Entretien avec le docteur Clément Renault, chercheur à l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire
- Née en 1941 d’un partenariat américano-britannique sur la cryptographie, l’alliance des Five Eyes s’est élargie à cinq nations anglophones pour devenir le réseau de renseignement électromagnétique le plus intégré au monde.
- Fondée sur la complémentarité géographique plutôt que sur la hiérarchie, chaque membre couvre une zone stratégique indispensable, créant une couverture mondiale qu’aucun des cinq ne pourrait assurer seul.
- Face à la révolution numérique et aux tensions conjoncturelles, l’alliance demeure structurellement solide : l’interdépendance technique et opérationnelle entre les cinq partenaires garantit sa pérennité.
Pourriez-vous rappeler la genèse historique des Five Eyes, depuis les premiers accords jusqu’à aujourd’hui ?
Tout commence en janvier 1941, non pas avec cinq pays, mais avec deux. Alors que les États-Unis ne sont pas encore pleinement engagés dans la Seconde Guerre mondiale, une délégation américaine visite Bletchley Park, le centre de renseignement électromagnétique britannique. C’est là que naît la première coopération : un échange de savoir-faire sur la cryptographie et les interceptions de communications.
Quand les États-Unis entrent officiellement en guerre après l’attaque de Pearl Harbour en décembre 1941, la collaboration se structure davantage. Les Américains prennent alors en charge l’interception et le déchiffrement des communications japonaises, tandis que les Britanniques se concentrent sur les communications allemandes. Ce partage du travail constitue le premier socle d’intégration des deux services.
En 1946, la coopération se formalise dans l’accord UKUSA, pour UK (United Kingdom) et USA. Cet accord va au-delà de la simple interception de communications : il intègre le partage de renseignement, des investissements conjoints, des formations mutuelles, le positionnement d’agents de liaison dans les services respectifs. Le périmètre reste cependant strictement celui du SIGINT, le renseignement électromagnétique, et il le demeure aujourd’hui.
La guerre froide va ensuite conduire à un élargissement du partenariat. Entre 1948 et 1956, le Canada (1948), l’Australie (1956) et la Nouvelle-Zélande (1956) rejoignent progressivement l’alliance. La logique est d’abord géographique : ces cinq nations anglophones, réparties aux quatre coins du globe, sont capables ensemble de couvrir l’intégralité de la planète en termes d’interception de communications.
C’est une alliance d’oreilles autant que d’esprits. Depuis lors, elle n’a cessé de se renforcer, au point qu’on la considère aujourd’hui comme l’alliance la plus intégrée au monde en matière de renseignement technique, avec des systèmes de communications partagés, des logiciels communs, et des officiers de liaison présents de part et d’autre dans les différents services.
Ces cinq pays n’ont pas les mêmes moyens. Y a-t-il une hiérarchie, ou la complémentarité prime-t-elle ?
Il faut replacer les choses dans leur perspective historique. À la fin du XIXe siècle et au début du XXe, c’est la Grande-Bretagne qui domine en matière de renseignement électromagnétique. Ce sont les Américains qui frappent à leur porte pour apprendre.
Après la Seconde Guerre mondiale, l’équilibre change progressivement : les États-Unis deviennent peu à peu la première puissance de renseignement en termes budgétaires et capacitaires. Toutefois, le Government Communications Headquarters (GCHQ) reste encore aujourd’hui l’un des services les plus puissants au monde dans ce domaine. L’alliance repose donc sur ces deux mastodontes, auxquels les trois autres apportent quelque chose d’irremplaçable : leur position géographique.
Car c’est précisément là que réside la logique de l’alliance, non dans un rapport de domination, mais dans une interdépendance fonctionnelle. Les Américains et les Britanniques ont besoin des Canadiens, des Australiens et des Néo-Zélandais pour intercepter des communications dans des zones qu’ils ne peuvent pas couvrir seuls. À titre d’illustration, la surveillance de l’espace indo-pacifique, incluant la Chine, se fait en grande partie grâce au partenariat avec Canberra et Wellington.
Chaque membre se voit ainsi attribuer une zone de responsabilité. Le résultat est une couverture mondiale qu’aucun des cinq ne pourrait atteindre seul, et une efficacité collective supérieure à la somme des parties.
Comment l’alliance s’est-elle adaptée aux grandes transformations du monde, notamment le contre-terrorisme et la révolution numérique ?
L’alliance a toujours suivi l’évolution de la menace. Pendant la guerre froide, l’objectif principal était l’URSS. Après 1991, le regard se tourne vers d’autres types de risques : terrorisme transnational, criminalité organisée, guerres civiles, trafics de drogue.
Le contre-terrorisme présente d’ailleurs une caractéristique importante : c’est une menace relativement consensuelle, à l’encontre de laquelle tous les membres peuvent travailler en pleine transparence et sans ambiguïté.
Mais la transformation la plus profonde qu’a connue l’alliance est évidemment technologique. Elle tient à l’avènement d’Internet. Autrefois, les communications militaires, diplomatiques ou gouvernementales circulaient sur des réseaux physiques segmentés, distincts des réseaux civils.
Un appel téléphonique personnel et un message diplomatique crypté empruntaient des infrastructures radicalement différentes. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Tout transite désormais par les mêmes câbles sous-marins et par la fibre optique : communications personnelles, gouvernementales, militaires, commerciales, toutes mêlées dans un flux colossal.
Cela change donc fondamentalement la nature du travail d’interception et de ciblage des communications. Le ciblage ne se fait plus en amont de l’interception des flux mais en aval : on ne récupère pas un signal ciblé mais une masse indifférenciée de données qu’il faut ensuite trier, cibler, analyser. C’est cette transformation de l’espace de collecte qui est à l’origine du scandale lié aux révélations d’Edward Snowden, qui a nourri l’illusion d’une surveillance de masse.
C’est pourquoi les Five Eyes ont massivement investi dans le big data et l’intelligence artificielle : l’enjeu n’est plus seulement d’intercepter, mais de trouver précisément ce qui est réellement d’intérêt dans un océan d’informations.
Des tensions politiques peuvent-elles fragiliser une alliance aussi intégrée techniquement ?
La question se pose évidemment avec acuité depuis que les États-Unis ont décidé, en mars 2025, de couper brutalement le flux de renseignement à destination de l’Ukraine, avant de le rétablir quelques semaines plus tard. Ce cas illustre les limites concrètes du découplage : en raison du partage quotidien et quasi-automatique d’informations entre services alliés, il est souvent impossible de déterminer avec précision ce qui appartient à qui. Quand le renseignement collecté est issu d’infrastructures conjointes dans lesquelles travaillent des analystes des pays de l’alliance, qui peut ensuite dire à qui appartient le renseignement et ce qui peut être partagé ou non ?
Autre exemple révélateur : les Britanniques ont annoncé avoir cessé de partager du renseignement avec les Américains sur certaines opérations menées dans les Caraïbes contre des groupes narcoterroristes. Ce sont des signaux de friction réels, même s’ils restent pour le moment circonscrits à des segments précis.
Il ne faut pas pour autant conclure que l’alliance est fragilisée dans son ensemble. Les professionnels américains du renseignement savent pertinemment qu’ils ont autant besoin de leurs partenaires que l’inverse. L’exemple ukrainien est éloquent à cet égard : la coopération avec Kiev permet aux Five Eyes d’observer en temps réel l’évolution des méthodes des services russes, ce qui contribue directement à la protection des systèmes américains eux-mêmes.
La meilleure défense passe par la connaissance de l’adversaire. C’est pourquoi l’interdépendance demeure structurelle, et l’alliance fondamentalement solide.
Existe-t-il une philosophie du renseignement propre à certains membres, notamment entre la NSA et le GCHQ ?
La question se pose souvent à propos de la NSA, dont les révélations d’Edward Snowden ont alimenté l’image d’un service particulièrement intrusif. Mais cette perception mérite d’être nuancée. La NSA n’est pas plus « offensive » que ses partenaires : elle dispose simplement de moyens plus importants, qui lui permettent d’opérer avec une profondeur d’accès que d’autres services ne peuvent pas atteindre.
D’ailleurs, une part significative de ce que Snowden a révélé concernait directement le GCHQ ou les services australiens. Les pratiques sont fondamentalement similaires parce que la nature même du SIGINT l’impose : il s’agit de capacités techniques, et ces capacités se développent et s’exercent conjointement.
Sur le plan des cadres légaux, des différences existent — chaque pays définit ses propres règles quant à la surveillance de ses propres citoyens. En revanche, pour ce qui est des interceptions de communications internationales, il n’existe pas de cadre légal. C’est le domaine où les services opèrent avec le plus de latitude, et c’est précisément dans ce domaine que les Five Eyes travaillent de concert, en partageant outils, méthodes et infrastructure.
L’alliance ne produit donc pas des philosophies concurrentes, mais une pratique commune, affinée par des décennies de coopération quotidienne entre des services qui, techniquement et culturellement, se sont profondément imbriqués.










