Maroc : des chiens errants à la guerre de l’information urbaine

20 mai 2026

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Maroc : des chiens errants à la guerre de l’information urbaine

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  • À l’approche de la Coupe du monde 2030, une polémique s’est imposée dans l’espace médiatique international : le Maroc préparerait l’abattage de « trois millions » de chiens errants. L’accusation dit autant de la condition animale que de la nouvelle fabrique des crises réputationnelles à l’ère des méga-événements.

  • Derrière l’image immédiatement mobilisatrice des chiens sacrifiés au nom du tourisme sportif se trouve un dossier plus complexe : santé publique, rage, gestion urbaine, collectivités locales et vulnérabilité informationnelle des États exposés à l’attention mondiale.

  • Les autorités marocaines ont formellement démenti l’existence d’un plan d’abattage. Mais le mal est fait : le Maroc illustre comment un chiffre devient un projectile dans la guerre contemporaine de la réputation des États.

À l’approche de la Coupe du monde 2030, que le Maroc coorganisera avec l’Espagne et le Portugal, une polémique s’est imposée dans l’espace médiatique international : Rabat préparerait l’abattage de « trois millions » de chiens errants afin de présenter des villes plus propres aux visiteurs. L’accusation, largement reprise sur les réseaux sociaux et dans certains médias étrangers, a provoqué une onde d’indignation. Elle dit pourtant autant de la condition animale que de la nouvelle fabrique des crises réputationnelles à l’ère des méga-événements.

Car derrière l’image immédiatement mobilisatrice des chiens sacrifiés au nom du tourisme sportif se trouve un dossier plus complexe : celui de la santé publique, de la rage, de la gestion urbaine, des collectivités locales et de la vulnérabilité informationnelle des États exposés à l’attention mondiale.

Les autorités marocaines ont formellement démenti l’existence d’un plan d’abattage de trois millions de chiens, qualifiant ces informations de « dénuées de tout fondement ». Elles mettent en avant le déploiement de programmes de type TNVR ainsi que la création de dispensaires animaliers et le renforcement des bureaux communaux d’hygiène. Plusieurs dispositifs pilotes ont déjà été documentés autour de grandes agglomérations, avec des chiens stérilisés, vaccinés contre la rage puis relâchés avec une marque d’identification. Le ministère marocain de l’Intérieur estime la population canine errante entre 1,2 et 1,5 million d’individus, bien loin du chiffre de trois millions devenu viral.

Le chiffre comme arme narrative

Le chiffre de « trois millions » a joué ici le rôle classique d’un accélérateur émotionnel. Il est rond, massif, mémorisable. Il transforme une politique publique complexe en scandale immédiatement partageable. Dans les logiques de guerre informationnelle, le chiffre n’est pas seulement une donnée : il devient un projectile.

Thomas Rid, dans Active Measures, rappelle que les opérations d’influence ne prospèrent pas seulement sur le mensonge pur, mais sur notre participation à la construction du récit. Claire Wardle, spécialiste du désordre informationnel, distingue quant à elle la mésinformation, la désinformation et la malinformation : dans les trois cas, le problème n’est pas seulement la fausseté d’un contenu, mais sa circulation, son cadrage et son effet politique. Appliqué au cas marocain, le mécanisme est clair : des images isolées, des témoignages militants, une échéance planétaire avec la Coupe du monde et un chiffre spectaculaire suffisent à produire une vérité émotionnelle.

Cette vérité émotionnelle n’a pas besoin d’être démontrée pour agir. Elle impose son propre rythme, contraint les autorités à se justifier, déplace le débat du terrain sanitaire vers le terrain moral, puis installe un soupçon durable. C’est précisément dans cet entre-deux entre problème réel, exagération numérique et récit amplifié que se joue aujourd’hui une part de la guerre de réputation des États.

« Dans les logiques de guerre informationnelle, le chiffre n’est pas seulement une donnée : il devient un projectile. Des images isolées, des témoignages militants, une échéance planétaire et un chiffre spectaculaire suffisent à produire une vérité émotionnelle. »

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Les méga-événements comme surfaces d’attaque

Les grands événements sportifs sont devenus des multiplicateurs de vulnérabilité. Jeux olympiques, Coupes du monde, expositions universelles : chaque pays hôte entre dans une période de surexposition où tout sujet local peut être internationalisé. L’enjeu n’est plus seulement d’organiser des infrastructures, mais de contrôler un environnement informationnel.

Joseph Nye définissait le soft power comme la capacité d’obtenir des résultats par l’attraction plutôt que par la coercition. Or, dans le monde numérique, cette attraction est fragile. Une politique urbaine mal comprise, une vidéo virale, une accusation reprise hors contexte peuvent fissurer l’image d’un pays plus rapidement qu’une campagne diplomatique ne peut la reconstruire. Pour un État comme le Maroc, qui investit depuis plusieurs années dans son statut de puissance africaine stable, touristique, logistique et sportive, la bataille autour des chiens errants dépasse donc largement la question animale : elle touche à la crédibilité du modèle urbain marocain avant 2030.

La difficulté est d’autant plus grande que la cause animale dispose d’une puissance émotionnelle considérable. Elle traverse les clivages politiques, mobilise des célébrités, produit des images fortes et s’insère aisément dans les formats courts des plateformes sociales. Face à cela, les États doivent désormais répondre non seulement par l’action administrative, mais aussi par la production rapide de preuves, d’images et de récits capables de concurrencer l’indignation virale.

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Une polémique dans un contexte régional concurrentiel

Il serait naïf d’isoler cette controverse de son environnement géopolitique. Le Maroc est engagé dans une compétition régionale intense : influence africaine, attractivité touristique, diplomatie sportive, investissements internationaux, rivalités maghrébines et concurrence pour le leadership continental. Dans ce contexte, chaque fragilité réputationnelle peut être exploitée par des acteurs ayant intérêt à affaiblir l’image d’un royaume stable, modernisateur et capable d’accueillir un événement mondial.

Il ne s’agit pas nécessairement d’imaginer une opération centralisée ou coordonnée. Les campagnes d’influence contemporaines fonctionnent souvent par agrégation : des militants sincères, des comptes anonymes, des relais médiatiques, des acteurs politiques ou para-politiques, puis des réseaux opportunistes amplifient le même récit pour des raisons différentes. Le résultat, lui, est identique : transformer une question municipale et sanitaire en procès international contre la gouvernance marocaine.

Cette dynamique correspond à ce que les théoriciens de la guerre de l’information décrivent comme une stratégie d’érosion : il ne s’agit pas toujours de convaincre, mais de semer le doute, de saturer l’espace public et de contraindre l’adversaire à consacrer son énergie à la défense de sa réputation. À l’approche de 2030, le Maroc devient mécaniquement une cible plus exposée.

« Les campagnes d’influence contemporaines fonctionnent souvent par agrégation : des militants sincères, des comptes anonymes, des relais médiatiques amplifient le même récit pour des raisons différentes. Le résultat est identique : transformer une question sanitaire en procès international contre la gouvernance marocaine. »

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La réponse par la preuve

La réponse la plus efficace consiste à reprendre la maîtrise du récit par la transparence opérationnelle. Montrer les centres TNVR, publier les chiffres de vaccination, documenter les budgets, associer des vétérinaires indépendants, ouvrir les données ville par ville : c’est ainsi que l’on transforme une crise réputationnelle en démonstration de gouvernance.

Le message le plus crédible n’est pas : « il n’y a aucun sujet ». Il est : « le sujet existe, il est sanitaire, urbain et éthique ; voici la méthode choisie pour le traiter selon les standards internationaux ». Cette nuance est essentielle. Elle permet de sortir de l’opposition stérile entre militants animalistes et autorités publiques, pour replacer le débat sur le terrain des résultats mesurables.

Comme l’écrivait Sun Tzu, « toute guerre est fondée sur la tromperie ». Dans la guerre contemporaine de l’image, la tromperie n’est pas toujours le mensonge frontal. Elle peut être un cadrage, une amplification, une omission. Et parfois, un chiffre devenu symbole avant même d’avoir été vérifié.

« Dans la guerre contemporaine de l’image, la tromperie n’est pas toujours le mensonge frontal. Elle peut être un cadrage, une amplification, une omission. Et parfois, un chiffre devenu symbole avant même d’avoir été vérifié. »

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À propos de l’auteur
Etienne de Floirac

Etienne de Floirac

Étienne de Floirac est journaliste