<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Au Mali, les civils dans l’horreur des crimes de l’armée et des Russes

20 mai 2026

Temps de lecture : 4 minutes

Photo :

Abonnement Conflits

Au Mali, les civils dans l’horreur des crimes de l’armée et des Russes

par

  • Une dizaine de réfugiés maliens en Mauritanie ont témoigné à l’AFP des violences commises contre les civils par l’armée malienne et ses alliés russes d’Africa Corps : décapitations, tortures électriques, viols, campements brûlés.

  • Selon les données de l’ONG Acled, les opérations menées depuis 2020 par les forces maliennes accompagnées de paramilitaires russes ont fait plus de 8 500 morts, dont la moitié sont des civils — proportion qui monte à 90 % quand les Russes agissent seuls.

  • Dans le Hodh Chargui mauritanien, 300 000 réfugiés ont fui les violences des belligérants de tous bords dans un conflit qui déchire le Mali depuis quatorze ans.

Par Éléonore Sens (AFP) — Fassalé, Mauritanie

« Sa mort est ma plus grande souffrance », s’étrangle Chérifa*, le voile taché de larmes en évoquant son fils, décapité par un commando de l’armée et de paramilitaires russes au Mali l’été dernier. Comme elle, une dizaine de réfugiés maliens en Mauritanie ont témoigné à l’AFP des violences commises contre les civils par l’armée malienne et ses alliés russes qui l’épaulent dans sa lutte contre le jihadisme.

À l’abri d’une construction de briques sommaire, la sexagénaire raconte comment son fils et quatre autres personnes, partis vendre de la marchandise au Mali, ont croisé la route de l’armée malienne et de paramilitaires russes du groupe Africa Corps en août dernier, à quelques kilomètres de la frontière. Des bergers qui s’étaient cachés dans les environs ont rapporté la scène : « Les agresseurs les ont ligotés, avant de les décapiter (…) Ils ont mis le feu aux marchandises ». Personne n’a osé venir récupérer les cinq hommes avant le lendemain, par peur d’une embuscade ou que les dépouilles soient piégées.

« Ils déversent leur haine sur le peuple innocent »

L’armée et les Russes « déversent leur haine sur le peuple innocent, faible et inoffensif », lâche Chérifa. Les communautés peules et touareg, soupçonnées de grossir les rangs des groupes jihadistes et des indépendantistes au Mali, sont particulièrement visées par les forces du pouvoir central. Arrivée au pouvoir par un coup d’État en 2020 en promettant de rétablir la sécurité sur le territoire, la junte du général Assimi Goïta s’est éloignée de la France pour faire appel à la milice russe Wagner, devenue depuis Africa Corps, rattachée au ministère de la Défense russe.

Selon des données analysées par l’AFP de l’ONG Acled, spécialisée dans l’observation des conflits, les actions lancées depuis 2020 par les forces officielles maliennes, accompagnées ou non par les paramilitaires russes, ont fait plus de 8 500 morts, dont la moitié sont des civils. Lorsque les Russes accompagnent les forces gouvernementales, la proportion des civils parmi les tués monte à 60 %, et dépasse 90 % quand ils sont seuls.

« Lorsque les Russes accompagnent les forces gouvernementales maliennes, la proportion des civils parmi les tués monte à 60 %. Quand ils agissent seuls, elle dépasse 90 %. » Données ACLED, analysées par l’AFP.

Lire aussi : Sahel : le mirage de la sous-traitance sécuritaire

Tortures

Sous les tentes de fortune des réfugiés, l’évocation des Wagner, comme on appelle toujours les Russes, ravive bien des traumatismes. Nédoune*, réfugié touareg d’une cinquantaine d’années, porte toujours les séquelles de leurs tortures : un œil gauche opéré et un corps perclus de douleurs. Il y a deux ans, cet éleveur était allé chercher de l’eau à un puits dans la région de Tombouctou lorsqu’il a été arrêté par un convoi russe. Il raconte avoir été tabassé, puis ligoté et embarqué dans un véhicule pendant deux jours où les Russes ont raflé des civils et détruit des campements. « Ils ont tout brûlé, tué tous les animaux », narre-t-il, impassible.

À travers un interstice du turban qui lui cache les yeux, Nédoune dit avoir vu les hommes du commando arrêter un Peul, le battre jusqu’à ce qu’il soit « à l’article de la mort » avant de l’égorger et de le jeter du véhicule. Il raconte avoir ensuite été torturé par des Russes pendant quatre jours au camp de Bapho, à peine nourri d’un peu de pain et d’eau. « On te mouille le corps avant de t’introduire les fils dans les oreilles et d’envoyer la charge électrique, puis tu t’évanouis », explique-t-il. Il sera finalement libéré en payant 310 000 francs CFA (472 euros), une petite fortune dans ce pays pauvre.

« On te mouille le corps avant de t’introduire les fils dans les oreilles et d’envoyer la charge électrique, puis tu t’évanouis. » Nédoune*, réfugié touareg, témoignage recueilli en Mauritanie.

Lire aussi : La nouvelle vie de Wagner après le décès de Prigojine

Violences sexuelles et exode massif

Dans la région désertique du Hodh Chargui en Mauritanie, ils sont aujourd’hui 300 000 réfugiés à avoir fui les violences des belligérants de tous bords dans le conflit qui déchire le Mali depuis quatorze ans. À Fassalé, ville-frontière, les soignants de Médecins sans frontières constatent l’ampleur des traumatismes : psychoses, coups, blessures par balle, viols de femmes et d’hommes. « Des personnes ont témoigné avoir été enterrées vivantes », rapporte Mayoury Savant, coordinatrice de MSF dans la région.

La région a connu ces derniers mois un afflux massif de réfugiés fuyant également les ultimatums imposés par les jihadistes du JNIM (Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans, affilié à Al-Qaïda) à certaines localités : fuir, ou risquer d’être massacrés.

Plainte internationale et situation incertaine

Il y a quelques semaines, des organisations de la société civile, dont la Fédération internationale pour les droits humains (FIDH), ont déposé une plainte devant la Cour africaine des droits de l’homme et des peuples concernant des violations présumées des droits humains commises au Mali et impliquant les forces armées maliennes et le groupe Wagner.

La situation dans le pays est plus incertaine que jamais depuis fin avril et les attaques coordonnées d’une ampleur inédite menées contre la junte malienne par les indépendantistes touareg du Front de libération de l’Azawad (FLA) et les jihadistes du JNIM. Camouflet pour Bamako et ses alliés russes : la perte de Kidal, bastion des indépendantistes touareg.

« Avant l’arrivée des Russes, nous vivions dans la tranquillité. » Fatimata*, 30 ans, réfugiée touareg en Mauritanie.

Drapée dans une tenue noire parsemée de strass, Fatimata*, 30 ans, relate en pleurant sa fuite après des frappes aériennes il y a trois ans sur son village proche de Tombouctou. Les femmes qui sont restées ? « Tout leur est arrivé sauf la mort. Nous savons que certaines ont été torturées », dit-elle. Avant l’arrivée des Russes, « nous vivions dans la tranquillité ». Comme beaucoup de réfugiés interviewés par l’AFP, cette Touareg soutient le FLA et espère : « S’il récupère Tombouctou et les autres localités, je pourrai rentrer chez moi. »

Lire aussi : Mauritanie : seule face à l’exode des réfugiés maliens

Lire aussi : Rébellions touareg et déstabilisation de l’État au Mali

*Noms modifiés pour raison de sécurité.

Mots-clefs : , ,

Voir aussi

Kémi Seba et les Bittereinders afrikaners : l’alliance improbable

L'arrestation simultanée de Kémi Seba et du leader afrikaner François van der Merwe à Pretoria révèle une convergence aussi inattendue que troublante entre deux figures issues d'univers idéologiques radicalement opposés. Au-delà du fait divers judiciaire, cette affaire éclaire les...

Livre – Boléro. Ahmet Altan

Ahmet Altan signe un roman d'une rare sophistication littéraire qui conjugue thriller psychologique, érotisme littéraire et dénonciation politique, sur fond de Turquie contemporaine autoritaire. À travers le triangle dangereux d'Asli, physiothérapeute indépendante, de son amant...

Crète : les animaux et l’histoire

La Crète se lit dans ses animaux — ceux qui paissent sur ses collines calcaires comme ceux que ses habitants ont sculptés, peints et vénérés pendant quatre millénaires. Du taureau sacré des Minoens au lion ailé de Venise, chaque animal dit une couche de l'histoire : minoenne,...

À propos de l’auteur
Revue Conflits avec AFP

Revue Conflits avec AFP