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Les humanités — grec, latin, philosophie, histoire antique — ne sont pas des curiosités pour nostalgiques : elles sont des outils d’émancipation, d’esprit critique et de défense de la démocratie.
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L’apprentissage du grec ancien dès le primaire produit des effets prouvés sur l’attention et la maîtrise du langage ; des méthodes nouvelles, vivantes et numériques permettent de le réintroduire.
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À l’ère de l’IA, la culture personnelle reste irremplaçable : seul l’enracinement dans les langues et textes fondateurs protège contre la manipulation et la perte du savoir.
Caroline Fourgeaud-Laville entend montrer, à travers cet ouvrage lumineux et très vivant, en quoi les humanités (grec, latin, philosophie, philologie, histoire antique) nous sont indispensables et pourquoi il est urgent de les réhabiliter en leur accordant une plus grande place.
Loin des préjugés que l’on peut avoir, l’étude de leur actualité et de leur modernité permet, selon elle, de démontrer qu’ils constituent une véritable source d’émancipation et de développement de l’esprit critique au service de la démocratie et de la lutte contre les préjugés.
L’auteur de cet ouvrage est une spécialiste de la Grèce antique, mais aussi fondatrice d’une association, Eurêka, qui promeut la transmission des langues anciennes, et du grec en particulier, auprès d’un jeune public, dès l’école primaire. Elle y voit, en effet, un excellent outil d’émancipation et de citoyenneté.
Réhabiliter les humanités
Il est vrai que l’étude du grec et du latin tend à disparaître ces dernières années. Aussi interroge-t-elle :
« Pourquoi les humanités sont-elles devenues soudain encombrantes au point de vouloir les supprimer des programmes d’éducation ? Peut-être avons-nous besoin de les voir attaquées pour en sentir toutes les valeurs et toutes les qualités ? Ainsi, périodiquement, le duel se reforme opposant une élite éplorée à des politiques convaincus de l’inefficacité des langues anciennes, prétendument incapables d’affronter le monde moderne. Œuvres morales, souvenirs de guerre, philosophie à l’épreuve de la politique, histoire des peuples, traités de guerre, oraisons funèbres ou plaidoiries, ces textes sont éminemment critiques et riches d’enseignement, il n’est donc pas surprenant que nos ministres, présidents du Conseil ou autres élus aient pu les considérer comme de redoutables concurrents. Les humanités aiguisent des esprits qu’elles rendent moins manipulables. »
Retraçant l’histoire récente, afin d’expliquer ce qui a pu conduire à ce recul des humanités, elle relève l’opposition entre les classiques et les modernes, comme du temps de Boileau et Perrault, les seconds cherchant à valoriser les langues vivantes au détriment des langues anciennes.
« La contestation des humanités est apparue dès que le monde s’est imaginé moderne, comme si le grec, langue d’Archimède, d’Hippocrate ou de Ptolémée, était inapte à dialoguer avec l’avenir ! »
Or, nous aurions tort, démontre-t-elle avec brio à travers cet ouvrage stimulant et convaincant, de renoncer à l’intérêt manifeste et aux apports essentiels de ces humanités. Il est donc temps de les réhabiliter en promouvant leurs apports essentiels et en démontrant leur caractère fondateur.
« Le grec comme le latin sont des langues mères, elles sont les génitrices d’une civilisation. Elles ne sont pas une curiosité de linguistes, mais projettent du sens bien au-delà des hommes qui les ont un jour parlées. Elles portent un monde et sèment en chacun de ceux qui les pratiquent les ferments de l’humanisme. »
Enseigner le grec ancien dès le plus jeune âge
Elle montre ainsi quels sont les effets bénéfiques de l’apprentissage du grec ancien sur les troubles de l’attention. Ils ont été prouvés, affirme-t-elle, par l’ensemble des tests et recherches qui ont été effectués.
D’où la mise en place d’un projet d’enseignement du grec ancien à des enfants dans des écoles primaires de différents pays. En France, Caroline Fourgeaud-Laville y contribue quant à elle à travers l’association Eurêka.
C’est à des formes de pédagogie nouvelles qu’elle appelle en effet, inspirées des méthodes d’enseignement des langues vivantes. Et ce, dès le primaire, car c’est là que le cerveau se prête le mieux aux apprentissages et à l’assimilation de connaissances, entre autres par le par cœur.
Mais avant tout, ces méthodes consistent à réconcilier langue et culture, en formant tout en informant. « Car la maîtrise de la langue conditionne notre compréhension de la culture », et s’appuyer notamment sur les ressources numériques permet d’adopter une approche vivante à la fois de l’écrit, mais aussi de l’oral, familiarisant plus aisément les élèves avec le latin ou le grec. A l’instar de ce que développent activement certaines écoles ou universités en Espagne et au Royaume-Uni.
Elle rappelle et souligne d’ailleurs l’embellie que connurent les études de latin-grec dans les années 1980. Période qui porta la remarquable helléniste Jacqueline de Romilly à l’Académie française, défenseur elle-même à l’époque du maintien du grec et du latin à l’école.
Car, comme l’écrit Caroline Fourgeaud-Laville :
« Réconcilier langue et culture est un défi, et c’est le seul qui vaille, si l’on veut continuer à former tout en informant. Or les pédagogues actuels parviennent désormais à ménager culture et apprentissage intuitif de la langue, car la maîtrise de la langue conditionne notre compréhension de la culture. »
Un élément consubstantiel à la démocratie
Rappelant à quel point la démocratie est fragile et continue de se chercher, elle établit le lien avec les humanités, en rappelant les différents apports, empreintes et usages courants dans notre langue, démontrant de quelle manière « les humanités éveillent la conscience et l’esprit critique. Elles assurent la capacité de jugement qui est une condition de l’exercice politique d’un citoyen ».
Elle montre ainsi qu’il s’agit d’une langue des libertés, qui regorge de nuances, de transgressions, de subtilités, de poésie, de variété, de sorte qu’elle est particulièrement apte à exprimer avec agilité la complexité du réel et de favoriser la création, l’émergence de concepts et de mots nouveaux, ainsi que de développer ce qui fait le ciment de la culture humaniste et de la démocratie, leur « capacité critique, autonomie de jugement, respect de la personne, conscience de la faillibilité des connaissances humaines, sensibilité au pluralisme fondamental du monde social, préférence accordée au dialogue et à la confrontation des idées. »
C’est aussi en cela que l’éveil des consciences, l’importance accordée au langage, jusqu’au retour des concours d’éloquence, contribuent à en solidifier l’essence et à la faire perdurer
« Si le grec et le latin n’étaient pas essentiels, ils auraient disparu depuis fort longtemps, puisque l’humanité est économe et ne s’embarrasse pas de bagages inutiles. Les langues mères ne sont pas des lubies ou des curiosités pour nostalgiques, elles sont des munitions pour pionniers. Ce qui les différencie de nos langues contemporaines ? Elles parlent dans la langue des premiers bâtisseurs de pensée. »
Les apports fondamentaux de la culture
Elle insiste par ailleurs sur le fait que, à l’époque de l’Internet et de la puissance montante de l’Intelligence Artificielle, à l’instar du message délivré par Olivier Babeau et Laurent Alexandre dans leur ouvrage Ne faites plus d’études – Apprendre autrement à l’ère de l’IA, il est primordial d’avoir conscience que la culture personnelle est irremplaçable. Certes, elle est exigeante et prend du temps, mais les nouvelles technologies et l’accès immédiat à du savoir ne peuvent la remplacer. Autrement dit, la culture ne peut s’assimiler à « une simple perfusion ». Les nouvelles technologies doivent être considérées comme de simples aides, ne remplaçant aucunement notre créativité et notre liberté.
Car, pour citer de nouveau Jacqueline de Romilly, voici ce qu’elle écrivait dans Le Trésor des savoirs oubliés :
« La culture, en apparence, ne sert à rien. Mais elle est faite précisément de la masse des souvenirs oubliés : quand ils ont été longuement accumulés, leur présence constitue un trésor particulièrement riche et varié et devient alors comme une seconde nature ; elle ajoute une sorte de halo à toutes les impressions, à toutes les expériences, à toutes les connaissances qui se présentent. »
N’oublions jamais, de surcroît, que tous les totalitarismes ont en commun de s’attaquer non seulement aux fondements de notre culture, mais aussi de notre langue. L’auteur rappelle ainsi les analyses que portait le linguiste allemand Victor Klemperer à travers les près de deux mille pages de son Lingua Tertii Imperii, dans lesquelles il étudiait la manière dont « la propagande nazie s’attacha à transformer la langue courante pour diffuser son idéologie », connotant positivement des termes tels que « fanatisme » et multipliant les néologismes, tandis qu’on se livrait à des tentatives de simplification et d’allègement de la langue et de ses nuances, véritable instrument au service de la transformation de la réalité et de l’effacement des libertés.
Les risques liés à la perte des savoirs
En outre, comme Caroline Fourgeaud-Laville en émet l’hypothèse, que se passerait-il si aujourd’hui ou demain un pouvoir autoritaire décidait de supprimer toute une partie du savoir des data centers ?
« La guerre des données est une réalité souvent ignorée et sous-estimée, mais dangereuse et stratégique, comme l’a parfaitement montré Raphaël Chauvency, officier supérieur des troupes de marine et enseignant en stratégie à l’Ecole de guerre économique, dans Vaincre sans violence (2025). Aujourd’hui, le savoir est un butin de guerre susceptible d’être hameçonné, piraté, détourné. »
Lorsqu’elle évoque les vertus du par cœur, cela n’est pas sans faire penser au célèbre roman Fahrenheit 451 de Ray Bradbury, qu’elle cite d’ailleurs un peu plus tard, où une poignée de résistants assure la perpétuation du savoir, ou encore à Vaclav Havel et le petit groupe d’intellectuels qui l’accompagnait, dont la résistance au pouvoir totalitaire, par la transmission de la culture, était salvatrice, à l’instar de l’action de Milan Kundera et d’autres intellectuels d’Europe de l’Est qu’il décrit dans Un occident kidnappé.
Qui concorde avec l’anecdote que l’auteur développe page 141 au sujet de Jean Racine, qui apprit par cœur Les Ethiopiques d’Héliodore pour parvenir à contourner, non sans mal, la censure de l’époque dont il fut victime à plusieurs reprises et qu’il put ainsi narguer avec une certaine malice.
« Les humanités, comprises depuis la première inscription sur la pierre, en passant par les papyrus et jusqu’au livre et aux datas (archives numériques), sont notre patrimoine authentique. Le seul véritable danger pourrait venir de la censure des datas. Garder la mémoire avec et non contre de nouvelles techniques, c’est l’enjeu auquel firent face eux-mêmes les premiers humanistes. »
Le dialogue avec Thucydide
Caroline Fourgeaud-Laville s’intéresse ensuite, dans l’un de ses chapitres, à l’héritage – ou plutôt le dialogue avec – Thucydide ou Hérodote, qui ont laissé une trace durable dans l’histoire en analysant notamment les causes des guerres, continuant d’inspirer aujourd’hui encore les spécialistes en géopolitique et les écoles militaires. Ce qui montre l’importance de l’étude des Humanités et de ne pas laisser place à l’oubli.
On en revient une nouvelle fois à la lecture et à l’étude des classiques. Dont la valeur va au-delà de ce que l’on peut estimer, leur rayonnement portant non pas seulement sur la connaissance du passé, mais surtout sur les leçons que l’on peut continuer d’en tirer dans les analyses portant sur notre monde actuel et sur notre futur, bien au-delà et même à rebours des conformismes.
Laissons, pour conclure, le dernier mot à l’auteur de ce livre particulièrement vivifiant :
« Les approches que les chercheurs ont aujourd’hui du monde antique permettent de le replacer dans toute sa complexité et d’en retenir les valeurs essentielles. Les langues grecque et latine doivent nécessairement rester à la source des études classiques, car les textes qui furent écrits dans ces langues nous donnent à réfléchir, en nous offrant de quoi construire notre pensée et notre esprit critique. Ils ne sont pas des modèles de bien-pensance, mais des outils pour bien penser. Nous ne ressortons pas plus vertueux de la lecture de Thucydide, mais plus instruits, moins naïfs, face aux conflits actuels. »










