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Le 12 mai 2026, Arthur Mensch, cofondateur et directeur général de Mistral AI, était auditionné par la commission d’enquête de l’Assemblée nationale sur les dépendances structurelles et les vulnérabilités systémiques dans le secteur du numérique. Une audition devant une salle clairsemée, qui n’en posait pas moins des questions de premier ordre.
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Sa thèse centrale : l’intelligence artificielle n’est pas un service logiciel, c’est une technologie d’infrastructure. Et l’Europe a quelques mois pour décider si elle en sera productrice ou simple consommatrice.
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Entre l’alerte sur le déficit commercial, la critique de l’AI Act et la proposition d’une clause de préférence européenne dans la commande publique, Mensch a livré un réquisitoire construit, non sans angles morts.
La commission d’enquête parlementaire « sur les dépendances structurelles et les vulnérabilités systémiques dans le secteur du numérique et les risques pour l’indépendance de la France », créée en février 2026 à l’initiative du groupe Écologiste et Social, a auditionné le 12 mai Arthur Mensch, accompagné d’Audrey Herblin-Stoop, directrice des affaires publiques de Mistral AI. Présidée par le député Philippe Latombe (Démocrate) et dont la rapporteure est Cyrielle Chatelain (Écologiste), la commission dispose de six mois pour rendre ses conclusions.
L’IA comme industrie lourde
La première idée structurante de Mensch est une redéfinition de ce qu’est l’intelligence artificielle. Pas un produit logiciel, pas un service web : une technologie de transformation énergétique. On entre des électrons d’un côté, on sort des tokens de l’autre. Le token étant l’unité de mesure de la production linguistique d’un modèle. Ce glissement conceptuel rapproche l’IA d’une industrie lourde, avec ses externalités physiques, consommation électrique, refroidissement, foncier des datacenters, et son cycle économique de capitaux massifs.
Ce cadrage sert un argument central : la France, par son parc nucléaire, dispose d’un atout géographique considérable. Une électricité décarbonée et relativement bon marché à grande échelle est précisément ce qu’il faut pour entraîner et faire tourner des modèles à l’échelle industrielle. Mais la fenêtre de tir est étroite : les opérateurs américains du cloud signent en ce moment des contrats à long terme avec EDF et les énergéticiens européens. Le surplus électrique français est de l’ordre de 9 gigawatts. Si la France ne flèche pas cette ressource vers ses propres acteurs, elle financera la puissance numérique américaine avec son électricité décarbonée.
« Si l’Europe n’a pas d’acteurs dans la course dans six mois, dans un an, la question de la réglementation sera secondaire. Il n’y aura plus rien à réguler côté européen. » Arthur Mensch
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Le déficit commercial de mille milliards
Le chiffre qui a fait les titres : la consommation d’IA chez Mistral représente déjà environ 10 % de la masse salariale de l’entreprise. En extrapolant cette proportion à l’échelle de l’économie européenne d’ici trois à quatre ans, le déficit commercial potentiel lié à l’importation de services d’IA depuis les États-Unis pourrait atteindre un trillion d’euros par an. L’image est efficace et elle a largement circulé, c’était sans doute le but. Elle mérite cependant d’être nuancée : extrapoler la structure de coût d’une entreprise dont le cœur de métier est la production d’IA à l’ensemble de l’économie suppose des hypothèses très fortes, et les coûts d’inférence par token chutent d’environ un ordre de grandeur par an depuis 2023.
Cela ne signifie pas que le risque est imaginaire. L’asymétrie commerciale numérique entre l’Europe et les États-Unis est documentée depuis des années. Et la direction du risque que pointe Mensch, une Europe consommatrice nette d’intelligence artificielle produite ailleurs, est réelle et préoccupante. Mistral, valorisée 12 milliards d’euros, emploie 1 000 collaborateurs et vise 1 milliard d’euros de chiffre d’affaires d’ici fin 2026.
La souveraineté comme levier, pas comme repli
C’est la formulation la plus intéressante et la plus politique de l’audition. La souveraineté numérique n’est pas un projet d’autarcie : c’est un levier de négociation. Si l’Europe n’a aucune capacité de production souveraine en IA, elle n’a rien à mettre dans la balance face aux États-Unis. Pas de menace crédible d’arbitrage, pas de standard à imposer, pas de rapport de force. Cette manière de poser le débat évite le piège classique du nationalisme technologique : Mensch ne réclame pas la fermeture des frontières, il réclame qu’il existe au moins un acteur européen crédible dans chaque couche critique de la pile IA.
Il souligne également une dimension culturelle souvent négligée : importer un modèle d’IA, c’est importer ses biais. Les modèles encodent des choix de représentation, des biais linguistiques, des présupposés politiques. Un modèle massivement entraîné sur du contenu anglo-saxon produit par défaut des analyses anglo-saxonnes. La robustesse linguistique en français est un enjeu de souveraineté réel, mesurable, pas simplement symbolique.
Ces positions correspondent à la ligne défendue par Mistral dans son livre blanc publié en avril 2026 : European AI: a playbook to own it, qui détaille 22 mesures pour éviter le décrochage européen. La mesure phare : l’introduction d’une clause de préférence européenne dans la commande publique. Si les États européens achetaient en priorité des services d’IA européens, cela représenterait un marché de plusieurs milliards d’euros permettant de financer la montée en puissance des acteurs du continent. Une logique d’industrie naissante, comparable à celle qui a permis à l’aviation ou au spatial européens de se constituer face aux géants américains.
« Dans un monde où vous importez la totalité de vos services numériques depuis les États-Unis, vous n’avez aucun levier sur les États-Unis. Vous êtes dans la situation d’un État vassal. » Arthur Mensch
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L’AI Act dans le collimateur
Mensch a critiqué frontalement l’accumulation des règles européennes : RGPD, législation sur le droit d’auteur, AI Act, soutenant que cet empilement freine paradoxalement les acteurs européens et favorise les géants américains, seuls capables d’absorber les coûts de conformité à grande échelle. Une exigence de conformité représente une fraction négligeable du chiffre d’affaires d’OpenAI ou de Google. Pour une scale-up européenne, c’est potentiellement un trimestre de financement.
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Emploi et électricité : les questions qui dérangent
Sur l’emploi, Mensch a été d’une franchise rare pour un chef d’entreprise auditionné au Parlement. L’IA va permettre des gains de productivité importants qui ne se traduiront pas tous par la création de nouveaux emplois. Dans certains secteurs, traduction, droit, code, services administratifs, il y aura moins de postes. La conclusion qu’il en tire est cependant géopolitique plutôt qu’économique : si l’Europe n’est pas productrice de cette technologie, elle en subira les effets négatifs sur l’emploi sans en capturer les bénéfices économiques.
Sur l’électricité, même honnêteté : la demande liée aux datacenters va croître considérablement et exercer une pression inflationniste sur le prix de l’énergie. Ce qui rend d’autant plus urgent un pilotage public de l’allocation de cette ressource stratégique.
Ce que l’audition dit de la France
Au-delà du contenu, ce que cette audition révèle en creux dit beaucoup sur l’état du débat français. Une salle clairsemée, des questions parfois déconnectées des enjeux techniques, une commission qui peine à poser les bonnes questions à un interlocuteur qui maîtrise son sujet mieux qu’elle. La France dispose pourtant d’atouts réels dans la course à l’IA — Mistral elle-même en est la preuve — mais la capacité de ses institutions à en saisir les enjeux géopolitiques et économiques reste à construire.
La fenêtre que décrit Mensch est réelle. L’intelligence artificielle est en train de redessiner les rapports de force économiques et stratégiques entre les grandes puissances. L’Europe, prise entre la réglementation et le retard industriel, risque de manquer le train une deuxième fois, après avoir raté celui du cloud et des plateformes dans les années 2010. Ce serait, cette fois, d’une tout autre conséquence.
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