<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> « Comment nous avons fait tomber Escobar » : entretien avec Javier Peña

24 septembre 2026

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« Comment nous avons fait tomber Escobar » : entretien avec Javier Peña

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Pendant de nombreuses années, Javier Peña a traqué Pablo Escobar, échappant à la mort et aux sicarios de Medellín. Une traque qui s’est achevée en 1993, avec la mort du narcotrafiquant.

Il a reçu Conflits dans sa maison de San Antonio, pour évoquer ses souvenirs, ses années de luttes, les méthodes innovantes employées pour démanteler les cartels de la drogue.

Entretien exclusif avec l’homme qui a fait trébucher le crime organisé, auteur, avec son coéquipier Steve Murphy de Manhunters: How We Took Down Pablo Escobar.

Propos recueillis par Guy-Alexandre Le Roux, envoyé spécial au Texas

Un article à retrouver dans le N°65. Rome : la permanence de l’Empire

Pourquoi avez-vous décidé de lutter contre la drogue, est-ce une affaire personnelle ?

Très bonne question. Écoutez, je viens de Laredo, au Texas. En 1977, je travaillais au bureau du shérif : la nuit pour le shérif, et le jour j’allais en cours. J’ai eu mon diplôme de sociologie et de psychologie. Et puis j’ai vu que la DEA recrutait. Honnêtement, je ne savais même pas ce qu’était la DEA. J’ai postulé, j’ai été pris. La seule raison, c’est qu’ils payaient beaucoup mieux que le bureau du shérif. Voilà, c’était une question d’argent, et l’envie de changer, de quitter Laredo. J’ai commencé à la DEA en 1984, muté à Austin. Quand on débute, on fait de la surveillance, de l’infiltration, on bosse les week-ends, 24 heures sur 24. J’ai failli y passer une fois : j’entre dans une chambre d’hôtel, le type me colle un flingue sur la tempe. J’ai joué la débrouille de la rue. Je lui ai dit : « Je suis pas flic », et je me suis mis à parler espagnol. C’était un Mexicain, ma famille est d’ascendance mexicaine et je connaissais le Mexique. Je lui ai cité tous les bars, les endroits où tous les jeunes allaient, le quartier chaud de Boys Town, les bordels. Il s’est dit : « Un flic ne connaîtrait pas tout ça ». Il a baissé l’arme, j’ai pu le raisonner. J’avais gagné.

Et comment êtes-vous arrivé en Colombie ?

Après quatre ans à Austin, je voulais voir les grandes ligues, comment travaillent les vrais gros trafiquants. J’avais demandé le Mexique. Il y a eu une erreur : on m’a sélectionné pour la Colombie. Mon patron me dit : « Tu n’as pas postulé pour ça, je peux annuler. » J’ai répondu : « Non, c’est bon, j’irai en Colombie. » J’arrive en 1988. Au début, on me demande juste d’aider une collègue qui suit le dossier Escobar. Cette collègue voulait se marier, elle est partie, et je me suis retrouvé à la tête de l’enquête. À l’époque, Pablo n’était pas encore l’homme qu’on connaît, il montait. Ce qui l’a vraiment mis sur la carte, c’est le terrorisme. C’est d’ailleurs lui qui a inventé le « narco-terrorisme ». On avait à Medellín une unité spéciale de la police colombienne, le Search Bloc, dirigée par le colonel Hugo Martínez, qui haïssait Escobar. Au début, il y avait une trentaine d’enquêteurs en civil venus de la DIJIN, la police judiciaire colombienne. Le seul Américain, c’était moi. Mon partenaire, Steve Murphy, m’a rejoint après, en 1991.

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Quand le terrorisme a-t-il commencé ?

Les voitures piégées, ça commence vers 1987-1988. Mais le grand tournant, c’est 1989, et trois coups qui ont marqué tout le pays. D’abord, l’assassinat de Luis Carlos Galán, en août. C’était le grand favori pour la présidence, un type intègre, et son programme tenait en une phrase : « si je suis élu, je rétablis l’extradition ». Pour Pablo, c’était l’homme à abattre. Ses sicarios l’ont descendu en plein meeting, devant la foule, sur l’estrade.

Ensuite, le vol Avianca, en novembre : Pablo a fait poser une bombe dans un avion de ligne, persuadé que le candidat à la présidence ayant remplacé Galán, César Gaviria, serait à bord. Gaviria n’a pas pris ce vol au dernier moment, mais l’avion a explosé en plein ciel, plus de cent personnes qui n’avaient rien à voir avec tout ça ont été tuées.

« Il préférait une tombe en Colombie à une cellule chez nous. »

Et enfin, l’attentat contre l’immeuble du DAS, en décembre : le DAS, c’était leur service de renseignement et de sécurité, l’équivalent de notre FBI. Il a fait sauter un camion piégé devant le bâtiment pour tuer le général qui dirigeait la traque. Le général a survécu, mais l’explosion a fait des dizaines de morts et ravagé tout le quartier. Voilà ce qui l’a vraiment mis sur la carte. Et derrière chacun de ces attentats, le même but : tout le combat de Pablo, c’était contre l’extradition.

Pourquoi cette obsession contre l’extradition ?

Parce que c’était la seule chose qu’il ne pouvait pas contrôler. En Colombie, Pablo était intouchable : plata o plomo était sa devise, l’argent ou le plomb. Un juge, un flic, un ministre, soit il l’achetait, soit il lui mettait une balle dans la tête. Mais aux États-Unis, il ne pouvait acheter personne, ni un juge fédéral, ni un jury. Là, c’était un vrai procès, une vraie peine, sans porte de sortie. C’était sa terreur. Il le disait : il préférait une tombe en Colombie à une cellule chez nous. Le gouvernement colombien, lui, a commencé à parler sérieusement de l’extradition en 1984. Nous, les États-Unis, on poussait depuis longtemps pour ce traité, parce que c’était le seul moyen de juger ces gens, là où ils ne pouvaient corrompre personne. Et le déclencheur, ça a été l’assassinat du ministre de la Justice, Rodrigo Lara Bonilla, en avril 1984. Il dénonçait Escobar et faisait campagne pour signer le traité d’extradition. Trois jours après l’avoir publiquement traité de criminel, au Congrès, où Pablo avait été élu suppléant, il l’a fait abattre. Le meurtre a tellement choqué les parlementaires qu’ils ont approuvé le traité dans la foulée.

Alors Pablo a fait tuer tous ceux qui le défendaient, le procureur Carlos Mauro Hoyos, des juges, des journalistes, pour forcer le gouvernement à reculer. Et il a fini par l’obtenir : le Congrès a interdit l’extradition juste avant sa reddition en 1991. Comprenez bien, l’extradition, c’était la seule arme qu’on avait. Après l’assassinat de Galán, le traité a été rétabli puis à nouveau enterré en échange de la reddition de Pablo.

Comment l’organisation fonctionnait-elle ?

Le cerveau, c’était Gustavo Gaviria, le cousin de Pablo. Ils avaient grandi ensemble, ils s’adoraient. C’est lui qui tenait les réseaux de distribution : le Mexique avec Amado Carrillo Fuentes, le Panama avec Noriega, Haïti, les Caraïbes, et l’argent qui remontait vers Miami. L’autre, plus riche et plus puissant encore que Pablo, c’était son associé, José Gonzalo Rodríguez Gacha, « El Mexicano ». C’est lui qui avait fait venir des mercenaires, des ex-militaires des forces spéciales israéliennes, dont un certain Yair Klein, pour entraîner les sicarios. On a calculé que 80 % de la cocaïne dans le monde venait d’Escobar et du cartel de Medellín. Le kilo se vendait autour de 80 000 dollars et coûtait 5 000 à produire dans les labos. Escobar a gagné des milliards.

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Quel était le profil de ses hommes de main, les sicarios ?

C’étaient souvent des gamins, 14, 15 ans. Pablo les réunissait, ils étaient 200 à vouloir bosser pour lui. En plus d’être très intelligent, très créatif, il était vraiment charismatique : il les embrassait, leur donnait de l’argent, une maison. J’ai interrogé un sicario qu’on avait arrêté. Il m’a dit : « À 15 ans, je vivais dans la rue avec ma mère, dans des cartons, je volais pour manger. Pablo m’a donné un travail, une maison. Je lui dois ma vie. Je serai mort à 20 ans, je le sais, mais tant que je tue pour Pablo, c’est ça, ma vie. » Multipliez par 200, 300 sicarios. Pablo a mis des primes sur les policiers, cent dollars la tête. Il a fait tuer des milliers de flics. Le plus connu, Popeye, le seul sicario qui a fait une vingtaine d’années avant de ressortir, en publiant des livres, en tournant des films, des émissions, a parlé d’environ 50 000 morts. Nous, on pensait 15 000. On était loin du compte : la réalité serait plus près de 50 000.

Escobar faisait reposer son système sur la corruption, elle atteignait quel niveau ?

La corruption était énorme. À cause de l’argent. Le pire, c’est que Pablo s’en prenait aux familles des policiers de Medellín : « Je sais que ton fils est au Search Bloc. Tu m’appelles, sinon je te tue, toi et ton fils. » On a dû sortir du bloc tous les hommes originaires de Medellín et en faire venir d’ailleurs. Une fois, il a même fait engager une cuisinière au bloc pour nous empoisonner. Tout le monde est tombé malade une nuit. On a tous survécu, mais qui penserait à un truc pareil ?

Comment êtes-vous arrivés à affaiblir progressivement le cartel de Medellín ?

Le premier coup dur pour le cartel, c’est la mort de Gacha, tué en 1989, avec son fils Freddy. Je l’avais rencontré la semaine d’avant, on avait essayé de le retourner. Le deuxième coup, c’est Gustavo Gaviria. On l’avait localisé seul dans une maison de Medellín, sans gardes du corps. On lui crie de sortir les mains en l’air, il descend en tirant. Ça, ça a vraiment détruit Pablo : on l’entendait, c’était son meilleur ami, son frère. Pendant ce temps, la pression montait partout : on arrêtait ses gens à Miami, New York, Los Angeles, on saisissait l’argent, et on a commencé à extrader ses hommes vers les États-Unis, une trentaine en tout. La coopération avec les Colombiens était excellente, on a mené des coups de filet simultanés à Miami et en Colombie.

Au bout d’un moment Escobar a voulu temporiser et s’est rendu…

En 1991, César Gaviria devient président, c’est lui qui devait être à bord du vol Avianca. Pablo l’appelle : « J’arrête les bombes, j’arrête tout, je me rends. Mais je construis ma propre prison, je paie mes gardiens, je prends mes sicarios pour me protéger, et personne ne vient inspecter. » Le gouvernement accepte. J’ai assisté à la reddition. La prison en question n’avait rien d’une prison, c’était un country club à flanc de montagne qu’il appelait La Catedral. Il y avait des chambres et des appartements. Nous, on avait l’ordre de le laisser tranquille tant qu’il était dans la prison. On avait l’impression d’avoir perdu : tous ces policiers tués, et le type restait intouchable. Quand Pablo s’est rendu, le gouvernement colombien a envoyé Martínez en Espagne et dix de nos gars en Argentine, en guise de récompense.

« On avait l’impression d’avoir perdu : tous ces policiers tués, et le type restait intouchable. »

Environ un an plus tard, dans la prison, Escobar tue deux de ses lieutenants, Gerardo Moncada et Fernando Galeano, des amis d’enfance qui géraient les cargaisons et lui rapportaient l’argent. Il les soupçonnait de le doubler ; il a même fait assassiner leur famille. On apprend par un informateur qu’il y a un bain de sang à l’intérieur. Le gouvernement décide de le transférer. La nuit du transfert il y a une fusillade, et Pablo s’échappe. Le lendemain, je vais à La Catedral : c’était un vrai club privé. On récupère beaucoup de preuves, mais on a perdu une semaine, et sans Martínez rien n’avançait. Alors on a convaincu l’ambassadeur américain qui a convaincu le président de faire revenir Martínez. C’est là que tout a changé.

Et il a finalement été abattu en 1993…

On le serrait de plus en plus. On a éliminé Mario, un sicario qui coordonnait tous les attentats. Escobar était en mauvaise posture. À la toute fin, on a eu la fréquence radio sur laquelle il parlait avec son fils. Un homme du bureau du procureur me l’a donnée, on l’a transmise aux Colombiens. Le lieutenant Martínez, le fils du colonel, le localise au téléphone pendant qu’il parle à son fils. Il y va sans attendre les renforts. Ils tuent d’abord le garde du corps, El Limón, devant la maison, puis Escobar sur les toits. Moi, je n’étais pas là ce jour-là, l’ambassadeur m’avait envoyé à Miami. C’est Murphy qui était sur place. Pablo a été touché d’une balle dans le buste, d’une autre dans la fesse, mais c’est le tir dans la tête qui l’a tué. C’était fin 1993.

Le trafic s’est-il arrêté avec sa mort ?

Le terrorisme, les voitures piégées, oui, ça s’est arrêté. Mais le cartel de Cali a pris le relais sur la drogue. Alors ensuite, on s’est attaqués à Cali.

Le seul point noir de cette histoire, ce sont les Pepes1. Don Berna2, qui traînait toujours autour de notre base, était à leur tête. Les Pepes, c’étaient d’anciens hommes de Moncada et Galeano, les lieutenants d’Escobar qu’il lui-même a éliminé dans sa prison, financés par l’argent de Cali.

Cali et Medellín se haïssaient, c’était une question de territoire, de marché. Ça a fini par dégénérer : Cali a engagé des sicarios et a posé une voiture piégée devant l’immeuble d’Escobar, un bel immeuble. Personne n’a été tué ni blessé, sauf la petite fille de Pablo, qui a failli y rester à cause de cette bombe. Il a riposté lors d’un match de foot à Cali, où ils ont tué un paquet de gens. Mais Cali, eux, restaient en retrait, ils observaient, ils apprenaient. Ils étaient plus orientés business que Pablo. Pendant qu’on s’occupait de Medellín, eux faisaient tranquillement leurs affaires mais voulaient toujours détruire Medellín. Et pendant qu’on traquait Pablo proprement, les Pepes le faisaient salement : ils torturaient et tuaient ses avocats, ses amis, tous ses proches, une trentaine de personnes. Don Berna a fini extradé. Ça a été une guerre très sale, très sanglante. Énormément d’innocents, de civils, de policiers ont été tués.

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1 « Pepes » est l’abréviation de « Perseguidos por Pablo Escobar », c’est-à-dire « les Persécutés par Pablo Escobar ». C’était un groupe armé clandestin apparu début 1993, à la toute fin de la traque, dont le but était de détruire Escobar par la violence, exactement avec ses propres méthodes.
2 Diego Fernando Murillo Bejarano — alias « Don Berna » (et aussi « Adolfo Paz » ou « Don Bernardo »), est un narcotrafiquant et chef paramilitaire colombien, né le 23 février 1961 à Tuluá. C’est l’une des figures les plus marquantes et les plus durables du crime organisé colombien après Escobar. En 2008, il a été extradé vers les États-Unis pour trafic de drogue ; il a plaidé coupable d’avoir conspiré à importer plusieurs tonnes de cocaïne, et a été condamné à 31 ans de prison.

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À propos de l’auteur
Guy-Alexandre Le Roux

Guy-Alexandre Le Roux

Journaliste