Poncifs suprêmes – Le choc des civilisations : ce qu’Huntington a vraiment écrit

16 mai 2026

Temps de lecture : 6 minutes

Photo : Israeli Foreign Minister Shimon Peres, left, talks with Samuel P. Huntington 2002. (AP Photo/Jeff Christensen, Pool)/0202032200/POOL PHOTO

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Poncifs suprêmes – Le choc des civilisations : ce qu’Huntington a vraiment écrit

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  • Samuel Huntington est l’un des auteurs les plus cités et pourtant les moins lus du débat géopolitique. Son « choc des civilisations » est devenu un poncif commode, brandi par tous les camps pour justifier des thèses qu’il n’a jamais défendues.

  • Loin d’être un manifeste belliciste, le livre de 1996 est un avertissement contre l’interventionnisme, une critique de l’universalisme occidental et un diagnostic sur la montée en puissance de la Chine.

  • Retour au texte de l’édition originale, pour mesurer l’ampleur du malentendu.

Ce que tout le monde dit

Depuis le 11 septembre 2001, l’expression est sur toutes les lèvres. Les éditorialistes la convoquent pour expliquer le terrorisme islamiste, les politiques s’en emparent pour justifier leurs guerres, les militants anti-impérialistes la retournent contre l’Occident. Le « choc des civilisations » est devenu l’une de ces formules qui dispensent de penser.

Le résumé dominant est simple : Huntington aurait prédit — et pour certains, souhaité — une guerre globale entre l’Occident chrétien et l’islam. Son livre serait le manifeste intellectuel de la croisade néoconservatrice, la justification théorique de l’invasion de l’Irak, le bréviaire des islamophobes. À gauche, on le cite pour dénoncer l’arrogance occidentale. À droite, on le cite pour légitimer la fermeté face à l’islam. Dans les deux cas, on ne l’a pas lu.

Cette lecture s’est cristallisée après le 11 septembre 2001, mais elle existait dès la publication de l’article fondateur dans Foreign Affairs en 1993, puis du livre en 1996. Dès l’origine, Huntington fut victime de son propre succès : le titre percutant éclipsa le contenu.

Ce qu’Huntington a réellement écrit

La première chose que l’on découvre en ouvrant Le Choc des civilisations (1996) est que le livre n’est pas un plaidoyer pour la guerre. C’est un avertissement contre elle — et notamment contre l’interventionnisme américain.

Huit civilisations, pas deux

Huntington ne parle pas d’un choc entre l’Occident et l’islam. Il identifie huit civilisations : occidentale, orthodoxe, islamique, hindoue, sino-confucéenne, japonaise, latino-américaine et africaine. Le monde qu’il décrit est fondamentalement multipolaire, et l’islam n’est qu’un acteur parmi d’autres. Sa thèse de départ est énoncée dès l’introduction :

« Les chocs entre civilisations représentent la principale menace pour la paix dans le monde, mais ils sont aussi, au sein d’un ordre international désormais fondé sur les civilisations, le garde-fou le plus sûr contre une guerre mondiale. »

Ce n’est pas un manifeste belliciste, c’est un diagnostic sur les conditions de la paix.

« Modernisation ne signifie pas nécessairement occidentalisation. La modernisation renforce les cultures et réduit la puissance relative de l’Occident. Fondamentalement, le monde est en train de devenir plus moderne et moins occidental. » — Huntington, 1996

Modernisation ne signifie pas occidentalisation

L’un des apports les plus méconnus du livre est sa critique de l’universalisme occidental. Huntington consacre de longs développements à démontrer que la modernisation économique et technologique n’entraîne pas mécaniquement l’adoption des valeurs libérales occidentales : « La modernisation se distingue de l’occidentalisation et ne produit nullement une civilisation universelle, pas plus qu’elle ne donne lieu à l’occidentalisation des sociétés non occidentales. »

Manger des hamburgers et porter des jeans, écrit-il, ne fait pas de quelqu’un un Occidental. L’Occident, ce n’est pas le consumérisme : c’est le droit, les institutions, la séparation du spirituel et du temporel. La preuve par l’histoire : le Japon, Singapour, Taïwan se sont modernisés sans s’occidentaliser. Le Shah d’Iran, lui, a tenté l’inverse — imposer l’occidentalisation pour moderniser — et a provoqué la révolution islamique de 1979. Conclusion d’Huntington : « La modernisation renforce les cultures et réduit la puissance relative de l’Occident. Fondamentalement, le monde est en train de devenir plus moderne et moins occidental. »

Lire aussi : L’Occident : primauté de la personne et de l’état de droit

La revanche de Dieu

Huntington consacre de longs passages à ce qu’il appelle « la revanche de Dieu » : le retour massif du religieux à partir des années 1970, après un siècle où les élites intellectuelles tenaient la sécularisation pour inéluctable. Ce retour touche toutes les civilisations : le nombre d’églises en activité dans la région de Moscou passe de 50 en 1988 à 250 en 1993 ; les protestants d’Amérique latine passent de 7 millions en 1960 à 50 millions en 1990. Et il touche l’islam : « Chez les musulmans comme chez d’autres, le renouveau religieux est un phénomène urbain ; il séduit les gens qui sont orientés vers la modernité, ont un bon niveau d’études et une position dans les professions libérales. (…) Les jeunes sont religieux, et leurs parents sont laïcs. »

Sa conclusion contredit frontalement la vulgate dominante : « Le renouveau des religions non occidentales est la manifestation la plus puissante de l’antioccidentalisme dans les sociétés non occidentales. Ce renouveau n’est pas un rejet de la modernité ; c’est un rejet de l’Occident et de la culture laïque, relativiste, dégénérée qui est associée à l’Occident. (…) C’est une déclaration d’indépendance culturelle : Nous serons modernes, mais nous ne serons pas vous. »

Sur l’islam : un constat, non une condamnation

Sur l’islam, Huntington est plus nuancé que ses commentateurs. Il ne désigne pas l’islam comme ennemi héréditaire de l’Occident, mais observe une tension structurelle entre deux religions universalistes et missionnaires : « L’islam et le christianisme sont tous deux des religions monothéistes. Tous deux sont universalistes et prétendent incarner la vraie foi, à laquelle tous les humains doivent adhérer. Tous deux sont des religions missionnaires dont les membres ont l’obligation de convertir les non-croyants. »

Il attribue le regain de violence aux frontières de l’islam à des facteurs démographiques et politiques précis — la jeunesse des populations, l’échec des modèles laïcs autoritaires — et non à une fatalité religieuse. Et il formule une observation que ses détracteurs occidentaux se gardent soigneusement de citer : « Le problème central pour l’Occident n’est pas le fondamentalisme islamique. C’est l’islam, civilisation différente dont les représentants sont convaincus de la supériorité de leur puissance. Le problème pour l’islam n’est pas la CIA ou le ministère américain de la Défense. C’est l’Occident, civilisation différente dont les représentants sont convaincus de l’universalité de leur culture. » Les deux civilisations se font face avec la même certitude d’avoir raison.

« Comme les dirigeants occidentaux ont compris que le processus démocratique dans les sociétés non occidentales suscite des gouvernements hostiles à l’Occident, ils s’efforcent d’influencer ces élections. » — Huntington, 1996

Lire aussi : Bouddhisme et islam, un affrontement inévitable ?

Un anti-interventionniste radical

C’est là le paradoxe de la réception de son œuvre. Huntington tire de son analyse une conclusion profondément anti-interventionniste. Il estime que tenter d’imposer la démocratie libérale dans des civilisations qui ne partagent pas les mêmes fondements culturels est non seulement vain, mais déstabilisateur. Il note avec une ironie cinglante : « Comme les dirigeants occidentaux ont compris que le processus démocratique dans les sociétés non occidentales suscite des gouvernements hostiles à l’Occident, ils s’efforcent d’influencer ces élections et mettent moins d’ardeur que naguère à défendre la démocratie dans ces sociétés. »

En ce sens, il s’oppose frontalement aux néoconservateurs qui l’ont instrumentalisé après le 11 septembre 2001 pour justifier l’invasion de l’Irak.

Le vrai défi : la Chine, pas l’islam

Autre point systématiquement occulté : pour Huntington, le véritable défi stratégique du XXIe siècle n’est pas l’islam mais la montée en puissance de la Chine. Il consacre de longs développements à l’affirmation de la civilisation sino-confucéenne et à la rivalité sino-américaine, observant que Pékin entend retrouver la position dominante qu’elle occupait en Asie pendant deux siècles avant le traité de Nankin de 1842 : « Les civilisations puissantes sont universelles ; les civilisations faibles sont particularistes. La confiance en soi grandissante de l’Extrême-Orient a fait émerger un universalisme asiatique comparable à celui qui était caractéristique de l’Occident. »

C’est l’Asie, écrit-il, qui est désormais le chaudron des civilisations, où les lignes de fracture du monde contemporain se dessinent.

Lire aussi : Chine : penser les hiérarchies dans le monde moderne

Un appel au renouveau de l’Occident

La conclusion du livre est celle que l’on cite le moins. Huntington appelle l’Occident non pas à la croisade, mais à un examen de conscience. Il identifie cinq signes de déclin intérieur : la montée des comportements antisociaux, l’effondrement de la famille, la faiblesse du capital social, l’érosion de l’éthique, la désaffection pour le savoir. Et il avertit : quand une civilisation n’a plus la volonté de se défendre, elle s’expose à l’invasion de civilisations plus jeunes et plus dynamiques. Loin d’exporter ses valeurs par la force, l’Occident devrait d’abord les incarner chez lui.

« Un livre qui critique l’universalisme occidental est devenu l’étendard des universalistes bellicistes. Un auteur qui appelle à la retenue stratégique est cité par ceux qui veulent exporter la démocratie par les armes. »

Ce que dit l’auteur en dit long

Le vrai « choc » n’est pas celui des civilisations entre elles. C’est celui entre la pensée d’Huntington et sa réception. Un livre qui critique l’universalisme occidental est devenu l’étendard des universalistes bellicistes. Un auteur qui appelle à la retenue stratégique est cité par ceux qui veulent exporter la démocratie par les armes. Un penseur qui voit dans la Chine le défi central du siècle est réduit à un pamphlet anti-islam.

Lire Huntington aujourd’hui, c’est mesurer l’ampleur du malentendu et comprendre que le monde qu’il décrivait en 1996 est, pour le meilleur et pour le pire, celui dans lequel nous vivons.

Lire aussi : Retour sur le Choc des civilisations

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À propos de l’auteur
John Mackenzie

John Mackenzie

Géopolitologue et grand reporter, John Mackenzie parcourt de nombreuses zones de guerre.