L’Asie du Sud-Est face à Pékin en mer de Chine

21 octobre 2026

Temps de lecture : 5 minutes

Photo : La mer de Chine : théâtre de l'hégémonisme chinois. (C) Wu Dengfeng/AP/SIPA (AP21929978_000002).

Abonnement Conflits

L’Asie du Sud-Est face à Pékin en mer de Chine

par

Collin Koh est chercheur principal (senior fellow) à l’Institute of Defence and Strategic Studies de la S. Rajaratnam School of International Studies, à l’université technologique de Nanyang (Singapour). Spécialiste de la sécurité maritime et des questions navales dans l’Indo-Pacifique, en particulier en Asie du Sud-Est, il travaille notamment sur la modernisation navale et les différends en mer de Chine méridionale.

Propos recueillis par Henrik Werenskiold.

Quel rôle joue la milice maritime dans l’affirmation des intérêts chinois en mer de Chine méridionale ?

La milice maritime reste pertinente pour diverses raisons. L’une d’elles est qu’elle permet d’affirmer sa souveraineté et ses droits maritimes sans paraître parfois trop militariste. On ne déploie que des pêcheurs, et leur simple présence revient à planter son drapeau dans la zone.

Elle offre ce que l’on appelle un déni plausible car, si l’on a un navire de la milice maritime sur zone, on peut affirmer qu’on ne cherche pas à déstabiliser la situation : « Regardez, ce sont des pêcheurs. Ce ne sont pas des garde-côtes. Ce ne sont pas des militaires de la marine, ils ne sont donc pas là pour créer des problèmes. » Et pourtant, dans le même temps, on crée bel et bien des problèmes.

Deuxièmement, elle brouille les réponses des forces rivales, qui ne savent pas très bien comment traiter cette milice maritime. Ses membres sont-ils des combattants ou des civils ?

Si l’on s’en prend à eux, cela va-t-il déclencher un conflit ou une escalade avec la Chine ? C’est une tactique typique de la zone grise, qui désoriente l’adversaire et lui fait porter la responsabilité de l’escalade : c’est à lui d’en peser le risque. S’il ne veut pas tenter le coup, il recule. On atteint alors son objectif politique en mer.

Ce n’est pas vraiment coûteux, car il s’agit de miliciens maritimes. Ils n’ont pas besoin d’être payés et nourris comme les militaires ou les garde-côtes. Ce sont des pêcheurs. Il suffit de leur verser des subventions.

Comment les États d’Asie du Sud-Est réagissent-ils face à cette milice ?

Pour les dirigeants politiques installés dans les différentes capitales d’Asie du Sud-Est, la question n’est pas de savoir si leurs forces agissent conformément à la loi. Ce qu’ils voient, c’est que même en agissant conformément à la loi, elles pourraient provoquer une escalade. Mieux vaut donc ne rien faire contre la milice maritime.

Mais cette attitude n’est pas uniforme parmi tous les acteurs d’Asie du Sud-Est. Les Philippines, par exemple, ont adopté une position plus proactive plus tôt cette semaine autour d’une formation maritime de la mer de Chine méridionale qui relève des Philippines.

Ils l’appellent l’île Kota. Lors de cet incident, il n’y avait qu’un seul navire de la milice maritime chinoise, identifiable parce qu’il existe ce qu’on appelle la flotte centrale (core fleet) de la milice maritime de la mer de Chine méridionale, qui opère à plein temps. Il y avait donc ce navire de la milice maritime chinoise et 24 bateaux de pêche plus petits, vraisemblablement liés eux aussi à la milice maritime.

Les garde-côtes philippins sont intervenus, les ont interpellés et les ont chassés. Il n’y avait aucun navire des garde-côtes chinois à proximité, ce qui est très étrange. Selon moi, il pourrait s’agir d’une manœuvre chinoise visant à créer un prétexte pour s’impliquer davantage dans la zone.

Si le cas philippin est un exemple intéressant de rupture avec la tendance en Asie du Sud-Est, je ne pense pas que cet état d’esprit soit forcément partagé par les autres capitales de la région.

Les pays d’Asie du Sud-Est se donnent-ils au moins les moyens de défendre leurs intérêts en mer ?

Pour les marines, il s’agit encore essentiellement d’acquérir des systèmes traditionnels comme les grands bâtiments de surface. Elles continuent d’acheter des sous-marins et toute une série de systèmes de missiles.

De plus en plus, elles veulent acquérir des drones de surface, car elles sont très inspirées par ce qu’elles ont vu en mer Noire dans le cas de l’Ukraine. Singapour est, je crois, l’un des acteurs de pointe dans ce domaine.

Notre bâtiment de combat de surface le plus récent, ce qu’on appelle le navire de combat polyvalent, ou MRCV (Multi-Role Combat Vessel), est essentiellement un navire-mère pour drones. Il déplace plus de 6 000 tonnes. Il est censé emporter toute une gamme de drones : aériens, de surface et sous-marins.

L’argent manque. Le peu de crédits disponibles va aux systèmes traditionnels. C’est ça, l’Asie du Sud-Est.

Il faut aussi mentionner que les garde-côtes se dotent de leurs propres capacités. Ils acquièrent davantage de moyens hauturiers car, en particulier pour les pays riverains de la mer de Chine méridionale, ils doivent se rendre dans leurs ZEE pour y faire respecter leur souveraineté et leurs droits, essentiellement face aux Chinois.

Vous évoquiez la mer Noire, où les drones de surface ukrainiens ont détruit une grande partie de la flotte russe. Face à la marine chinoise, l’Asie du Sud-Est pourrait-elle s’en inspirer ?

Oui. C’est clairement une leçon qui se vérifie depuis 2022.

Mais le problème n’est pas tant qu’ils ignorent la leçon. C’est la façon de la mettre en œuvre. En Asie du Sud-Est, le financement pose toujours problème. Et quand il s’agit de fixer les priorités budgétaires, on se tourne généralement vers ce qui brille le plus.

Les drones sont certes utiles, mais ils ne sont pas une priorité. Ils peuvent avoir de l’allure, mais aucun n’impressionne autant qu’un grand navire de guerre avec équipage, qui épatera le public et frappera l’imagination de l’électorat national. Voilà pour le premier point.

Deuxièmement, en ce qui concerne le capital humain, c’est un sujet dont on parle peu, mais je vais vous en faire part. Cela tient beaucoup à ce que j’appelle une « résistance culturelle ». Dans la marine, la plupart des hauts commandants ont généralement commencé leur carrière à la passerelle. Ils conduisaient des navires. Imaginez maintenant des opérateurs de drones devenir chef d’état-major de la marine ou accéder aux plus hauts rangs du commandement naval.

Changer cela exigerait une transformation profonde, sismique, des mentalités : admettre qu’un opérateur de drones puisse un jour devenir commandant de la marine.

Ancienne puissance impériale, le Japon s’affirme de nouveau militairement. Comment l’Asie du Sud-Est le perçoit-elle ?

Si vous allez aujourd’hui en Asie du Sud-Est, vous constaterez que la perception du Japon est globalement positive. Si vous interrogez les personnes âgées qui ont vécu les horreurs de la Seconde Guerre mondiale, elles détestent toujours le Japon. Mes grands-parents ne sont plus là. Mais si je pouvais les interroger aujourd’hui, ils diraient qu’ils détestent le Japon, parce qu’ils l’ont vu commettre ces atrocités.

Si vous interrogez ma génération et les générations suivantes en Asie du Sud-Est, la génération Z par exemple, le souvenir de la Seconde Guerre mondiale est si lointain qu’il leur est complètement étranger. Ils ont une vision du Japon bien plus positive que leurs aïeux.

Je crois que cela a jeté les bases qui ont permis au Japon de décider enfin qu’il était temps de s’engager davantage. La Chine, la Russie et la Corée du Nord diront qu’il s’agit d’une remilitarisation du Japon. Mais de mon point de vue, ce sentiment n’est pas partagé en Asie du Sud-Est.

Et si l’on ne veut dépendre ni des États-Unis ni de la Chine, je constate en Asie du Sud-Est une forte envie de travailler avec le Japon. Singapour va renforcer sa coopération de défense avec le Japon cette année. L’Indonésie le fait déjà. Les Philippines aussi, assurément. Le Vietnam également, tout comme la Malaisie. Ces pays d’Asie du Sud-Est travaillent plus étroitement avec le Japon qu’auparavant.

Mots-clefs : , ,

Voir aussi

L’avenir du régime iranien : entretien avec Clément Therme

Clément Therme est historien des relations internationales, chercheur associé à l'Ifri et à l'Institut international d'études iraniennes (Rasanah). Il est aussi enseignant à Sciences Po et à l'université de Montpellier Paul-Valéry. Son dernier ouvrage, Demain l'Iran, interroge le...

« An atlas is a manifesto »

Jean-Baptiste Noé has published a ground-breaking atlas that will leave its mark on geopolitical analysis. It gathers and reorders a selection of the maps published in the magazine Conflits, preceded by a long introduction on what the method of geopolitical analysis actually is. Its...

À propos de l’auteur
Henrik Werenskiold

Henrik Werenskiold

Directeur de Geopolitika, Norvège