En excluant Moscou de SWIFT et en bannissant ses hydrocarbures des marchés en dollars et en euros, l’Occident a accéléré l’émergence de circuits parallèles : monnaies régionales, or, cryptomonnaies et pays-relais.
Yuan, roupie, dirham, rouble : en 2024, 80 % du commerce extérieur russe se réglait en roubles ou en monnaies « amies », contre 15 % en 2021. Moscou s’est reconnectée au système mondial, et à faible coût.
Face à l’échec des sanctions secondaires, la stratégie occidentale glisse vers la destruction physique de l’infrastructure pétrolière russe — au risque d’un engrenage militaire.
Par Basile Marin et Léo Marin
Depuis que la Russie a envahi l’Ukraine le 24 février 2022, l’Occident a exclu la Russie de SWIFT, a banni le pétrole russe des marchés libellés en dollars et en euros et, plus généralement, a cherché à couper les liens commerciaux de la Russie avec les pays étrangers, y compris les pays non occidentaux. Des pays tels que la Chine, la Turquie, l’Inde et les EAU ont subi de fortes pressions pour annuler leur coopération économique avec la Russie ou faire face à des sanctions secondaires de la part de l’Occident.
Cette guerre économique visait une cible en apparence facile. La Russie, contrairement à la Corée du Nord, est une économie tirée par les exportations : 30 % de son PIB provient des exportations, contre 18 % pour la Corée. Parmi ces exportations, 60 % étaient du pétrole et du gaz, dont une grande partie était exportée vers l’Union européenne voisine. En bref, la capacité de nuire à l’économie russe était assez importante.
Malgré la perte de l’accès au dollar et à l’euro — les monnaies les plus liquides du monde —, la Russie a pu rester connectée au système financier mondial.
La contre-architecture russe
Pour y parvenir, la Russie a d’abord fortement augmenté ses avoirs dans les monnaies de ses partenaires commerciaux afin de régler directement les échanges bilatéraux :
- À la Bourse de Moscou, la part du renminbi dans le volume des opérations de change est passée de 1 % au début de 2022 à environ 40 % en 2023. Au début de 2023, le renminbi représentait 17 à 18 % des réserves, contre environ 13 % avant la guerre. En décembre 2024, près de 90 % du commerce entre la Russie et la Chine était réglé en yuans et en roubles, contre 50 % en 2021.
- Au début de 2023, 30 à 35 % du commerce pétrolier entre la Russie et l’Inde était payé en roupies.
- En 2022, la Turquie et la Russie ont convenu de régler 25 % du commerce de gaz naturel en roubles et en livres turques.
- Les EAU sont également devenus un centre pour les capitaux russes extraterritoriaux, les investisseurs achetant des biens immobiliers à Dubaï ou ouvrant des comptes en dirhams pour le règlement des échanges.
La Russie a, d’autre part, poussé ses partenaires à augmenter leurs réserves en roubles et à accepter les paiements en roubles. Au sein de l’Union économique eurasiatique — Biélorussie, Arménie, Kazakhstan et Kirghizstan —, environ 70 à 75 % des échanges étaient effectués en roubles en 2023, contre 63 % en 2021. Cela a porté la part du rouble dans les réserves à des niveaux records : 50 à 60 % en Biélorussie, 15 à 20 % au Kazakhstan, 10 à 15 % en Arménie et 10 à 12 % au Kirghizstan. La tendance s’étend : en 2024, le Tadjikistan a déclaré que plus de 90 % de son commerce avec la Russie se faisait en roubles, contre 50 % en 2021.
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La Russie a aussi encouragé l’usage de monnaies d’États tiers pour le règlement des échanges. Par exemple, elle a persuadé l’Inde de régler leur commerce bilatéral en dirhams des Émirats arabes unis (AED), avec lesquels l’Inde comme la Russie entretiennent des relations chaleureuses. Le dirham des EAU est rapidement devenu le canal privilégié en raison de sa stabilité, de son ancrage au dollar et du rôle neutre des EAU. Au début de 2023, 20 à 25 % des paiements pétroliers de l’Inde à la Russie étaient réglés en dirhams des EAU. La Turquie et l’Iran utilisent de même le dirham des EAU comme monnaie d’État tiers dans leurs échanges avec la Russie, élargissant encore son rôle régional.
Enfin, la Russie s’est également tournée vers l’or et les cryptomonnaies pour régler les échanges. Du début de 2023 à 2025, la part de l’or dans les réserves russes est passée de 21 % à 36,3 %, atteignant une valeur de 247 milliards de dollars en avril 2025. Comme les cryptomonnaies offrent des transferts encore plus rapides et moins coûteux que l’or, la Russie a légalisé en 2022 leur usage dans le commerce extérieur. Ce changement a permis une croissance des échanges fondés sur les cryptomonnaies avec des partenaires sanctionnés comme l’Iran et la Turquie :
- Cryptomonnaies publiques : la Russie a miné ou acquis des milliards de dollars en Bitcoin et en Ethereum. En tant que troisième plus grand mineur au monde (11,2 % de la puissance de hachage du Bitcoin à la mi-2023), elle a constitué d’importantes réserves, souvent utilisées dans des secteurs exclus des services bancaires classiques.
- Cryptomonnaies privées : en 2023, la Russie et l’Iran ont commencé à développer un système commun de paiement en cryptomonnaies afin de contourner SWIFT, estimé pouvoir soutenir 10 milliards de dollars d’échanges annuels. La Russie défend également une cryptomonnaie des BRICS adossée à l’or, en s’appuyant sur la part de 20 % du bloc dans la production mondiale d’or, sur ses 30 % du PIB mondial et sur ses 6 000 milliards de dollars d’échanges annuels. En 2025, les transactions en cryptomonnaies du commerce extérieur russe devraient dépasser 1 000 milliards de roubles (12 à 13 milliards de dollars).
Une stratégie gagnante pour Moscou
Considérées ensemble, ces mesures ont fortement réduit la dépendance de la Russie au système financier occidental.
En 2024, 80 % du commerce extérieur russe était réglé en roubles ou en monnaies « amies », contre 15 % en 2021.
La Russie ne s’est pas seulement reconnectée au système financier mondial, elle l’a aussi fait à faible coût en matière de politique économique.
Premièrement, la Russie s’est assuré des points d’entrée dans le système financier mondial par l’intermédiaire de partenaires comme la Turquie, qui importe à la fois du pétrole russe pour son usage intérieur et le réexporte vers l’Europe. Ainsi, la Turquie achète le pétrole en roubles ou en livres turques et le revend en euros, maintenant la Russie indirectement connectée aux marchés mondiaux de l’énergie. Le coût supplémentaire d’une telle intermédiation dépend de la concurrence entre ces points d’entrée — Chine, Turquie, Inde et EAU — et des risques de sanctions auxquels ils font face de la part de l’Occident comme de la Russie.
Deuxièmement, la Russie a encouragé l’internationalisation des quelques monnaies qu’elle détient comme réserves de change en favorisant l’acceptation mondiale de ces monnaies comme moyens de paiement :
- Cela a renforcé les liens avec des partenaires commerciaux essentiels — comme la Chine et les EAU — qui bénéficient du soutien de la Russie à leurs monnaies. Cette politique a également aligné ces pays contre l’hégémon financier américain, intégrant davantage la Russie à ses partenaires commerciaux et abaissant le coût de son accès indirect à la finance mondiale.
- En se concentrant sur quelques monnaies déjà liquides, la Russie maintient un commerce extérieur robuste tout en réduisant au minimum ses besoins en réserves, maximisant ainsi l’efficacité de ses réserves.
La riposte américaine : frapper les banques, ou contraindre les États-relais
Deux stratégies sont apparues pour contrer l’intégration indirecte continue de la Russie dans l’économie mondiale.
D’abord, l’administration Biden a imposé des sanctions secondaires ciblées à des entreprises servant de points d’entrée — principalement des banques en Chine, en Turquie, en Inde et aux EAU — en utilisant des menaces de lourdes amendes, de perte de licences bancaires américaines ou d’exclusion des réseaux américains de banques correspondantes. Cette approche modérée a évité d’endommager les liens diplomatiques avec ces pays, qui sont restés stables entre 2021 et 2025. Toutefois, son effet a été limité, car les banques ont contourné les sanctions en utilisant des intermédiaires pour se défaire d’actifs russes (un peu comme les banques américaines avaient utilisé des « véhicules de titrisation » pour masquer leur participation au marché des prêts hypothécaires à risque dans les années 2000). Comme ces banques ne détenaient pas directement de roubles, les sanctions se sont révélées inefficaces. En bref, Biden a poursuivi une stratégie à faible risque et à faible gain.
Puis, l’administration Trump a adopté une approche à haut risque et à haut gain, menaçant de couper des pays entiers qui continuaient à commercer avec la Russie. En août 2025, après que les importations indiennes furent passées de 2 % à plus de 30 % de la production russe de brut depuis 2021, les États-Unis ont imposé un droit de douane de 50 % — coupant l’Inde de son plus grand marché d’exportation, représentant 3 % de son PIB. En misant toute la relation entre Washington et ces pays, cette stratégie vise à forcer les pays à choisir entre la Russie et l’Amérique, en supposant que perdre l’accès au marché, à la monnaie et aux systèmes de défense des États-Unis entraîne un coût plus élevé que rompre leurs liens avec Moscou.
D’un point de vue transactionnel, la principale différence entre les stratégies des deux présidents américains réside dans l’appétence au risque : Trump, l’entrepreneur en série, privilégie le risque élevé ; Biden, le sénateur de carrière, préfère la prudence.
Mais les relations internationales ne sont pas transactionnelles.
Les pays de cette planète sont contraints de composer les uns avec les autres, sans possibilité de simplement sortir de l’accord et de vivre dans une ignorance mutuelle, comme les entreprises peuvent le faire. La question essentielle est de savoir si les États-Unis peuvent contraindre durablement les pays servant de points d’entrée à Moscou à rompre leurs liens avec la Russie.
Il y a trois raisons pour lesquelles l’approche transactionnelle de Trump pourrait échouer :
- Les dirigeants étrangers subissent de fortes pressions internes pour résister à la coercition américaine. Le sentiment antiaméricain a bondi — de plus de 20 points — même dans des nations alliées comme le Canada, le Japon, la Corée du Sud et l’Allemagne. Dans des démocraties illibérales comme l’Inde et la Turquie, où le nationalisme est fort et où le sentiment favorable aux États-Unis est faible, les dirigeants peuvent juger politiquement impossible de s’aligner sur Washington, quels que soient les avantages économiques. Placés devant le choix entre leur survie politique et l’intérêt national, leur décision demeure incertaine.
- Ces pays peuvent simplement attendre, en pariant que Washington cédera le premier. En tant qu’États charnières mondiaux essentiels dans la nouvelle guerre froide naissante entre l’OTAN dirigée par les États-Unis et le bloc sino-russe, leur alignement est vital. La position géographique de la Turquie fait de son glissement vers la Russie une perte stratégique majeure pour l’Occident ; l’Inde est essentielle pour contrer la Chine dans l’Asie-Pacifique ; et les EAU sont au centre des efforts américains contre l’Iran. Sanctionner la Chine — première économie mondiale en parité de pouvoir d’achat et principal partenaire commercial de la plupart des pays — pourrait fracturer le système financier mondial et mettre fin à la domination du dollar américain.
- La Russie peut compter davantage pour ces pays que Washington ne le réalise. Des puissances industrielles comme l’Inde et la Turquie dépendent d’une énergie russe bon marché pour rester compétitives et tirer profit de la réexportation de produits raffinés. Elles dépendent également des matériels militaires russes — l’Inde, par exemple, subirait de graves dommages si Moscou activait un dispositif de neutralisation à distance, potentiellement aussi dommageable qu’un dispositif américain.
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Un basculement vers une guerre d’infrastructures
Depuis la guerre d’Iran, ces dynamiques se sont intensifiées. Les perturbations et l’incertitude dans le Golfe ont fortement renchéri le Brent tout en réduisant la décote du brut russe. À mesure que les approvisionnements moyen-orientaux devenaient plus risqués, le pétrole russe a gagné en valeur stratégique dans certaines régions d’Asie, compliquant davantage l’effort de Washington pour isoler économiquement Moscou.
Les sanctions financières ne suffisant pas à réduire significativement les revenus russes tirés des hydrocarbures, la stratégie occidentale s’est déplacée vers la perturbation physique de l’infrastructure pétrolière russe. Depuis avril, le gouvernement ukrainien mène une campagne majeure de frappes de drones en territoire russe, visant les raffineries, les terminaux d’exportation et la logistique de la flotte fantôme, alors que les gouvernements occidentaux avaient jusqu’alors empêché ce type d’attaques.
En frappant Ryazan, Tuapse, Kirichi, Ust-Luga ou les infrastructures portuaires, Kiev s’attaque au cœur du modèle de financement russe et a largement limité les gains de Moscou.
Ce mois-ci, cette escalade franchit désormais des seuils successifs. Elle a d’abord touché Saint-Pétersbourg le 3 juin au moment de l’ouverture du Forum économique international, vitrine diplomatique et économique du régime russe, puis la principale raffinerie de Moscou, le 16 juin. Elle a ensuite pris une nouvelle dimension le 22 juin, lorsque l’Ukraine a revendiqué le premier emploi de missiles de croisière lancés depuis les airs contre une usine située à Voronej, sur le territoire russe.
La stratégie occidentale contre l’infrastructure pétrolière russe dispose d’une réelle capacité de nuisance, mais ses chances de réussite restent limitées. À court terme, elle peut créer des pénuries locales, augmenter les coûts logistiques et forcer la Russie à rediriger des ressources vers la défense de son arrière économique. À moyen terme, Moscou peut toutefois compenser une partie des pertes en exportant davantage de brut non raffiné lorsque ses raffineries sont touchées.
Pour réduire durablement les revenus russes, il faudrait perturber non seulement les raffineries, mais aussi les terminaux, les oléoducs, les navires et les capacités de stockage. Un tel objectif supposerait une implication beaucoup plus directe des États-Unis et de l’Union européenne : multiplication des frappes dans la profondeur, durcissement des contrôles maritimes, saisies de navires, et surtout capacité à rendre le transport du pétrole russe durablement plus risqué pour les armateurs, les assureurs et les acheteurs. Reste la question centrale : les pays occidentaux franchiront-ils ce seuil d’escalade, avec le risque d’un engrenage militaire avec la Russie ?
Basile Marin est PDG et cofondateur d’Expansion, un fonds d’investissement dans les technologies et les infrastructures de la bioénergie. Depuis 2021, il contribue régulièrement à Forbes France, à La Revue politique et parlementaire et à l’Agefi.
Léo Marin est directeur des investissements chez Expansion Partners et PDG par intérim de la start-up d’intelligence artificielle Biomass Centrale, acquise par Expansion. Écrivain publié aux éditions Albin Michel (dernier roman : L’Enfant du volcan), il est également réserviste chez les sapeurs-pompiers de Paris.









