Depuis le déclenchement de la guerre au Moyen-Orient, le kérosène et le gazole augmentent plus vite que le pétrole brut dont ils sont issus.
La clé de ce paradoxe : la marge de raffinage. La vraie rareté n’est plus celle du brut, mais celle des raffineries — et le pouvoir sur les prix s’est déplacé du puits vers l’usine.
Depuis le 23 février 2026, tous les produits pétroliers ont renchéri, mais pas au même rythme. Le kérosène, en orange, culmine loin devant, suivi du gazole ; le Brent et le WTI, les deux barils de pétrole brut, restent nettement en dessous. Autrement dit, les carburants raffinés augmentent plus vite que la matière première dont ils sont issus. Voilà qui heurte l’intuition : on s’attendrait à ce que le prix du brut commande celui de ses dérivés, et non l’inverse. La réponse tient dans un mécanisme mal connu du grand public, mais central pour qui veut comprendre les marchés de l’énergie : la marge de raffinage, ce que les Anglo-Saxons appellent le crack spread.
Le brut ne fait pas tout : la marge de raffinage
Un baril de pétrole brut ne se consomme pas tel quel. Il faut le raffiner, c’est-à-dire le « craquer » pour en séparer les différents produits : essence, gazole, kérosène, fioul, bitume. Le prix final de chaque carburant dépend donc de deux choses : le coût du brut, mais aussi le coût et la disponibilité du raffinage. Or, c’est précisément là que le bât blesse depuis le début de l’année. La guerre déclenchée fin février au Moyen-Orient — fermeture épisodique du détroit d’Ormuz, frappes sur des installations dans le Golfe — n’a pas seulement fait grimper le brut. Elle a surtout désorganisé l’appareil de raffinage mondial, déjà fragilisé par les attaques ukrainiennes contre les raffineries russes et par des années de fermetures de sites en Occident, sans que de nouvelles capacités ne prennent le relais.
Distillats moyens : gazole et kérosène sous tension
Quand les raffineries manquent, ce n’est pas le brut qui devient rare, c’est le carburant fini. Et tous les carburants ne sont pas logés à la même enseigne. Le kérosène et le gazole appartiennent à la même famille, celle des distillats moyens, extraits du cœur du baril. Ce sont eux dont la production a été la plus perturbée, et eux dont la demande est la plus rigide. Le gazole fait rouler les camions, les tracteurs, les trains, tourner l’industrie et le chauffage : c’est le sang de l’économie réelle, difficilement substituable. Le kérosène, lui, alimente une aviation dont le trafic bat des records et qui n’a aucune alternative technique. Face à une offre contrainte, ces deux carburants voient donc leur prix s’envoler bien au-delà du brut.
L’essence, à l’inverse, reste plus sage sur le graphique, et pour de bonnes raisons. Sa demande est plus élastique — un automobiliste peut différer un trajet, covoiturer, prendre les transports — et les raffineurs, confrontés à des marges devenues exceptionnelles sur les distillats, ont réorienté leur production pour en fabriquer davantage. En maximisant le gazole et le kérosène, ils produisent mécaniquement un peu moins d’essence ; mais celle-ci pâtit moins de la crise, car elle est moins stratégique et moins contrainte par les goulots d’étranglement.
Quand la saison de chauffe s’ajoute à l’aviation
Un dernier facteur explique le sursaut de fin d’été visible sur la courbe orange. À la demande estivale de kérosène, tirée par les vacances aériennes, succède l’entrée dans la saison de chauffe : or le fioul domestique est chimiquement presque identique au gazole. Les deux appels de demande se superposent alors sur la même coupe du baril, au moment précis où les stocks de distillats touchent leurs plus bas niveaux depuis trois décennies. La tension devient extrême.
Le pouvoir s’est déplacé du puits vers la raffinerie
Ce que révèle ce graphique dépasse donc la simple flambée des prix. Il montre que le pétrole n’est pas une matière homogène et que la vraie rareté, aujourd’hui, n’est pas celle du brut, mais celle du raffinage. Le pouvoir s’est déplacé du puits vers la raffinerie. Celui qui contrôle la capacité de transformer le brut en carburant utile détient désormais la clé des prix et, à travers eux, d’une part non négligeable de l’inflation qui pèse sur nos économies.
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