’ogives nucléaires (une cinquantaine actuellement), production de missiles balistiques (dont certains intercontinentaux capables d’atteindre les États-Unis), navalisation de ces vecteurs, annonce d’un sous-marin à propulsion nucléaire, développement progressif, mais encore inachevé d’une technologie de « mirvage ».
Menace en mer
D’épaisses zones d’ombre permettent néanmoins de nuancer cette menace nord-coréenne. Certes, Pyongyang a bien démontré sa capacité de tirer des missiles balistiques depuis des sous-marins immergés (deux tirs, en 2016 et 2021, sans compter d’autres depuis des barges d’essai immergées). La famille des missiles Pukguksong s’élargit progressivement, avec aujourd’hui le Pukguksong-5, voire le Pukguksong-6, dont la portée pourrait atteindre les 2 500 km.
S’agissant des sous-marins eux-mêmes, la situation est probablement beaucoup moins reluisante que ce que vante la propagande du régime. Le premier sous-marin diesel-électrique, mis en service en 2014, était expérimental. Le second, le Hero Kim Kun Ok, a été mis à l’eau en novembre 2023, mais ses capacités opérationnelles sont certainement réduites : il s’agit de l’un des 20 Romeo nord-coréens qui a été rallongé d’une dizaine de mètres pour accueillir le compartiment à missiles. C’est un modèle suranné, bruyant et disposant d’une autonomie faible.
Quant au nouveau sous-marin « à propulsion nucléaire », le mystère reste entier : aucun expert naval n’imagine sérieusement que la Corée du Nord ait été capable, d’elle-même, de construire un réacteur nucléaire pour la propulsion et de l’y intégrer. Si la coque du navire, encore sur cales dans un hangar, semble bien achevée, rien ne prouve à ce stade qu’un réacteur nucléaire y ait été réellement implanté. Seule hypothèse crédible : qu’un autre État ait fourni au régime ermite des technologies pour le fabriquer ou qu’il lui ait plus simplement livré un tel réacteur, prêt à monter.
Tous les regards se tournent vers la Russie, qui a signé avec Pyongyang un partenariat stratégique, mais cette hypothèse demeure pour l’heure au stade de la rumeur. Et même si elle était avérée, il faudrait des années à la marine populaire de Corée pour mettre en service un tel SNLE. À quelle fin d’ailleurs ? S’agirait-il d’établir une permanence dissuasive à proximité des côtes nord-coréennes pour menacer la Corée du Sud et le Japon ? Ou s’agirait-il de s’échapper hors de la mer du Japon pour se diluer dans le Pacifique et, lors, menacer jusqu’aux États-Unis ? Il faudrait au SNLE nord-coréen bien des prouesses pour dépasser la « première chaîne d’îles » sans être repéré. Mais, aujourd’hui, ce scénario est de toute façon plus proche de la science-fiction que de la géopolitique.
Histoire des destroyers
L’histoire des deux destroyers Choe-Hyon paraît moins fantasque. Leur construction a été révélée pour la première fois en décembre 2024. En avril 2025, le premier a été lancé, suivi en mai par le second, qui a partiellement chaviré lors de sa mise à l’eau — une scène bien humiliante pour le régime communiste —, mais le destroyer a finalement été relancé le 12 juin, sans que l’on connaisse l’étendue des éventuels sinistres.
Au-delà de ce fâcheux épisode, force est de constater que ces Choe-Hyon n’ont rien à voir avec les précédents navires nord-coréens. Par leurs dimensions d’abord (140 mètres et 5 000 tonnes), mais surtout par les technologies embarquées que suggèrent les images : 74 missiles de différents types ensilotés dans des tubes verticaux (un chiffre supérieur aux plus grosses frégates françaises !), un dessin moderne qui n’est pas sans rappeler les navires sud-coréens, avec une mâture principale qui accueille (en théorie du moins) un radar à antenne active — la technologie la plus avancée en la matière — mais aussi des moyens de guerre électronique.
Quant à la défense rapprochée, elle est assurée notamment par le système russe Pantsir-M, formé de deux canons à haute cadence et de huit missiles anti-aériens à courte portée. Ce n’est certes pas la première fois que des capteurs ou des armements russes (ou chinois) sont observés sur des navires nord-coréens, bien au contraire, mais il s’agit là d’un système particulièrement moderne qu’on ne peut soupçonner d’être un achat discret de seconde main. Au demeurant, même si ce bâtiment est en partie un navire Potemkine, plus beau qu’il n’est en réalité, il témoigne d’un niveau de sophistication qui paraît difficilement atteignable sans une forte assistance étrangère.
C’est bien là la signature de Moscou, et la première manifestation visible de l’accord de partenariat stratégique global signé entre la Russie et la Corée du Nord en juin 2024. Deux autres destroyers Choe-Hyon devraient être mis à l’eau en 2026, un rythme à la chinoise qui pourrait rendre jaloux les très lents chantiers navals de Russie.









