<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Indonésie : l’autre Islam

22 juillet 2026

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Indonésie : l’autre Islam

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Il y a cent ans, naissait à Surabaya (Java), le Nahdlatul Ulama (NU) devenu depuis la plus grande organisation musulmane du monde, revendiquant plus de 60 millions de membres. Cette organisation rappelle qu’il existe un autre pôle de civilisation musulmane, lointain et méconnu, l’islam du juste milieu (wasatiyah islam) de l’Indonésie, dont NU s’efforce de faire émerger les valeurs de modération, consensus et tolérance sur la scène internationale.

Un article à retrouver dans le N°64. Chine : un défi pour l’Europe

Une naissance à la croisée du théologique et du géopolitique

Deux raisons président à sa naissance. La première est d’ordre théologique. Depuis le congrès de Cirebon (1922), de vifs débats opposent les modernistes/réformistes voulant purifier l’islam des pratiques et rites enracinés dans la culture javanaise, aux traditionalistes qui tiennent à cette composante originelle et au mysticisme soufi. Sans compter l’aile gauche du Sarekat Islam, favorable au kémalisme laïcisant.

La deuxième raison est d’ordre géopolitique. Le 3 mars 1924, le parlement turc abolit le califat. Ce vide soudain inquiète l’Oumma pour qui il sous-tendait depuis des siècles toute la civilisation islamique. Les ulémas traditionalistes sentent le danger : sur quelle base désormais « consolider l’univers » et forger un nouveau chemin pour remplacer cette ancienne construction civilisationnelle perdue ?

« Sur quelle base désormais consolider l’univers et forger un nouveau chemin pour remplacer cette ancienne construction civilisationnelle perdue ? »

Inquiétude d’autant plus grande qu’au même moment, la conquête du Hedjaz par Ibn Saoud assure le triomphe du wahhabisme et de l’école hanbalite dans le berceau de l’islam. L’évènement est même salué par certains religieux en Indonésie. C’est une menace pour l’existence des trois autres écoles (madhhab) de jurisprudence islamique, dont le shafi’isme, prédominant en Indonésie. Ces deux raisons conjuguées poussent les traditionalistes à s’émanciper des modernistes, toujours plus influents, et à créer leur propre mouvement, le Nahdlatul Ulama (« renouveau — ou éveil — des ulémas »), le 31 janvier 1926.

Lire aussi : L’Indonésie face à l’islamisme : un combat ancien

Une diplomatie de la modération

Sans effet sur la question d’un nouveau califat, la présence des délégués indonésiens aux congrès du Caire et de la Mecque (1926) revêt en revanche une importance majeure comme première manifestation de l’islam modéré sur la scène internationale. Dès lors, outre son soutien à la lutte contre les extrémistes islamistes en Indonésie, NU va militer pour le dialogue interconfessionnel et la diffusion de l’islam wasatiyah dans le reste de l’Oumma. Infatigables dirigeants, Abdurrahman Wahid (1940-2009) puis son actuel président, Yahya Cholil Staquf, multiplient débats et publications, forums et accords internationaux.

Le duel avec Riyad pour l’âme de l’islam

Cette œuvre constitue un contre-récit qui entame l’emprise de l’orthodoxie sunnite rigide prévalant dans la péninsule arabique et sape le discours de modération du prince héritier saoudien Mohamed ben Salman (MBS). Pour lui, l’obéissance absolue est due au souverain (wali al-‘amr) conformément au principe de l’islam. Il veut retourner à l’islam « pur et parfait » du VIIe siècle, et les changements sociaux récemment introduits semblent cosmétiques.

NU lui oppose un chemin démocratique, pluraliste et pacifique, « re-contextualise » l’islam en phase avec son temps et son lieu (Islam Nusantara). En 2019, il abolit les catégories « obsolètes » de kâfir (infidèle) et dhimmi pour les remplacer par celle de muwathinun (citoyen) : musulmans et non-musulmans sont égaux devant la loi. En 2023, il remplace le concept de « califat » par celui d’État-nation. Il approuve sans ambiguïté la Déclaration universelle des droits de l’homme, la « séparation entre la mosquée et l’État », le principe du pluralisme religieux et politique, et lutte contre la shari’a.

« NU lui oppose un chemin démocratique, pluraliste et pacifique, qui re-contextualise l’islam en phase avec son temps et son lieu. »

Ce défi lancé à l’islam autocratique contrôlé par l’État (Arabie saoudite, monarchies du Golfe, théocratie iranienne) modifie l’équilibre de l’autorité religieuse dans le monde musulman. Et il est heureux, en cette période de convulsion au Moyen-Orient, que l’Indonésie, république « ni exclusivement religieuse, ni strictement laïque » aux six religions officielles et plus grande démocratie musulmane au monde, fasse entendre sa voix. Malgré des résistances internes, NU s’affirme désormais comme un acteur géopolitique important alors que commence la « bataille pour l’âme de l’islam » (James M. Dorsey).

Lire aussi : Arabie saoudite : derrière l’immobilisme, la transformation

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À propos de l’auteur
Jean-Marc Holz

Jean-Marc Holz

Jean-Marc Holz est agrégé de géographie, docteur ès sciences économiques, docteur d'Etat ès lettres. Il a enseigné aux universités de Franche-Comté (Besançon) et de Perpignan, comme professeur des universités.