Sahel : le mirage de la sous-traitance sécuritaire

18 mai 2026

Temps de lecture : 6 minutes

Photo : (c) AFP

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Sahel : le mirage de la sous-traitance sécuritaire

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  • Le 25 avril 2026, six attaques coordonnées frappent simultanément des positions maliennes, tuant le général Sadio Camara et précipitant la chute de Kidal. Ces événements signent l’acte de décès de la doctrine d’externalisation sécuritaire érigée en modèle par les pays de l’AES et par la République centrafricaine.

  • De Bamako à Bangui, le recours à Africa Corps n’a pas produit la stabilisation promise, mais une recomposition des équilibres de la violence qui a renforcé les insurgés tout en délégitimant les États.

  • L’échec n’est pas conjoncturel. Il est structurel : désarticulation des armées nationales, prédation minière, massacres de civils transformés en réservoirs de recrutement jihadiste. Anatomie d’une faillite annoncée.

Kati, région de Koulikoro, avant l’aube. Le 25 avril 2026, six opérations simultanées s’abattent sur des positions stratégiques maliennes dans un arc géographique s’étendant du septentrion jusqu’au centre du pays. La revendication conjointe du JNIM, affilié à al-Qaïda, et du Front de libération de l’Azawad (FLA) révèle une alliance idéologiquement improbable, mais tactiquement redoutable, dont la synchronisation dépasse ce que les services de renseignement maliens avaient manifestement anticipé. Le bilan est aussi spectaculaire que symbolique : le général Sadio Camara périt dans l’une de ces attaques ; Kidal, verrou stratégique du Nord malien et ville symbole de la reconquête nationale proclamée par la junte, tombe.

Une question que les gouvernements de l’AES peinent à formuler publiquement s’impose alors avec brutalité : que reste-t-il du dispositif sécuritaire bâti depuis 2021 sur la promesse d’une souveraineté retrouvée ? Les décombres d’une illusion stratégique.

La promesse idéologique

L’externalisation sécuritaire au Sahel ne s’est pas présentée comme un aveu de faiblesse. Elle s’est parée des habits de la résistance. Le renvoi des forces françaises, l’expulsion de la MINUSMA, la mise à l’écart des coopérants militaires occidentaux : chacun de ces actes a été mis en scène comme le geste fondateur d’une souveraineté enfin reconquise. Africa Corps en était le garant armé visible. Cette rhétorique de la rupture a fourni aux juntes une légitimité populaire initiale, réelle, mesurable, documentée par Afrobaromètre, qui a masqué temporairement la profondeur de leur nouvelle dépendance.

Machiavel le formulait déjà avec une vigueur prophétique : le prince qui s’en remet à des troupes mercenaires ne possède ni son armée ni son État, car l’intérêt de ces troupes coïncide rarement avec le sien. Africa Corps opère formellement en dehors des structures étatiques russes tout en exécutant une stratégie dictée par le Kremlin. La déniabilité diplomatique avait un prix que les juntes n’avaient pas calculé.

« Un conflit résolu est un contrat perdu. Africa Corps a obtenu, en contrepartie de ses services, des concessions minières dans le Liptako-Gourma et dans la région de Kayes. Cette prédation a constitué une source de financement autonome rendant moins urgente la nécessité d’une résolution effective du conflit. »

L’armée nationale sacrifiée

Le premier effet pervers de l’externalisation a été la désarticulation progressive des chaînes de commandement nationales. En confiant la conduite du combat à des supplétifs opérant selon une doctrine propre, non intégrée aux procédures des FAMa, la junte a institué une dualité de commandement qui a sapé la cohérence doctrinale et la capacité de projection autonome des forces maliennes. Les officiers nationaux, progressivement relégués à des rôles d’observateurs lors des opérations conduites par Africa Corps, ont perdu la maîtrise des théâtres qu’ils étaient censés contrôler.

Ce phénomène est bien documenté dans la littérature sur la sous-traitance : lorsqu’une organisation externalise durablement une fonction stratégique, elle perd la capacité d’en évaluer la prestation — asymétrie d’information post-contractuelle dont les effets sont, dans le domaine sécuritaire, potentiellement létaux. La mort du général Camara illustre tragiquement cette désarticulation : architecte du partenariat avec Moscou, il périt sur un site que le dispositif combiné FAMa-Africa Corps était précisément censé protéger.

L’or avant la paix

Un deuxième mécanisme d’échec tient à la logique d’action des acteurs externalisés. Les investigations du Blood Gold Report et les données du Panel d’experts des Nations Unies ont établi qu’Africa Corps a obtenu, en contrepartie de ses services, des concessions minières dans le Liptako-Gourma et dans la région de Kayes, riches en or. Cette prédation a eu deux effets convergents : elle a constitué une source de financement autonome rendant moins urgente la nécessité d’une résolution effective du conflit — un conflit résolu est un contrat perdu —, et elle a engendré des ressentiments locaux alimentant directement le recrutement jihadiste.

En République centrafricaine, où l’engagement russe remonte à 2018, Bangui a concédé à des sociétés écrans affiliées à Africa Corps des droits d’exploitation dans plusieurs zones aurifères et diamantifères en échange de la protection du régime Touadéra. L’analogie avec les Compagnies à charte s’impose : des acteurs privés mandatés militairement qui combinent exploitation économique et prérogatives souveraines au détriment des populations, et dont l’histoire enseigne qu’ils produisent, sur le temps long, une érosion irréversible de la souveraineté des États qui leur avaient consenti des franchises.

Lire aussi : Mali, Burkina, Niger : la faillite silencieuse des États-combattants

Moura ou la population perdue

Le troisième mécanisme d’échec est le plus décisif. David Galula le formulait avec une clarté que les architectes de l’externalisation auraient dû méditer : la population n’est pas l’environnement du conflit, elle en est l’enjeu central. Le massacre de Moura, en mars 2022, est emblématique. Human Rights Watch y a documenté l’exécution sommaire d’environ 300 civils lors d’un ratissage de cinq jours ; l’OHCHR a conclu à plus de 500 morts. Les massacres de Boulikessi, Mondoro et Niono ont suivi la même logique. Selon les données ACLED compilées par l’auteur, le nombre d’événements violents contre des civils dans les zones d’opération d’Africa Corps a progressé de 34 % par rapport à la période de présence de Barkhane.

Ces violences ont transformé des communautés jusqu’alors réticentes à l’islamisme radical en réservoirs de sympathie active pour le JNIM. La logique est d’autant plus perverse que les juntes ne peuvent reconnaître publiquement les exactions de leurs partenaires sans s’effondrer politiquement : ce déni contraint renforce l’impunité d’Africa Corps et, mécaniquement, l’intensification de ses violences.

« Africa Corps peut tenir un périmètre, protéger un site minier. Il ne peut pas construire la relation de confiance entre l’État et ses marges, qui constitue le socle d’une sécurité durable. L’externalisation a stabilisé le pouvoir en déstabilisant le territoire. »

Kidal, acte de décès d’une doctrine

La chute de Kidal n’est pas un accident. C’est l’aboutissement d’une logique. La junte avait substitué la réintégration par la force à la négociation politique, vidant progressivement l’Accord de paix de 2015 de sa substance. La durabilité de l’alliance JNIM-FLA est analytiquement discutable : les deux organisations portent des projets à terme contradictoires. Mais cette interrogation sur l’avenir risque de faire écran à la réalité immédiate : quel que soit le destin de cette coalition de circonstance, le dispositif sécuritaire malien s’est révélé incapable d’en empêcher l’exécution.

Du point de vue de la sociologie militaire, la perte de Kidal révèle une pathologie profonde : l’incapacité à traduire la présence militaire en légitimité politique. Africa Corps peut tenir un périmètre, protéger un site minier. Il ne peut pas construire la relation de confiance entre l’État et ses marges, qui constitue le socle d’une sécurité durable. Le miroir centrafricain achève la démonstration : huit ans de présence russe continue n’ont pas produit une stabilisation, mais une fragmentation accrue. L’ACLED recense pour 2025 un nombre d’incidents violents impliquant des civils nettement supérieurs à 2017. L’externalisation a stabilisé le pouvoir en déstabilisant le territoire.

Lire aussi : Mali : le JNIM revendique des attaques coordonnées avec la rébellion touareg

L’urgence d’une sécurité endogène

L’anatomie que nous venons d’effectuer conduit à un diagnostic sans appel : l’externalisation de la sécurité en Afrique subsaharienne a échoué sur l’ensemble de ses objectifs déclarés. Elle n’a pas réduit l’insécurité. Elle n’a pas renforcé les armées nationales, elle les a affaiblies. Elle n’a pas stabilisé les régimes qui y avaient recours, elle a alimenté les insurrections qu’elle entendait éradiquer. Elle a en revanche enrichi ses prestataires, dégradé les institutions et fourni aux groupes insurgés des ressources de légitimation supplémentaires.

Mali (c) Conflits

Toute coopération sécuritaire qui ne vise pas, dès le premier jour, à renforcer les capacités autonomes des armées nationales, à garantir leur intégration dans des chaînes de commandement civiles responsables, et à articuler l’action militaire avec une stratégie politique de reconstruction de la légitimité étatique dans les marges, est vouée à produire exactement ce qu’elle entend combattre. Les attaques du 25 avril 2026 marquent peut-être le tournant où l’échec de l’externalisation devient assez manifeste, assez brutal et assez symboliquement chargé pour ne plus pouvoir être rationalisé.

La question demeure entière : qui, dans les capitales sahéliennes, a encore les moyens politiques de l’entendre ?

Lire aussi : Reconstruire des partenariats stables en Afrique à partir du cas malien

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À propos de l’auteur
Fiacre Vidjingninou

Fiacre Vidjingninou

Chercheur principal, Béhanzin Institute (Lagos) Chercheur associé senior, Egmont Institute (Bruxelles) Enseignant, École Nationale Supérieure des Armées (Bénin)