<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Coudenhove-Kalergi, le « père oublié » de l’Europe ?

14 septembre 2026

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Photo : « Réarmer l'Europe », conférence de presse a Bruxelles mardi 04 mars 2025. © SIPA Cette image d'illustration prise le 04 mars. © ANTONIN UTZ/SIPA

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Coudenhove-Kalergi, le « père oublié » de l’Europe ?

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Trente-quatre ans avant le traité de Rome, Richard de Coudenhove-Kalergi posait, dès 1923, le diagnostic d’une Europe divisée menacée par la guerre et le déclassement.

De l’idée paneuropéenne à la construction communautaire : l’histoire d’une intuition géopolitique reprise, mais transformée par une tout autre méthode — non plus la fédération politique globale, mais l’intégration économique graduelle.

« Avec une inconcevable légèreté, l’Europe joue ses destinées ; avec un inconcevable aveuglement elle refuse de voir ce qui vient ; avec une inconcevable passivité elle se laisse pousser vers les pires catastrophes qui aient jamais menacé un continent. Le seul salut réside dans la Paneurope, dans le rassemblement de tous les États démocratiques du continent en un groupement politique et économique international. »
— R. Coudenhove-Kalergi, Le manifeste paneuropéen (1924)

Le 25 mars 1957, la France, la République fédérale d’Allemagne, l’Italie, la Belgique, les Pays-Bas et le Luxembourg signent à Rome le traité instituant la Communauté économique européenne. L’événement est généralement présenté comme l’un des actes fondateurs de la construction européenne. Pourtant, l’idée d’une Europe unie est alors déjà ancienne. Depuis le XIXe siècle, et plus encore après la Première Guerre mondiale, intellectuels et responsables politiques cherchent à dépasser les rivalités nationales qui ont conduit le continent à la catastrophe. Parmi eux, Richard Nikolaus de Coudenhove-Kalergi (1894-1972) occupe une place singulière. Aristocrate austro-hongrois par son père et japonais par sa mère, il voit dans le morcellement politique du continent et dans les nationalismes les principales causes des guerres européennes. En 1923, dans Pan-Europa, il ne se contente pas d’appeler à la paix entre les nations : il propose une véritable organisation du continent, fondée sur le rapprochement politique, économique et stratégique des États européens. Son ambition repose sur une conviction simple : une Europe divisée risque à la fois de retomber dans la guerre et de perdre sa capacité d’action face aux grandes puissances. Trente-quatre ans séparent Pan-Europa du traité de Rome. Entre-temps, les projets d’Aristide Briand (1862-1932)*, les réflexions fédéralistes de Ventotene**, la Seconde Guerre mondiale et le bouleversement de l’équilibre mondial ont profondément transformé la question européenne. Pourtant, certaines des intuitions formulées dans les années 1920 semblent réapparaître après 1945 : rapprochement franco-allemand, intégration économique, institutions communes et recherche d’une capacité collective d’action. Le traité de Rome ne reproduit pas le programme de Coudenhove-Kalergi, mais la question peut néanmoins se poser : quelles idées de Coudenhove-Kalergi ont survécu jusqu’en 1957, sous quelles formes, et pourquoi certaines ont-elles été retenues alors que d’autres ont été abandonnées ? L’histoire qui conduit de Pan-Europa à Rome est alors moins celle d’une idée appliquée que celle d’un projet progressivement transformé par les guerres, les crises et les rapports de puissance.

1923 : Coudenhove-Kalergi imagine l’Europe unie

En 1923, lorsque paraît Pan-Europa, Coudenhove-Kalergi formule une proposition qui rompt avec l’ordre politique issu du XIXe siècle : l’Europe ne peut plus assurer sa puissance et sa sécurité en restant divisée en États concurrents. Né en 1894 dans l’Empire austro-hongrois, de père diplomate austro-hongrois et de mère japonaise, Coudenhove-Kalergi appartient à une génération profondément marquée par l’effondrement des empires et par la Première Guerre mondiale. Son expérience personnelle d’une Europe centrale traversée par les nationalités nourrit sa conviction qu’une paix durable suppose de dépasser les antagonismes nationaux. Son diagnostic est géopolitique autant que pacifiste. Pour Coudenhove-Kalergi, le morcellement politique de l’Europe constitue une faiblesse stratégique : aucun État européen, pris isolément, ne peut prétendre conserver une influence mondiale comparable à celle des nouvelles grandes puissances. L’enjeu n’est pas seulement de préserver la paix : il est de permettre à l’Europe de rester un acteur de la politique internationale. Cette lecture conduit Coudenhove-Kalergi à créer, en 1922, le mouvement paneuropéen, destiné à promouvoir l’unification politique du continent. Pan-Europa, publié l’année suivante, en devient le manifeste. L’auteur y défend l’idée d’une organisation européenne capable de mettre fin aux rivalités qui ont conduit aux guerres et de donner aux États du continent une capacité d’action collective. La réconciliation franco-allemande occupe une place essentielle dans ce projet : tant que la France et l’Allemagne demeurent enfermées dans une logique de confrontation, aucune unité européenne véritable n’est envisageable. L’originalité de Coudenhove-Kalergi est surtout de vouloir transformer cette vision en mouvement politique. En 1924 paraît la revue Paneuropa et, en 1926, le premier congrès paneuropéen réunit à Vienne des représentants de nombreux pays européens. L’idée européenne cesse ainsi d’être une simple spéculation intellectuelle pour devenir un projet politique organisé. Cette ambition rencontre toutefois les limites de l’Europe de l’entre-deux-guerres : les États restent attachés à leur souveraineté, les nationalismes demeurent puissants et les relations franco-allemandes restent conflictuelles. Le mouvement paneuropéen exercera une influence intellectuelle réelle, mais ne parviendra pas à transformer son projet en construction politique.

Les principales idées de Pan-Europa (1923)

« Ce livre est destiné à éveiller un grand mouvement politique qui sommeille dans tous les peuples d’Europe. »

Le raisonnement de Coudenhove-Kalergi part d’un constat : l’Europe, divisée en États rivaux, risque de perdre son rang et de devenir le théâtre de nouveaux conflits, alors que les grandes puissances extra-européennes disposent d’un poids croissant. Il met donc en place un cadre politique original et détaillé.

  • Dépasser les nationalismes. Coudenhove-Kalergi considère que la souveraineté absolue des États et les rivalités nationales constituent une menace pour la paix. Il ne propose pas de supprimer les États-nations, mais de les inscrire dans une organisation politique supérieure.
  • Créer une union européenne. Son projet repose sur une fédération paneuropéenne réunissant les États du continent autour d’institutions communes. L’Europe doit devenir un ensemble politique capable de défendre ses intérêts collectifs.
  • Faire de la coopération économique un instrument de puissance. L’unification politique doit s’accompagner d’une coopération économique et commerciale. La suppression progressive des obstacles aux échanges doit contribuer à rapprocher les économies européennes et à renforcer leur puissance collective.
  • Garantir la paix. C’est l’objectif premier de Pan-Europa : empêcher le retour des guerres qui ont dévasté le continent par un système de sécurité collective et d’arbitrage entre les États européens.
  • Réconcilier la France et l’Allemagne. La question franco-allemande occupe une place centrale dans son raisonnement : la paix européenne passe nécessairement par le dépassement de leur antagonisme. Cette idée préfigure l’une des conditions politiques essentielles de la construction européenne après 1945.
  • Donner à l’Europe une puissance internationale. Coudenhove-Kalergi ne pense pas seulement l’unification européenne comme un projet pacifiste. Il la conçoit également comme une nécessité géopolitique : face aux États-Unis, à l’Union soviétique et aux puissances montantes d’Asie, les nations européennes ont intérêt à unir leurs forces.

Mais Coudenhove-Kalergi pense encore l’unification à partir d’une perspective largement politique et géopolitique, là où les futurs fondateurs de la construction européenne privilégieront progressivement une méthode plus pragmatique, fondée sur des réalisations concrètes et sectorielles.

C’est précisément ce décalage qui permet de comprendre la postérité de Pan-Europa. Coudenhove-Kalergi contribue à installer l’idée qu’une Europe unie peut constituer une réponse au déclin relatif des puissances européennes ; il ne fournit pas pour autant le modèle institutionnel qui conduira au traité de Rome. Entre l’intuition paneuropéenne des années 1920 et l’Europe communautaire des années 1950, il reste donc à franchir un changement majeur de contexte et de méthode.

De Pan-Europa au traité de Rome : une filiation, pas une continuité

Le projet de Coudenhove-Kalergi ne reste pas isolé. Il rencontre celui d’Aristide Briand (1862-1932), qui devient en 1927 président d’honneur de l’Union paneuropéenne. En 1929, Briand évoque devant la Société des Nations la création d’un « lien fédéral » entre les peuples européens ; en 1930, un mémorandum français développe cette proposition et envisage notamment un rapprochement économique et douanier. On retrouve donc, bien avant Rome, plusieurs éléments qui deviendront constitutifs de la CEE : organisation européenne, coopération économique, réduction des barrières commerciales et solidarité entre États. La Seconde Guerre mondiale pousse alors certains Européens à aller plus loin. En 1941, le Manifeste de Ventotene** affirme que le système des États souverains est lui-même l’une des causes fondamentales des conflits européens. La création du Conseil de l’Europe en 1949 constitue une première étape, avant que la déclaration Schuman du 9 mai 1950 n’ouvre une voie nouvelle : plutôt que de commencer par une fédération politique générale, il s’agit d’intégrer progressivement les économies européennes autour de secteurs stratégiques. La création de la Communauté européenne du charbon et de l’acier, en 1951, marque à cet égard une différence fondamentale avec Pan-Europa. Jean Monnet (1888-1979) et Robert Schuman (1886-1963) ne reprennent pas simplement le projet fédéraliste de Coudenhove-Kalergi : ils adoptent une méthode graduelle, consistant à construire l’Europe par des réalisations concrètes, à créer des solidarités de fait et à transférer progressivement certaines compétences à des institutions communes. L’objectif politique demeure, mais le chemin pour l’atteindre est profondément différent. Le traité de Rome de 1957 s’inscrit dans cette logique. En instituant la Communauté économique européenne, les Six ne réalisent donc pas le programme de Pan-Europa : ils construisent une organisation plus limitée dans ses ambitions politiques immédiates, mais plus précise dans ses mécanismes institutionnels et économiques. La priorité donnée au marché commun, à la libre circulation et à la suppression progressive des barrières économiques traduit une approche pragmatique que Coudenhove-Kalergi n’avait pas formulée de cette manière.

Il existe pourtant une filiation évidente. La conviction que les États européens doivent dépasser leur rivalité, l’importance accordée à la réconciliation franco-allemande, la recherche d’une paix durable et l’idée que l’Europe doit retrouver une capacité d’action collective sont présentes dans les deux projets.

Le traité de Rome doit ainsi être compris moins comme l’aboutissement du projet de Coudenhove-Kalergi que comme l’un des résultats d’une histoire européenne plus large, dans laquelle le mouvement paneuropéen a contribué à faire émerger l’idée d’une unité du continent.

Conclusion

Le traité de Rome ne marque donc pas la naissance de l’idée européenne. Lorsque les Six signent en 1957, le projet d’unir le continent possède déjà plusieurs décennies d’histoire. Coudenhove-Kalergi, avant Briand, avant Ventotene et bien avant Robert Schuman et Jean Monnet, avait formulé un diagnostic qui conservera une étonnante actualité : une Europe divisée risque à la fois la guerre et le déclassement. S’ils reprennent certaines intuitions fondamentales de Coudenhove-Kalergi, les fondateurs de la Communauté européenne adoptent une méthode beaucoup plus pragmatique : commencer par des solidarités concrètes, notamment économiques, et transférer progressivement certaines compétences à des institutions communes. La différence tient à la méthode. Coudenhove-Kalergi pensait l’unité européenne comme un projet politique global ; les bâtisseurs de la CEE choisissent de la construire progressivement par l’économie. On peut dire qu’il fut utopique dans les moyens, mais remarquablement réaliste dans le diagnostic : il sous-estima les nations, mais comprit avant elles que, divisée, l’Europe risquait de ne plus être une puissance.

« Il fut utopique dans les moyens, mais remarquablement réaliste dans le diagnostic : il sous-estima les nations, mais comprit avant elles que, divisée, l’Europe risquait de ne plus être une puissance. »

* Aristide Briand : le premier projet politique d’une Europe unie

En 1929, l’idée européenne sort des cercles intellectuels pour entrer dans la diplomatie d’État. Le 5 septembre, à Genève, devant l’Assemblée de la Société des Nations, le président du Conseil et ministre français des Affaires étrangères Aristide Briand propose d’établir entre les nations européennes « une sorte de lien fédéral ». L’initiative constitue un tournant : pour la première fois, un grand gouvernement européen porte officiellement devant une instance internationale l’idée d’une organisation politique du continent. Briand s’inscrit dans le climat européiste des années 1920 et il connaît les initiatives de Coudenhove-Kalergi, dont l’Union paneuropéenne milite depuis 1923 pour une union du continent. La différence est essentielle : là où Coudenhove-Kalergi agit comme intellectuel et propagandiste, Briand tente de transformer l’idée européenne en projet diplomatique concret. Le Mémorandum sur l’organisation d’un régime d’union fédérale européenne, remis en mai 1930 et rédigé par le directeur des Affaires politiques et chef de cabinet Alexis Léger — qui deviendra le poète Saint-John Perse —, envisage une véritable architecture institutionnelle : une Conférence européenne réunissant les gouvernements, un Comité politique permanent et un secrétariat. Il envisage aussi, entre autres, la constitution d’un marché commun européen, fondé notamment sur un rapprochement douanier et économique. Briand entend préserver la souveraineté des États et inscrit son Union européenne dans le cadre de la Société des Nations (SDN) : il ne propose donc pas la création d’un État européen supranational. La crise économique et la montée des régimes autoritaires achèvent de marginaliser le projet.

** Ventotene, une autre idée de l’Europe unie

En juin 1941, sur la petite île italienne de Ventotene, trois antifascistes italiens — Altiero Spinelli (1907-1986), Ernesto Rossi (1897-1967) et Eugenio Colorni (1909-1944) — élaborent un texte qui deviendra l’un des grands manifestes du fédéralisme européen. Internés par le régime de Mussolini, ils tirent de l’expérience des guerres et des totalitarismes une conclusion radicale : la paix ne pourra être durable que si la souveraineté absolue des États-nations est dépassée au profit d’une fédération européenne. Le Manifeste de Ventotene, rédigé alors que l’Europe est encore plongée dans la Seconde Guerre mondiale, propose ainsi une Europe fédérale capable de rendre la guerre entre ses membres impossible.

L’importance historique du texte tient aussi à sa rupture avec le simple projet de coopération entre États. Là où Richard Coudenhove-Kalergi avait, dès les années 1920, imaginé une Paneurope destinée à préserver la paix, à rapprocher économiquement les nations et à rendre à l’Europe un poids géopolitique face aux grandes puissances, Spinelli et Rossi vont plus loin dans la remise en cause des souverainetés nationales. Coudenhove-Kalergi précisera d’ailleurs lui-même qu’il ne souhaitait pas, dans un premier temps, créer un État fédéral européen, mais plutôt une confédération d’États.


Pour aller plus loin :

R. Coudenhove-Kalergi, Pan-Europa, Éd. Cent Mille Milliards, 2019 (préface de Michel Barnier).

R. Berthonneau, « La Pan-Europe de Coudenhove-Kalergi dans l’entre-deux-guerres », Infoguerre (École de guerre économique), 2013.

S. Malfois, L’Europe inachevée d’Aristide Briand, Éd. J.-P. Huguet, 1997.

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À propos de l’auteur
Alain Bogé

Alain Bogé

Enseignant en Géopolitique et Relations Internationales. HEIP Hautes Etudes Internationales et Politiques - Lyon. Czech University of Life Sciences-Dpt Economy - Prag (Czech Republic). Burgundy School of Business-BSB - Dijon-Lyon. European Business School-EBS - Paris.