Par le général de division (2S) Vincent de Kytspotter
Dernière grande bataille de la guerre d’indépendance américaine, la victoire de Yorktown est d’abord obtenue sur mer, grâce à la supériorité de l’escadre royale de l’amiral de Grasse.
Elle est ensuite conclue sur terre par le corps expéditionnaire français du général de Rochambeau, placé sous les ordres du général Washington.
Cette victoire éclair solde la revanche de la France sur l’Angleterre, lui rend son rang de grande puissance et consolide la naissance des États-Unis.
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Les célébrations des 250 ans de l’indépendance américaine nous invitent cette année à mettre en exergue le rôle décisif des armées françaises engagées dans la révolution américaine. Dernière grande bataille de la guerre d’indépendance américaine, la victoire de Yorktown est obtenue d’abord sur mer avec la victoire navale française de la Chesapeake, emportée grâce à la supériorité incontestable de l’escadre royale de l’amiral comte François de Grasse. Elle est conclue ensuite sur terre, avec l’appui déterminant du corps expéditionnaire français commandé par le général comte Jean-Baptiste de Rochambeau placé sous les ordres du général Washington, commandant en chef des troupes alliées. Cette victoire obtenue en un temps record solde la revanche de la France face à la Grande-Bretagne. Surtout, elle permet non seulement à la France de recouvrer sa place de grande puissance en Europe, mais elle modifie également en profondeur l’échiquier international en consolidant la naissance des États-Unis.
La vision stratégique de Versailles
À Versailles, l’entrée en guerre aux côtés des Insurgés est une lente montée en puissance stimulée par le ministre comte de Vergennes. Le désir de laver l’humiliation de sa défaite lors de la guerre de Sept Ans (1756-1763) sous-tend en premier lieu une guerre par procuration, où la France aide clandestinement l’armée continentale en armes et munitions, mais autorise aussi une centaine d’officiers du Roi volontaires pour aller servir aux côtés des Insurgés, dont l’emblématique marquis de La Fayette. Ils apportent dès 1777 leur expertise militaire technique qui fait la différence face à ce qui est encore considéré comme la meilleure armée du monde : l’armée britannique.
La bascule stratégique a réellement lieu en 1778, d’une part à la suite des traités d’alliance et de défense entre la France et les États-Unis signés en février et, d’autre part, avec la déclaration de guerre de la France à la Grande-Bretagne en juin. Louis XVI assume ainsi une logique d’affrontement direct et global en déployant plusieurs escadres à travers les océans, de l’Atlantique à l’océan Indien. Ce changement majeur s’appuie sur deux décennies de remontée en puissance réussie de la marine de guerre, ainsi que sur des efforts diplomatiques constants pour rechercher l’appui des Bourbons d’Espagne. La dernière étape est franchie à l’issue du conseil royal du 2 février 1780, lorsque Louis XVI décide de déployer une force expéditionnaire française en Amérique septentrionale en appui officiel de l’effort de guerre américain. Elle prendra le nom d’« expédition particulière ».
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Sous les ordres du général George Washington
Le 1er mars, le ministre de la guerre, le prince de Montbarey, désigne l’officier général le plus expérimenté, vétéran des guerres de Succession d’Autriche et de Sept Ans, le lieutenant-général Jean-Baptiste de Vimeur, comte de Rochambeau. Âgé de cinquante-cinq ans, plusieurs fois blessé, Rochambeau est certainement l’officier général le plus respecté toujours en activité. L’amiral chevalier de Ternay d’Arsac est désigné pour commander l’escadre qui va transporter la force expéditionnaire qui comprend seulement 5 342 fantassins, cavaliers, artilleurs et sapeurs. Les troupes de mêlées sont composées des quatre prestigieux régiments d’infanterie de ligne suivants : le Bourbonnais, le Soissonnais, le Saintonge et le Royal Deux-Ponts. Une légion de cavalerie est placée sous les ordres du duc de Lauzun.
S’agissant des appuis, indispensables, notamment par anticipation d’une guerre de siège, le lieutenant-colonel comte François Marie d’Aboville est désigné pour commander l’ensemble du parc d’artillerie sélectionné par l’inspecteur de l’artillerie royale lui-même. Le général Jean-Baptiste de Gribeauval entend en effet tester grandeur nature son nouveau système d’artillerie éponyme sur ce premier théâtre d’opérations. Au total cent six canons et obusiers et seize mortiers sont embarqués et servis par quelque quatre cent soixante artilleurs, dont une trentaine d’officiers du corps de l’artillerie royale. Une quarantaine de mineurs et sapeurs du corps du génie sous les ordres de l’ingénieur en chef Jean-Nicolas Desandrouins sont également embarqués et constitueront à Yorktown les premiers sapeurs de combat de l’armée française. Enfin, il est décidé de renforcer chaque vaisseau d’un détachement d’infanterie de ligne. Environ huit cents soldats divisés en deux bataillons d’infanterie sont ainsi embarqués. Ces fantassins proviennent de compagnies des régiments d’Angoumois, de Bourbon, de Bresse, de Brie, de La Sarre, de Maine, de Rohan-Soubise et du régiment de Monsieur.
L’expédition particulière quitte Brest le 2 mai 1780 et arrive sans encombre le 12 juillet à Newport dans l’État du Rhode Island. Rochambeau se met immédiatement aux ordres du général Washington. Après une longue pause hivernale pendant laquelle les états-majors américain et français recherchent l’interopérabilité et réorganisent les dispositifs, Washington déplace son centre de gravité en Virginie pour faire face à une situation qui évolue dangereusement en sa défaveur. Les Britanniques de Lord Cornwallis y disposent d’un puissant corps d’armée anglo-allemand qui érode les capacités des Insurgés, malgré une guerre d’usure menée brillamment par le général de La Fayette et sa division de Virginiens.
Au printemps 1781, Lord Cornwallis se laisse peu à peu enfermer dans la péninsule de Yorktown en baie de Chesapeake. Côté franco-américain, les avis diffèrent encore quant aux priorités stratégiques. Washington souhaite enlever le bastion emblématique de New York et préfère rassembler ses forces vives, dont le corps expéditionnaire français, sur la rivière Hudson. Soulignant le rapport de forces largement défavorable aux alliés franco-américains, Rochambeau considère quant à lui qu’une action en Virginie permettrait d’associer la flotte française des Antilles. Ce n’est qu’à la mi-juillet que le choix de la Chesapeake s’impose naturellement alors que l’amiral comte de Grasse fait voile avec une division d’infanterie supplémentaire et ses appuis, ainsi qu’un financement substantiel espagnol de l’effort de guerre. La force coalisée entreprend alors un mouvement stratégique de près de 700 kilomètres en direction de la Virginie.
Une victoire navale sans précédent et un siège exemplaire mené tambour battant
Le 5 septembre, alors qu’environ mille neuf cents marins et fusiliers sont débarqués pour des opérations de logistique, une frégate de surveillance décèle vingt-sept voiles britanniques faisant route vers la Chesapeake. L’escadre ennemie est placée sous les ordres de l’amiral Thomas Graves. L’amiral de Grasse décide alors très rapidement d’engager le combat et de sortir de la Chesapeake au plus vite malgré l’absence d’une partie de ses équipages. L’ordre de la ligne de vitesse est décidé, car il s’agit de sortir le plus rapidement possible du mouillage et gagner la haute mer, ce qui permettra de mieux manœuvrer sous le vent. L’avant-garde, placée sous le commandement du chef d’escadre Louis-Antoine de Bougainville, et deux autres vaisseaux du corps de bataille gagnent la haute mer, entraînant à sa poursuite l’escadre anglaise.
Les conditions d’un succès anglais semblent à portée de canon, mais l’amiral Graves décide d’un mode d’action plus conventionnel selon les abaques navals et ne profite pas de son avantage tactique. Il laisse de facto l’amiral de Grasse combler peu à peu le vide entre son avant-garde et le corps de bataille. Deux nouvelles erreurs capitales des Britanniques donneront un avantage décisif aux Français, dont la puissance de feu et la cadence de tir se révèlent bien supérieures. Pendant les quatre longs jours qui suivent, les deux flottes ennemies tentent de conserver l’avantage du vent et font route plein Est sur deux lignes parallèles, mais hors de portée de canon le plus souvent. Le 9 septembre au soir, les Anglais décident de rompre le contact, permettant aux Français de regagner la Chesapeake au plus vite. Entre-temps, l’escadre de Barras a rejoint. Cette flotte unique de trente-six vaisseaux de guerre rassemble la technologie la plus avancée du XVIIIe siècle, qui plus est une concentration de forces jamais encore déployée aux États-Unis. Les Britanniques sont littéralement pris au piège au fond d’une nasse sans issue et privés de toute possibilité de renfort par la mer.
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Pendant que les opérations d’installation du siège se poursuivent et que l’ennemi est fixé dans Yorktown, la coalescence de la force alliée se réalise tandis que les troupes franco-américaines atteignent l’entrée de la péninsule à la fin du mois de septembre 1781. 14 000 Américains et 8 600 soldats français sont déployés face à environ 9 000 Britanniques. Le dispositif allié est réparti comme suit : à l’ouest, les Français et à l’est, les Américains ; au centre, plus au sud, sont installés les états-majors américain et français ainsi que leurs parcs d’artillerie respectifs. Jouant de leur supériorité et de leur masse, les Alliés adoptent des modes d’action résolument offensifs. En expert reconnu de la poliorcétique, l’art de la guerre de siège, Rochambeau élabore le plan de bataille final. Washington interdit d’abord toute retraite possible en neutralisant le bastion de Gloucester, sur la rive opposée de la rivière d’York, notamment grâce à l’action décisive des hussards et lanciers du duc de Lauzun. Ensuite, dans la nuit du vendredi 5 octobre, conformément à la doctrine de siège, on bâtit les parallèles et les tranchées pour s’approcher des lignes défensives ennemies.
Rochambeau et Washington ont la conviction qu’il faut enlever au plus tôt les deux redoutes ennemies les plus en avant du dispositif adverse avant de pouvoir donner l’assaut final sur Yorktown. La gestion du temps devient la priorité principale des Alliés, car Washington craint l’arrivée de renforts britanniques par voie de mer et de terre. Le 14 octobre, Washington et Rochambeau décident de donner l’assaut à deux redoutes. Le temps de la conquête a sonné, les trois cents derniers mètres doivent être conquis par les fantassins appuyés de leurs frères d’armes sapeurs et artilleurs. Washington demande à La Fayette de désigner le détachement qui prendra la redoute n° 10. Le lieutenant-colonel Alexander Hamilton, futur premier Secrétaire au Trésor, est désigné pour commander l’ensemble de la force d’assaut américaine. Rochambeau désigne le colonel comte Guillaume de Deux-Ponts pour commander le détachement d’assaut de la redoute n° 9. Ces deux assauts épiques marquent la fin des opérations offensives alliées, qui finissent de porter l’estocade aux forces ennemies. Pour autant, Lord Cornwallis va sacrifier à la coutume séculaire des assiégés qui prévaut encore en cette fin de siècle. Une contre-attaque anglaise se solde finalement par un échec dans la nuit du 15 au 16 octobre. L’honneur des Britanniques est sauf.
Le 17 octobre au matin, moins de trois semaines après le début du siège, les Britanniques demandent la cessation des hostilités et à engager des négociations. Le généralissime refuse et exige une reddition sans condition. Il faut en effet aller vite, car Washington redoute l’arrivée probable de renforts britanniques depuis New York. Le vendredi 19 octobre 1781 dans l’après-midi a lieu la cérémonie de reddition : une longue colonne anglo-allemande sort du retranchement de Yorktown, chaque soldat va déposer ses armes et chaque régiment son drapeau. À leur tête, le général Charles O’Hara, commandant en second du corps d’armée britannique. Lord Cornwallis n’a pas daigné se déplacer ni surtout rendre son épée au généralissime américain. Il souhaite échapper ainsi à l’humiliation d’une capitulation conclue sans les honneurs de la guerre. C’est au général de Rochambeau que le général britannique présente son épée, mais le Français, fin diplomate, l’éconduit et reconnaît au vu et au su du monde le général Washington comme le seul général en chef.
La dernière action d’éclat de l’Ancien Régime aux conséquences stratégiques
Avec la capitulation britannique, c’est non seulement la victoire américaine qui est célébrée, mais aussi l’honneur des armées françaises qui est restauré. Yorktown s’achève par la mort d’environ 400 victimes alliées, dont les deux tiers français, auxquelles il faut ajouter les quelque 250 marins français tués lors du combat naval de la Chesapeake. Ils feront partie des 2 112 soldats et marins français qui tomberont au champ d’honneur pour permettre l’indépendance des États-Unis. Le bilan global sera triplé en raison des victimes supplémentaires suite aux maladies et blessures.
La victoire de Yorktown, dernière page militaire glorieuse de l’Ancien Régime, a un impact véritablement stratégique. Tout d’abord parce qu’elle représente un formidable laboratoire d’idées et de test au combat des nouveaux systèmes d’armes français qui feront la gloire des armées napoléoniennes, comme le système d’artillerie Gribeauval ou encore le fusil Charleville. Elle est aussi un incubateur déterminant d’idées novatrices, telles que la création du corps des officiers d’état-major. On peut dire que les capitaines de Rochambeau seront les futurs généraux et maréchaux de Napoléon ! Enfin, Yorktown voit l’aboutissement heureux de l’engagement résolu et massif de la France aux Amériques ; cette victoire permet au royaume de retrouver toute sa place sur l’échiquier des grandes puissances européennes. Pour autant, ce vent de liberté d’Amérique et l’exportation rapide de ses idéaux démocratiques vers l’Europe, ainsi que l’aggravation de la dette du Royaume de France, vont semer une partie des causes de la Révolution française. Yorktown est résolument le catalyseur du nouveau monde en devenir.










