CODE 9.2, laboratoire ukrainien de la guerre contemporaine

17 août 2026

Temps de lecture : 10 minutes

Photo : (c) AFP

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CODE 9.2, laboratoire ukrainien de la guerre contemporaine

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  • En intégrant pilotes, techniciens et spécialistes de la guerre électronique à ses unités d’assaut, le 475e régiment ukrainien raccourcit la chaîne entre le besoin du front et la solution technique.

  • Son organisation éclaire une transformation majeure : la vitesse d’adaptation compte désormais presque autant que la performance des armes elles-mêmes.

  • Du prototype bricolé à la production de masse, l’Ukraine invente une « boucle d’innovation » où le combattant devient utilisateur, évaluateur et coproducteur de l’arme.

Dans un entretien accordé en Ukraine à Michael Kofman, chercheur spécialiste de l’armée russe et animateur du podcast The Russia Contingency pour War on the Rocks, Oleksandr « Flint » Nastenko décrit l’organisation du 475e régiment d’assaut séparé qu’il commande. CODE 9.2 n’est pas simplement une unité d’infanterie équipée de drones. Le régiment repose sur une architecture différente, associant une force d’assaut relativement réduite à une composante aérienne et robotique beaucoup plus importante que dans une formation conventionnelle. Les drones n’y constituent pas un appui extérieur demandé ponctuellement avant une opération, et leurs opérateurs comme leurs techniciens appartiennent organiquement au régiment et participent à la fois à la manœuvre et à la conception même des systèmes. L’entretien permet ainsi de comprendre comment cette intégration étroite, éprouvée notamment de Koupiansk à Zaporijjia, transforme simultanément la reconnaissance, les frappes, la protection des fantassins et la conduite de l’assaut.

Le régiment dispose également de ses propres moyens d’artillerie, de véhicules blindés, de drones de reconnaissance et d’attaque, de plateformes terrestres robotisées ainsi que de capacités destinées à frapper dans la profondeur. Lorsque Nastenko annonçait, au début de 2025, la constitution de cette formation, il expliquait déjà vouloir disposer d’une quantité d’infanterie « suffisante » pour accomplir la mission, mais aussi d’une très puissante compagnie de systèmes aériens sans pilote et d’un important détachement de robots terrestres. L’objectif était explicite : réduire le nombre d’hommes exposés sur la ligne de contact sans renoncer à la capacité d’avancer et de reprendre du terrain. Le projet de Nastenko comprenait également des chars, une compagnie d’appui-feu ainsi que des moyens d’observation ou de frappe pouvant agir jusqu’à 120 kilomètres.

Cette organisation s’est construite progressivement. CODE 9.2 est né en 2022 comme un petit élément de reconnaissance de la 92e brigade mécanisée. Les drones ont d’abord servi à observer, puis à corriger les tirs et enfin à attaquer directement. Le détachement est devenu une compagnie de drones d’attaque en 2024, un bataillon d’assaut au début de 2025, puis un régiment quelques mois plus tard. En août 2025, sa composante de drones avait atteint, selon le Kyiv Post, une dimension presque comparable à celle de la brigade dont elle était issue. Cette croissance ne traduit donc pas seulement une augmentation des effectifs. Elle correspond à l’apparition d’un nouveau type de formation, spécialisée dans la combinaison des opérations terrestres et des systèmes sans pilote. Ce parcours montre ainsi comment une innovation initialement marginale peut finir par transformer la structure de l’unité elle-même.

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Les techniciens ne sont plus à l’arrière

L’aspect le plus important du modèle ne tient cependant pas au seul nombre de drones. CODE 9.2 intègre organiquement des spécialistes techniques : électroniciens, mécaniciens, programmeurs, spécialistes des communications et de la guerre électronique. Ces hommes et ces femmes portent l’uniforme, appartiennent au régiment et travaillent directement avec les opérateurs et les fantassins. Cette proximité change profondément la circulation de l’information.

Dans une organisation classique, le combattant signale une difficulté à son commandement. Celle-ci remonte la chaîne hiérarchique, puis est transmise aux services chargés des programmes et des achats. Le constructeur reçoit ensuite un cahier des charges, conçoit une solution, la fait tester, certifier et produire. Entre le problème découvert sur le terrain et la livraison du matériel corrigé peuvent s’écouler des mois, parfois des années. Entre-temps, sur le terrain, on improvise des solutions techniques et on modifie le protocole pour contourner le problème.

Dans CODE 9.2, la distance entre l’utilisateur et le technicien peut se réduire à quelques mètres. Le pilote qui perd le contrôle d’un drone à cause d’un brouillage peut immédiatement expliquer ce qu’il a vu sur son écran. Le spécialiste des transmissions peut examiner les fréquences utilisées, récupérer l’appareil s’il est revenu, analyser les composants et modifier l’antenne, le logiciel ou les paramètres de vol. Le nouveau réglage peut parfois être testé lors de la mission suivante.

Le technicien n’intervient donc plus seulement après la bataille, dans un atelier éloigné. Pleinement intégré à l’unité, il participe au cycle opérationnel et connaît le terrain, les méthodes de combat, les performances réelles des pilotes ainsi que les contre-mesures russes rencontrées dans le secteur. Inversement, les opérateurs comprennent mieux les possibilités et les limites techniques de leurs équipements. Les techniciens peuvent en outre dialoguer plus efficacement avec les ingénieurs restés à l’arrière, dont ils partagent le langage et les références professionnelles. Le besoin militaire et la réponse technique cessent ainsi d’appartenir à deux univers séparés.

« Le besoin militaire et la réponse technique cessent d’appartenir à deux univers séparés. »

Cette intégration est particulièrement importante dans la guerre électronique. Un drone efficace dans un secteur peut devenir presque inutilisable quelques dizaines de kilomètres plus loin, parce que les unités russes n’y brouillent pas les mêmes fréquences ou n’emploient pas les mêmes systèmes de détection. Une solution homologuée six mois plus tôt peut être dépassée avant même d’arriver en quantité sur le front. Le brouillage provoque une modification des liaisons, laquelle entraîne une adaptation du brouillage adverse, puis un changement de fréquence, une meilleure antenne ou un guidage par fibre optique, ce qui oblige alors à concevoir une nouvelle contre-mesure. Le cycle se mesure en semaines, parfois en jours.

Le front devient un laboratoire

CODE 9.2 pousse très loin une évolution observable dans de nombreuses formations ukrainiennes. Certaines brigades disposent désormais de cellules de recherche et développement proches du front. Elles démontent les équipements capturés, réparent les drones endommagés, impriment des pièces, adaptent les charges explosives, modifient les logiciels de navigation et testent de nouvelles liaisons.

Ces ateliers ne peuvent évidemment pas fabriquer seuls des millions de systèmes. Leur fonction est différente : produire rapidement une solution, la confronter au combat et transmettre aux industriels ce qui mérite d’être fabriqué à plus grande échelle. Le drone à longue portée Pavuk, aujourd’hui produit avec l’entreprise Omnitech, est ainsi issu d’un laboratoire de la 3e brigade d’assaut. D’après une étude consacrée à la boucle ukrainienne d’innovation, plusieurs matériels, désormais diffusés dans l’ensemble de l’armée, sont nés comme des prototypes bricolés par une unité afin de résoudre un problème local.

Le combattant devient ainsi à la fois utilisateur, évaluateur et, dans certains cas, coproducteur du système d’armement. Un commandant de section peut envoyer au fabricant, par Signal ou WhatsApp, une vidéo montrant la panne d’un robot terrestre. Des entreprises disposent d’équipes capables de se déplacer auprès des unités, tandis que d’autres mettent directement leurs ingénieurs en relation avec les opérateurs. Certaines corrections logicielles ou matérielles peuvent être livrées en quelques jours. C’est Darty en uniforme.

« C’est Darty en uniforme. »

Des constructeurs ukrainiens apposent même des QR codes sur leurs drones. En cas de problème, l’opérateur peut entrer directement en contact avec l’équipe technique du fabricant. Les évaluations déposées par les unités sur les plateformes d’achat permettent ensuite de repérer les systèmes fiables et ceux qui ne résistent pas aux conditions réelles. Les matériels efficaces reçoivent davantage de commandes ; les autres doivent évoluer ou disparaissent.

Cette sélection permanente est impitoyable, mais cohérente avec la vitesse de la compétition. Selon une officier américaine ayant travaillé sept mois auprès des institutions, des unités et de l’industrie ukrainiennes, les fabricants locaux modifient couramment leurs logiciels et leur matériel trois ou quatre fois par an, et les cellules d’innovation des brigades procèdent à des adaptations beaucoup plus fréquentes. En comparaison, le développement d’un grand programme militaire américain, même avec les procédures dites accélérées, peut durer des années. Une étude publiée par le Modern War Institute résume le problème : dans la guerre des drones, il ne suffit plus de produire en masse, il faut aussi innover à la périphérie du système et fermer très rapidement la boucle de retour d’expérience.

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Partir du problème, non du programme

Le changement essentiel porte donc sur la manière de définir le besoin militaire. Le système traditionnel part généralement d’une prévision : l’état-major imagine les menaces des dix ou vingt prochaines années, définit les capacités nécessaires, puis lance un programme destiné à fournir un équipement standardisé à l’ensemble des forces. Cette démarche demeure indispensable pour construire un avion de combat, un sous-marin, un système de défense aérienne ou un char. Mais elle devient trop lente lorsqu’il s’agit d’équipements numériques, de petits drones, de calculateurs embarqués, de moyens de communication ou de guerre électronique. Dans ces domaines, la menace peut évoluer plusieurs fois pendant la durée d’une procédure d’acquisition.

L’expérience ukrainienne suggère d’inverser partiellement la logique. Le point de départ n’est plus un programme central décidé longtemps à l’avance, mais un problème concret observé par le combattant : comment voler malgré le brouillage ? Comment ravitailler une position sans exposer un conducteur ? Comment évacuer un blessé dans une zone surveillée par des FPV ? Comment détecter un drone guidé par fibre optique ? Comment attaquer un blindé dissimulé sous un filet ou dans un bâtiment ?

L’unité formule le problème, ses techniciens conçoivent ou adaptent une première réponse, le prototype est essayé en opération et le fabricant intervient ensuite pour industrialiser la solution. La séquence n’est plus strictement linéaire. Elle devient une boucle :

  • observation d’une difficulté au combat ;
  • formulation du besoin avec les opérateurs ;
  • fabrication ou modification d’un prototype ;
  • essai immédiat dans les conditions réelles ;
  • correction technique et adaptation tactique ;
  • production en série limitée ;
  • diffusion aux autres unités et nouvelle évaluation.

Le système ukrainien DOT-Chain Defence traduit déjà cette logique dans l’achat public : les unités choisissent le matériel adapté à leur situation et l’État organise son financement et sa livraison. Le Brave1 Market, plateforme numérique créée en 2023 par l’État ukrainien pour rapprocher les forces armées, les entreprises de défense, les investisseurs et les administrations, permet également aux formations d’acquérir des drones, des robots terrestres ou des systèmes de guerre électronique parmi des milliers de produits référencés. Ce mécanisme ne remplace pas les achats centralisés, mais les complète par des circuits plus courts et mieux adaptés aux besoins urgents du front.

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La quantité compte autant que la perfection

La rapidité n’est pourtant pas suffisante. Un excellent prototype isolé ne change pas le rapport de forces. Il faut pouvoir le produire par milliers, définir la doctrine et le mode d’emploi, former les opérateurs, fournir les pièces de rechange et garantir l’approvisionnement en batteries, moteurs, antennes et composants électroniques.

L’Ukraine espérait ainsi fabriquer plus de sept millions de drones en 2026 et en engager environ 9 000 par jour sur l’ensemble du front. Ces chiffres donnent la mesure d’une transformation industrielle : nombre de petits drones sont désormais consommés comme des munitions. La recherche du système parfait, coûteux et utilisable pendant vingt ans, est remplacée dans certains segments par une succession de modèles peu onéreux, produits rapidement et régulièrement modifiés.

Cela oblige à distinguer deux rythmes industriels. Les plateformes lourdes — chars, pièces d’artillerie, missiles ou véhicules du génie — exigent des chaînes de production stables, des normes communes et des capacités de maintenance à long terme. Elles peuvent être stockées pendant des années, puis modernisées. Les équipements numériques et les drones doivent, en revanche, pouvoir évoluer sans que chaque changement de caméra, de fréquence ou de logiciel déclenche une nouvelle procédure de plusieurs années. Il est souvent peu pertinent de les stocker en grande quantité, car ils risquent de devenir obsolètes avant même d’être utilisés.

Le défi consiste donc à produire en masse tout en conservant la capacité de modifier rapidement le produit. Une armée qui ne fabrique que des prototypes ne peut soutenir une guerre d’attrition. Une industrie qui produit des millions d’exemplaires d’un modèle devenu vulnérable au brouillage gaspille ses ressources. Il faut standardiser les interfaces, les batteries, les charges et les systèmes de commande, tout en laissant évoluer rapidement les composants dont la durée de pertinence est courte.

Les chars ne disparaissent pas, mais leur emploi change

La structure de CODE 9.2 éclaire également le débat sur l’avenir des blindés. La prolifération des drones a considérablement accru leur vulnérabilité. Les colonnes concentrées, les mouvements effectués sans couverture électronique et les véhicules immobilisés en terrain découvert deviennent des cibles faciles. Le champ de bataille est observé presque en permanence, parfois sur plusieurs dizaines de kilomètres de profondeur.

Dès avril 2024, Nastenko décrivait au Washington Post une « zone de mort » dans laquelle tout mouvement pouvait être détecté et frappé. La concentration des drones, des mines, de l’artillerie et des capteurs rend beaucoup plus difficile une percée mécanisée comparable à celles de 2022. Pour lui, cette révolution ne signifiait pourtant pas que le blindé était devenu inutile.

« Une zone de mort dans laquelle tout mouvement peut être détecté et frappé. »

CODE 9.2 conserve des chars et des véhicules protégés. Le blindage demeure nécessaire pour transporter les hommes, soutenir l’infanterie, évacuer les blessés, ouvrir un passage ou fournir un tir direct. Mais le char ne peut plus être considéré comme le centre autonome de la manœuvre. Il doit opérer à l’intérieur d’un ensemble réunissant drones de reconnaissance, guerre électronique, défense antiaérienne rapprochée, artillerie, génie et infanterie dispersée.

La question n’est donc pas de choisir entre le drone et le blindé. Dans le modèle de Nastenko, les drones surveillent, isolent et affaiblissent la position ; l’artillerie et les systèmes d’attaque détruisent les points d’appui ; les robots terrestres peuvent transporter du matériel, poser des mines ou évacuer des blessés ; enfin, l’infanterie et les blindés occupent le terrain. La technologie réduit l’exposition humaine et prépare l’assaut, mais elle ne peut encore tenir seule une tranchée, fouiller une maison ou contrôler durablement une localité.

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Repenser la structure des armées

La leçon de CODE 9.2 dépasse finalement la guerre des drones. Une armée contemporaine ne peut plus séparer nettement ceux qui combattent, ceux qui conçoivent le matériel et ceux qui l’achètent. Le logiciel, les communications et la guerre électronique font désormais partie de l’arme elle-même. Il devient aussi important de pouvoir la modifier rapidement que de savoir l’utiliser.

Il ne s’agit pas pour autant de transformer chaque brigade en entreprise industrielle ni de sacrifier les contrôles à la rapidité. La production de masse, la certification, la cybersécurité et la compatibilité avec le reste des forces exigent toujours une organisation centrale. L’affaire récente des drones navals K3 Scout de la Royal Navy en a rappelé les raisons. Une évaluation de cybersécurité a révélé que des composants d’origine chinoise intégrés à leurs caméras envoyaient automatiquement des signaux techniques vers une adresse IP située en Chine, sans que le fabricant britannique des embarcations, Kraken Technology Group, semble en avoir eu connaissance. Le ministère britannique de la Défense affirme qu’aucune donnée sensible ni aucun système militaire n’a été compromis, mais l’incident montre les risques liés à des chaînes d’approvisionnement complexes et insuffisamment contrôlées. Accélérer l’innovation ne dispense donc ni de connaître l’origine des composants ni d’auditer le matériel et les logiciels. Sous cette réserve, les unités engagées doivent disposer de techniciens organiques, de budgets décentralisés, de moyens de prototypage et d’un accès direct aux fabricants. Elles doivent également pouvoir écarter rapidement un matériel inefficace, sans être contraintes de l’utiliser simplement parce qu’il a été commandé plusieurs années auparavant.

Sur un champ de bataille où l’adversaire peut identifier une fréquence, copier un drone ou développer une contre-mesure en quelques semaines, le temps devient une composante à part entière de la puissance militaire. Un système légèrement moins performant, mais livré immédiatement, réparé localement et amélioré après chaque engagement, peut produire davantage d’effets qu’une arme techniquement parfaite arrivée trop tard. Il faut donc accepter de prendre des risques, mais en les identifiant, en les évaluant et en conservant la capacité de les maîtriser.

« Le temps devient une composante à part entière de la puissance militaire. »

La principale innovation de CODE 9.2 ne réside donc peut-être ni dans son drone le plus récent ni dans la répartition inhabituelle de ses effectifs entre fantassins, pilotes et techniciens. Elle tient à la réunion, au sein d’une même formation, de ceux qui constatent le problème, de ceux qui combattent et de ceux qui savent adapter l’outil. Dans la guerre contemporaine, la supériorité appartient de plus en plus à l’armée capable de transformer une leçon acquise au prix du combat en un matériel disponible avant que l’adversaire ait eu le temps de s’adapter.

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À propos de l’auteur
Gil Mihaely

Gil Mihaely

Journaliste. Docteur en histoire