Qu’est-ce qu’être arabe ? S’agit-il d’une race, d’une généalogie homogène ? Plusieurs États se définissent officiellement comme arabes et appartiennent à la Ligue arabe : l’Égypte, l’Irak, la Syrie, le Maroc, l’Algérie, la Tunisie, la Libye ; des pays situés, pour la plupart, en dehors de la péninsule Arabique. Après la mort de Muhammad, ses disciples et alliés, des Arabes d’Arabie, se lancèrent dans une vaste série de raids qui aboutirent à la création d’un espace façonné d’abord par l’islam, puis par la langue arabe et par la civilisation née au VIIe siècle dans la péninsule Arabique. Mais la question fondamentale demeure : comment peut-on, aujourd’hui, être arabe ?
Un article à retrouver dans le N63. Golfe : qui sera le maître ?
D’Alep à Tanger, de Naplouse à Constantine et à Khartoum, qui s’identifient aujourd’hui comme arabes et comme descendants de ces cavaliers du désert ? La réponse classique, héritée notamment d’Ibn Khaldûn, a longtemps imposé l’idée d’un véritable choc démographique au XIe siècle. Selon ce récit, l’arrivée des Banû Hilâl et des Banû Sulaym en Ifriqiya ne fut pas une simple migration tribale, mais un basculement d’époque. Envoyées vers l’ouest par les Fatimides, ces tribus auraient submergé les campagnes, désorganisé les structures agricoles et accéléré la bédouinisation d’un espace jusque-là dominé par des formes de sédentarité. Ibn Khaldûn, qui vécut entre le Maghreb, l’Égypte et le Sham aux XIVe et XVe siècles, y voyait l’illustration presque exemplaire de sa théorie de l’asabiyya, cette solidarité vigoureuse des groupes nomades capable de renverser des sociétés urbaines devenues fragiles. Reprise au XIXe siècle par une historiographie fascinée par l’opposition entre nomades et sédentaires, cette lecture a fait du XIe siècle une ligne de fracture nette dans l’histoire du Maghreb, opposant un monde berbère agricole et structuré à un monde arabisé, tribal et pastoral.
Le monde des tribus
Mais même si l’on s’en tient à ce récit, cet apport démographique supposément massif intervient trois à quatre siècles après la conquête musulmane, et non au moment initial de l’expansion arabe. Derrière le récit du déferlement se dissimule une réalité plus nuancée : plutôt qu’un « déluge apocalyptique », les transformations semblent avoir été graduelles et complexes, irréductibles à un simple remplacement brutal de population.
Une tout autre réponse, qui fait l’économie d’un phénomène migratoire massif, est proposée par l’historien Yossef Rapoport (né en 1968), professeur à la Queen Mary University of London, dans son ouvrage Becoming Arab, traduit en français sous le titre Devenir arabe. Il s’appuie sur des documents datant pour la plupart de l’époque mamelouke (1250-1517) : actes notariés, lettres, contrats de mariage, plaintes officielles, conservés dans la Geniza du Caire, retrouvés lors de fouilles archéologiques ou issus de la bibliothèque du monastère Sainte-Catherine.
Ces archives lui ont permis d’étudier les populations du sultanat mamelouk d’Égypte, dont le territoire s’étendait sur la vallée du Nil, la côte méditerranéenne et le Sinaï, correspondant à l’Égypte actuelle, ainsi que sur le Bilad al-Sham, soit l’actuel Israël, le Liban, la Syrie et la rive orientale du Jourdain. La majorité des documents et des cas étudiés concerne toutefois les territoires que nous appelons aujourd’hui l’Égypte.
Cet accent mis sur l’Égypte est particulièrement significatif.
Au XIXe siècle, et surtout au XXe, à une époque où l’Arabie elle-même, hormis ses villes saintes, était une terre oubliée, c’est l’Égypte qui porta l’idée moderne de la nation arabe
Entre 1954 et 1977, elle l’incarna pleinement : avec Nasser, La Voix des Arabes, le cinéma, la musique, la République arabe unie et le siège de la Ligue arabe. Elle fut même parée du titre d’Oum el-Dounia, littéralement « la mère du monde ».
Cette expression est devenue presque indissociable de l’Égypte dans l’imaginaire arabe contemporain. Dire Misr Oum el-Dounia, c’est à la fois rappeler que son histoire précède l’islam, précède l’arabisation, précède même la formation des peuples arabes au sens historique, ancrant ainsi l’identité nationale dans l’histoire pharaonique, et reprendre le discours panarabe de Nasser, où l’Égypte est le cœur politique et culturel du monde arabe moderne. La question qui se pose est donc la suivante : quand et comment les Égyptiens, Coptes et chrétiens assujettis à l’Empereur chrétien de Constantinople, sont-ils devenus arabes ?
Processus au long cours
Yossef Rapoport identifie et décrit ce processus, qui aurait duré quelques générations. Le point de départ de sa thèse est que les armées arabes conquérantes s’installèrent dans les villes d’Égypte, non dans les campagnes. Pendant quatre siècles, leur attention se concentra sur les ports, le commerce, l’artisanat, l’administration et l’économie, autrement dit sur les villes, souvent nouvelles, comme Foustat ou Bagdad, où se trouvaient palais, casernes, centres d’études et de culture, pouvoir et richesse. L’islam et la langue arabe demeurèrent minoritaires et largement confinés aux centres urbains.
Rapoport soutient que les Coptes, nom dérivé d’Aegiptus, désignant les habitants chrétiens de l’Égypte, ainsi que les chrétiens du Levant (Palestine, Syrie) adoptèrent progressivement des identités tribales arabes comme stratégie d’adaptation à l’effondrement du pouvoir central.
Sous la domination romano-byzantine, les paysans d’Égypte étaient propriétaires de leurs terres et bénéficiaient de la protection d’un système centralisé de tribunaux et de forces de police. Mais lorsque le pouvoir abbasside entra en compétition avec les Fatimides, puis que les Ayyoubides et les Mamelouks commencèrent à confisquer les terres arables pour les redistribuer à des feudataires militaires, les paysans perdirent leurs droits. Réduits à un état de quasi-servage, leur seul recours fut de s’intégrer à un groupe plus large et mieux reconnu. Ainsi, dans des villages où les noms et les documents fiscaux ne révélaient aucun lien particulier entre les différents propriétaires, Rapoport constate qu’aux XIIe et XIIIe siècles, ces derniers commencent à se regrouper en clans et en tribus, en s’attribuant des noms prestigieux de tribus arabes et en inventant une parenté commune.
Dans les troubles qui secouèrent l’Égypte et la Syrie au cours de ces siècles : chute des Fatimides, croisades, invasions mongoles, peste noire, ascension du système turcique fondé sur l’esclavage militaire (Mamelouks, puis Ottomans avec les janissaires), la population rurale s’organisa également pour se défendre
Ces nouveaux clans et tribus étaient capables de lever des contingents non négligeables et de mener des révoltes contre les maîtres successifs des centres urbains et des voies de communication. Cette dynamique fit émerger des autorités rurales de facto, qui supplantèrent progressivement l’administration directe exercée depuis des centres comme Damas.
Des cultivateurs sédentaires travaillant la terre depuis l’époque pharaonique purent ainsi, par un glissement sémantique et historiographique, se voir requalifiés en descendants de nomades arabes. Le terme « bédouin », que l’on associe spontanément à des éleveurs de chameaux issus de la péninsule arabique, recouvrait en réalité une acception beaucoup plus large. Comme le montre Rapoport, dès le XIe siècle, il pouvait désigner des populations rurales, agricoles ou pastorales, sans impliquer nécessairement une origine désertique récente.
Arabe et chrétien ?
Selon Rapoport, la transition du christianisme copte et du judaïsme vers l’islam découla largement de la nécessité de s’adapter à ce contexte. Il ne s’agissait pas tant d’une persécution systématique des chrétiens que du fait que des cultivateurs dépourvus d’affiliation tribale arabe se trouvaient exposés à diverses menaces et exactions de la part des autorités. La réalité décrite par Rapoport ressemble davantage à un nuancier qu’à une situation binaire.
Dans ce cadre, un détail mérite attention : de nombreuses communautés sédentaires élèvent des chevaux. Dans les sociétés islamiques médiévales, le cheval n’est pas seulement un animal utilitaire, c’est une ressource stratégique et un marqueur de noblesse guerrière. Posséder des chevaux, c’est être capable de lever des cavaliers et de constituer des armées de coalition mobiles. Or les Mamelouks, puis les Ottomans, reposent précisément sur une logique de monopolisation de la force : leur pouvoir dépend du contrôle de la cavalerie.
Le fait que nombre de ces groupes qualifiés de « bédouins » ne soient pas des nomades errants, mais des communautés enracinées dans les campagnes tout en étant capables de lever des cavaliers, les place à l’interface entre monde rural et monde militaire. Dans ce contexte, se réclamer d’une identité tribale arabe et « bédouine » n’était pas un simple affichage symbolique, mais une inscription dans une catégorie politique reconnue : les tribus jugées loyales au régime pouvaient obtenir des statuts fiscaux particuliers, des fonctions de police rurale, de garde des routes ou de protection des frontières.
Rapoport souligne que la transformation des campagnes en une population musulmane se définissant comme arabe a été largement négligée par les sources contemporaines. Les élites passaient peu de temps à la campagne et écrivaient rarement à son sujet. En analysant l’évolution des appellations et des noms sur plusieurs siècles, il met en évidence le glissement progressif de l’arabité parmi la population autochtone. Ce processus peut se suivre à travers le terme arabe urbān, pluriel de arabī. Ce mot ne désigne pas simplement les « Arabes » au sens ethnique, mais qualifie souvent des groupes tribaux ou ruraux en cours d’intégration dans une identité arabe reconnue. Il ne s’agit pas d’un bloc homogène venu du désert, mais d’une catégorie souple, appliquée à des populations diverses. Rapoport montre que urbān peut désigner des communautés installées de longue date, parfois largement agricoles, qui adoptent des généalogies arabes et se réclament d’ancêtres tribaux prestigieux. Autrement dit, le terme n’enregistre pas une origine : il signale des groupes qui deviennent arabes dans le langage politique et social.
Des Mamelouks aux Ottomans
À la chute des Mamelouks en 1517, leur sultanat indépendant, fondé en 1250, fut soumis aux Ottomans avant que Mehmet Ali n’élimine définitivement leurs derniers représentants en 1811. La longue période de domination ottomane entraîna une nouvelle évolution identitaire. Les cultivateurs commencèrent à se désigner comme fellahs, comme ils le font encore aujourd’hui. Sous les Mamelouks, se réclamer d’une généalogie arabe et d’un statut bédouin permettait d’accéder à des circuits de pouvoir fondés sur la capacité militaire et la fiscalité négociée. Avec l’intégration progressive dans l’Empire ottoman, la logique administrative évolua. L’État ottoman reposait sur une fiscalité assise sur l’enregistrement des terres et des contribuables, imposant une catégorisation plus nette entre groupes militaires et population productive. La grande distinction devient celle entre askeri, les serviteurs de l’État, par le sabre ou la robe, et reaya, les sujets imposables. Ce dernier terme dérive de la racine arabe r-ʿ-y, qui signifie paître, garder un troupeau ; de la même racine viennent ra’ī, le berger, et ra’iyya, le troupeau, puis, par extension, les sujets gouvernés. Le souverain est le berger, le peuple est le troupeau.
C’est dans ce contexte que le terme « fellah », issu de la racine arabe f-l-ḥ signifiant labourer, prit de l’ampleur.
Se dire fellah, c’est s’inscrire dans une catégorie socio-économique, celle du producteur agricole attaché à la terre, relevant de la fiscalité ordinaire, qui correspond bien mieux à la grille ottomane que les anciennes revendications tribales
Dans le même mouvement, le terme « Arabe » en vint à désigner exclusivement les populations pastorales. Sept ou huit siècles après la conquête musulmane, l’immense majorité des Égyptiens et des Syriens parlaient arabe et pratiquaient l’islam.
Ainsi, devenir arabe ne relève ni d’un déterminisme biologique ni d’une filiation continue remontant aux populations de la péninsule arabique. Pour la majorité des Arabes d’aujourd’hui, il s’agit d’un processus historique, social, économique et politique. On devient arabe lorsque, au-delà de la simple conversion à l’islam et des avantages qu’elle procure, l’appartenance tribale et clanique, souvent reconstruite, offre protection, statut et capacité d’action dans un monde où l’État vacille. L’arabité, telle que la met au jour Rapoport, n’est pas une essence, mais une inscription progressive dans un ordre social et politique, qui se traduit par un changement de vocabulaire et par la fabrication de généalogies. Elle naît d’une adaptation aux contraintes fiscales et militaires, puis se cristallise en identité. Environ 80 % des 460 millions de personnes qui s’identifient aujourd’hui comme arabes sont ainsi les descendants de populations autochtones qui ne sont pas nées arabes au sens historique du terme, mais qui le sont devenues par l’intégration à des catégories reconnues, et, avec le temps, par la mémoire que ces catégories ont fini par produire.










